Comment l’Afrique subsaharienne doit-elle comprendre et affronter la montée d’une idéologie techno-impériale issue d’une fraction des élites occidentales, idéologie qui combine techno-autoritarisme, transhumanisme, darwinisme social, eugénisme latent, militarisation de l’intelligence artificielle et néomalthusianisme recyclé, tout en présentant cette combinaison comme modernisation, sécurité, croissance et défense de la civilisation? Cette problématique prolonge les articles précédents de la série. Le premier avait montré que le technofordisme et le technototalitarisme constituent des formes contemporaines de reconstruction hégémonique du capital après l’épuisement du néolibéralisme. Le second avait montré que le capitalisme contemporain ne s’effondre pas mécaniquement sous la polycrise, mais convertit ses contradictions en mécanismes de reproduction. Le troisième avait analysé Palantir comme symptôme doctrinal d’un capitalisme technologique militarisé, dans lequel la crise devient marché stratégique, la sécurité devient accumulation, et l’IA devient instrument de hard power. La présente contribution déplace maintenant la focale vers le Sud global et, plus précisément, vers l’Afrique subsaharienne.
L’enjeu n’est pas secondaire. L’Afrique subsaharienne est l’une des régions où se rencontrent aujourd’hui les grands axes de la polycrise mondiale: jeunesse démographique, transition climatique, extraction minière, dépendance financière, infrastructures numériques, conflits armés, migrations, urbanisation rapide, insécurité alimentaire, compétition géopolitique, souveraineté technologique faible et demande croissante de systèmes de sécurité. Les projections démographiques des Nations unies rappellent que l’Afrique est le continent à la croissance démographique la plus rapide et que les pays d’Afrique subsaharienne devraient connaître une forte augmentation de leur population au cours des prochaines décennies. La Banque mondiale indique également qu’en 2024, l’Afrique subsaharienne reste la région où la fécondité moyenne est la plus élevée, avec environ 4,3 naissances par femme, très au-dessus des niveaux observés dans les pays à hauts revenus. Ces données sont souvent lues depuis l’extérieur à travers deux grilles opposées mais également dangereuses. La première est néomalthusienne: l’Afrique serait un « problème démographique » pour la planète. La seconde est extractiviste: l’Afrique serait un « réservoir d’avenir » pour les marchés, les minerais critiques, les données, les travailleurs, les consommateurs et les expérimentations numériques. Dans les deux cas, l’Afrique est rarement reconnue comme sujet souverain de sa propre trajectoire historique.
La thèse défendue ici est donc double. Premièrement, les Lumières sombres ne doivent pas être comprises comme une excentricité marginale de la culture numérique occidentale. Elles constituent l’un des langages idéologiques par lesquels une fraction du capital technologique cherche à légitimer un ordre hiérarchique, autoritaire, post-démocratique et sélectif. Deuxièmement, le Sud global, et l’Afrique subsaharienne en particulier, risque d’être placé au cœur de cet ordre comme espace de test, de tri, d’extraction, de surveillance et de contention démographique. Le danger n’est pas seulement économique. Il est anthropologique: il concerne la manière dont certaines vies sont jugées augmentables, rentables, réparables, optimisables ou, au contraire, inutiles, dangereuses, excédentaires et gouvernables à distance.
Les Lumières sombres comme idéologie de la hiérarchie computationnelle
L’expression “Lumières sombres” peut désigner une constellation intellectuelle et politique plus qu’un mouvement unifié. Elle renvoie à des courants comme la Dark Enlightenment, la néoréaction, certains techno-libertarianismes autoritaires, certaines formes d’accélérationnisme, certains imaginaires transhumanistes et certaines doctrines de souveraineté privée ou de cité-entreprise. Leur point commun n’est pas l’identité parfaite de leurs auteurs, mais une affinité profonde: rejet de l’égalitarisme, soupçon envers la démocratie, naturalisation des hiérarchies, fascination pour les élites techniques, désir de sortie hors du contrôle démocratique, et croyance dans le fait que la complexité du monde devrait être gouvernée par ceux qui possèdent la puissance computationnelle. La littérature récente ne permet plus de traiter cette constellation comme simple folklore internet. Des analyses académiques ou journalistiques ont montré que la Dark Enlightenment et la néoréaction sont associées à des idées anti-démocratiques, anti-égalitaires, parfois raciales, eugénistes et techno-autoritaires. Roger Burrows décrit ainsi certains noyaux néoréactionnaires comme “hyper-néolibéraux”, technologiquement déterministes, anti-démocratiques, anti-égalitaires, pro-eugénistes, racistes et possiblement fascisants. Le New Yorker a également présenté Curtis Yarvin comme une figure influente d’une pensée visant explicitement à remplacer la démocratie constitutionnelle par une forme d’autocratie managériale dirigée comme une entreprise.
Il faut être précis: toute la Silicon Valley ne se réduit pas à cette idéologie. Toute innovation technologique n’est pas réactionnaire. Tout transhumanisme n’est pas fascisant. Mais une fraction influente de l’élite technologique contemporaine articule bien des motifs qui doivent être nommés sans détour: anti-égalitarisme, mépris de la démocratie de masse, croyance dans la supériorité des fondateurs, fascination pour la sélection, valorisation des élites cognitives, naturalisation des inégalités et projet de gouvernance algorithmique. Cette constellation trouve aussi un prolongement dans ce que Timnit Gebru et Émile Torres ont appelé le TESCREAL bundle, c’est-à-dire l’entrelacement du transhumanisme, de l’extropianisme, du singularitarianisme, du cosmisme moderne, du rationalisme, de l’altruisme efficace et du longtermisme. Leur thèse est sévère: une partie de ces courants s’inscrit dans une généalogie anglo-américaine liée à l’eugénisme, tout en promettant une utopie future portée par l’intelligence artificielle générale. L’enjeu n’est donc pas de condamner toute réflexion sur le futur de l’humanité, mais de montrer comment certains récits futuristes réactivent les vieilles questions eugénistes sous des formes nouvelles: qui doit être augmenté, qui doit se reproduire, qui doit gouverner, qui représente l’avenir de l’espèce, qui compte comme coût, risque ou déchet historique? C’est ici que le Sud global entre dans l’analyse. Toute doctrine qui hiérarchise les vies, les cultures, les capacités cognitives, les niveaux de productivité ou les valeurs civilisationnelles finit nécessairement par produire une géopolitique. Elle finit par demander: quelles populations sont centrales pour l’avenir, et lesquelles doivent être administrées?
Du néomalthusianisme écologique au néomalthusianisme techno-sélectif
Le néomalthusianisme classique, dans sa version écologique du XXe siècle, posait la croissance démographique comme menace centrale pour la planète. Dans ses versions les plus dures, il tendait à interpréter les populations pauvres du Sud comme facteur de pression sur les ressources, les sols, les forêts, l’eau, l’alimentation et le climat. Cette tradition a eu des formes variées, de la préoccupation légitime pour les limites biophysiques à des formes beaucoup plus problématiques de contrôle démographique ciblant les pauvres, les femmes du Sud, les populations racisées ou les pays postcoloniaux. La nouveauté contemporaine est plus subtile. Les nouvelles élites techno-optimistes ne se présentent pas comme décroissantes. Elles se disent au contraire pro-croissance, pro-abondance, pro-innovation, pro-énergie, pro-IA, pro-espace, pro-accélération. Le Techno-Optimist Manifesto de Marc Andreessen affirme explicitement que les sociétés “croissent ou meurent” et que tout bien dépend ultimement de la croissance. Il identifie même la durabilité, l’ESG, le principe de précaution, la décroissance ou les limites à la croissance parmi les idées adverses à combattre.
On pourrait donc croire que cette élite est anti-malthusienne. Elle l’est en surface. Mais son anti-malthusianisme est sélectif. Elle ne dit pas nécessairement: “il faut réduire la population mondiale”. Elle dit plutôt: “il faut accélérer la croissance des formes de vie, d’intelligence, de capital et de puissance jugées supérieures”. Ce déplacement est décisif. Le néomalthusianisme ancien demandait souvent une réduction globale ou ciblée de la population au nom des limites. Le néomalthusianisme techno-sélectif ne demande pas toujours moins d’humains. Il demande plus de “bons” humains, plus de cerveaux utiles, plus de fondateurs, plus d’ingénieurs, plus de capital cognitif, plus de populations compatibles avec l’ordre technologique, et moins de poids politique pour les populations jugées improductives, instables, pauvres, migrantes, religieuses, non alignées ou non optimisables. C’est pourquoi l’on voit coexister, sans contradiction apparente, le techno-optimisme de la croissance, le pronatalisme élitaire, l’eugénisme soft par sélection reproductive, la fascination transhumaniste pour l’augmentation, et la brutalité sécuritaire envers les populations pauvres ou migrantes. Il ne s’agit plus d’un malthusianisme de la rareté, mais d’un malthusianisme de la sélection. Il ne dit pas seulement: “il y a trop d’humains”. Il dit: “il y a trop d’humains qui ne participent pas à la trajectoire désirée du capital, de l’intelligence et de la puissance”. C’est ce que l’on peut appeler un néomalthusianisme différentiel. Il ne s’oppose pas à la croissance démographique en général. Il hiérarchise les croissances. Il valorise la reproduction des élites, la longévité des riches, l’augmentation des corps solvables, la migration choisie des talents, l’extension de la vie des classes dominantes et la colonisation spatiale comme échappatoire symbolique. Mais il traite les masses pauvres du Sud comme risques climatiques, migratoires, sanitaires, sécuritaires ou humanitaires à gouverner.
3. L’Afrique subsaharienne comme objet du regard techno-impérial
L’Afrique subsaharienne occupe une place particulière dans cette vision du monde, parce qu’elle concentre plusieurs anxiétés des élites techno-impériales.
Première anxiété: la démographie. Dans un monde où l’Europe, l’Asie de l’Est et une partie de l’Amérique du Nord vieillissent, l’Afrique subsaharienne reste jeune. La fécondité y baisse dans de nombreux pays, mais elle demeure plus élevée qu’ailleurs. Les Nations unies indiquent que les pays ayant encore une fécondité égale ou supérieure à quatre naissances par femme se trouvent majoritairement en Afrique subsaharienne. Cette jeunesse peut être une puissance historique immense. Mais, vue depuis une élite technocratique occidentale inquiète de la migration, de la sécurité et de l’instabilité, elle peut aussi être reconstruite comme menace.
Deuxième anxiété: les ressources. L’Afrique possède des minerais critiques indispensables à la transition énergétique, à l’électronique, aux batteries, aux centres de données et aux infrastructures militaires. L’UNCTAD rappelle que les technologies numériques et bas carbone dépendent de plus en plus de matières premières comme le cobalt, le graphite et le lithium, dont la demande pourrait croître très fortement d’ici 2050. La question africaine devient alors une question de chaînes d’approvisionnement, de sécurisation minière, de transport, de contrats, de stabilité politique et de contrôle stratégique.
Troisième anxiété: les données. Les populations africaines deviennent progressivement des producteurs de données biométriques, financières, sanitaires, éducatives, agricoles, urbaines, sécuritaires et comportementales. L’article de Jonathan O. Effoduh sur le colonialisme numérique en Afrique montre comment Big Tech et des intermédiaires locaux peuvent reproduire des logiques d’exploitation des données, de dépendance infrastructurelle et de biais algorithmique.
Quatrième anxiété: la sécurité. Sahel, Corne de l’Afrique, Grands Lacs, golfe de Guinée, migrations, criminalité urbaine, conflits fonciers, terrorisme, coups d’État et rivalités internationales font de l’Afrique un espace où les dispositifs de surveillance, d’IA sécuritaire, d’identité numérique, de drones et de police prédictive peuvent être présentés comme solutions rapides.
Cinquième anxiété: la souveraineté. L’Afrique subsaharienne est encore faiblement positionnée dans les couches hautes de la chaîne technologique mondiale: semi-conducteurs, cloud, grands modèles d’IA, infrastructures de calcul, plateformes dominantes, standards, systèmes d’exploitation, cybersécurité avancée. L’Union africaine a adopté en juillet 2024 une stratégie continentale sur l’intelligence artificielle qui affirme la nécessité d’une approche africaine, éthique, responsable, équitable et orientée vers le développement. Mais l’existence d’une stratégie ne suffit pas: la question décisive est celle des capacités réelles de mise en œuvre.
Racisme, eugénisme et hiérarchisation des cultures
Il faut nommer les choses. Une partie de l’imaginaire techno-réactionnaire contemporain réactive des motifs racistes et eugénistes. Parfois ouvertement, parfois par euphémisme, parfois sous le langage de l’intelligence, de la méritocratie, du capital humain, de l’aptitude, de la civilisation, de la qualité des populations ou de la supériorité institutionnelle. Le vocabulaire change, mais la structure demeure: les vies humaines sont classées selon leur valeur supposée pour le futur. Dans le manifeste palantirien déjà étudié, l’un des points affirme que certaines cultures ont produit des avancées vitales tandis que d’autres seraient dysfonctionnelles ou régressives. Un autre critique le pluralisme jugé vide et demande: “inclusion dans quoi?” Ces formulations ne sont pas de simples opinions culturelles. Elles participent d’un langage politique dans lequel l’Occident se présente comme porteur d’une valeur civilisationnelle supérieure, appelée à se défendre par le hard power, l’IA militaire et la réactivation d’une croyance nationale substantielle.
Le problème n’est pas de nier que les cultures, les institutions et les trajectoires historiques puissent produire des effets différents. Le problème est de transformer cette observation en hiérarchie anthropologique. Une analyse sérieuse peut comparer les institutions. Elle peut critiquer des pratiques sociales. Elle peut identifier des blocages historiques. Mais elle ne doit jamais convertir ces différences en verdict sur la valeur des peuples, des races, des civilisations ou des vies. Or c’est précisément le danger des Lumières sombres: elles transforment des écarts historiques produits par la colonisation, l’esclavage, l’extractivisme, la violence géopolitique, la dette, la désindustrialisation forcée et la dépendance technologique en signes naturels d’infériorité. Elles oublient que le “retard” du Sud global n’est pas un fait biologique. C’est une production historique. Elles oublient que l’Afrique n’est pas pauvre parce qu’elle serait naturellement incapable d’ordre, mais parce que ses structures ont été massivement déformées par l’esclavage, la colonisation, l’extraction, les frontières imposées, les guerres par procuration, l’ajustement structurel, les dépendances monétaires et les chaînes de valeur défavorables. La violence intellectuelle commence lorsque l’on transforme les blessures de l’histoire en preuves d’infériorité.
Transhumanisme pour les uns, containment pour les autres
L’un des aspects les plus troublants de cette nouvelle idéologie est son asymétrie anthropologique. Pour les élites solvables, elle promet l’augmentation: longévité, amélioration cognitive, sélection embryonnaire, implants, IA personnelle, optimisation génétique, médecine de précision, colonisation spatiale, libération des limites biologiques. Pour les populations pauvres, elle promet surtout la gestion: surveillance sanitaire, contrôle migratoire, scoring social, microcrédit algorithmique, identification biométrique, ciblage humanitaire, sécurité prédictive, automatisation de l’aide et administration des risques. Autrement dit, le même système technique produit deux horizons humains différents. En haut: l’homme augmenté. En bas: la population administrée. En haut: la liberté d’expérimenter le futur. En bas : l’obligation de devenir lisible pour les systèmes. En haut: la longévité comme droit du capital. En bas: la reproduction comme problème de développement. En haut: le corps optimisé. En bas: le corps surveillé.
C’est ici que le transhumanisme rejoint le néomalthusianisme différentiel. Le problème n’est pas seulement que certains rêvent de dépasser l’humain. Le problème est qu’ils ne rêvent pas de dépasser l’humain pour tout le monde. La question devient: qui aura accès à l’augmentation? Qui sera simplement gouverné par les outils produits par ceux qui s’augmentent? Qui sera sujet de la technique, et qui en sera objet? Pour l’Afrique subsaharienne, cette question est décisive. Si le continent n’investit pas massivement dans ses propres capacités scientifiques, médicales, informatiques, énergétiques et industrielles, il risque d’être enfermé dans une position où ses populations deviennent données pour les modèles, marchés pour les plateformes, travailleurs invisibles pour les chaînes d’annotation, corps pour les programmes sanitaires, consommateurs pour les fintechs et cibles pour les dispositifs de sécurité, mais rarement coproducteurs souverains des architectures techniques.
L’Afrique comme laboratoire du technototalitarisme humanitaire
Le technototalitarisme ne s’installe pas toujours sous la forme brutale de la dictature numérique. Dans le Sud global, il peut entrer par le vocabulaire de l’aide, de l’inclusion, de la santé, de l’efficacité administrative, de la lutte contre la fraude, de la sécurité alimentaire, de la bancarisation, de la gestion des réfugiés ou de la modernisation de l’État. Il ne faut pas rejeter ces objectifs. L’Afrique a besoin de systèmes d’état civil fiables, de registres sociaux, de paiements numériques, de données sanitaires, de services publics plus efficaces, de capacités de planification, de systèmes éducatifs modernisés, de statistiques robustes et d’infrastructures numériques. Le problème n’est pas la numérisation. Le problème est la souveraineté sur la numérisation. Lorsqu’un système d’identité numérique, de paiement social, de gestion migratoire ou de ciblage humanitaire dépend de logiciels, de clouds, de standards, de financements et de consultants extérieurs, la modernisation peut devenir une dépendance. Lorsqu’un État faible importe une architecture de surveillance sans contre-pouvoirs solides, la technologie peut renforcer l’arbitraire. Lorsqu’un programme social repose sur le scoring, les populations pauvres peuvent être exclues par des modèles opaques. Lorsqu’un système de santé devient dépendant de plateformes de données étrangères, la souveraineté sanitaire devient fragile. Le technototalitarisme humanitaire se définit donc comme une forme de gouvernement par la donnée qui prétend aider, mais qui peut aussi classer, surveiller, exclure et rendre dépendant. Il est d’autant plus efficace qu’il se présente comme bienveillance.
Données, langues africaines et colonialisme cognitif
La question des données ne se limite pas à la vie privée. Elle concerne la production même de la réalité. Celui qui collecte les données définit ce qui compte. Celui qui classe les données définit les catégories. Celui qui entraîne les modèles définit les régularités. Celui qui possède l’infrastructure définit les usages possibles. Celui qui contrôle le cloud contrôle une partie de la mémoire sociale. Pour l’Afrique subsaharienne, cela signifie que la souveraineté cognitive est au cœur de la souveraineté numérique. Les langues africaines, les savoirs locaux, les pratiques médicales, les systèmes fonciers, les modes de sociabilité, les archives, les musiques, les images, les récits et les institutions ne doivent pas devenir de simples matières premières pour des modèles entraînés ailleurs. L’UNCTAD souligne que la numérisation doit être inclusive et durable, et que les pays en développement doivent pouvoir créer et capter davantage de valeur au lieu de rester enfermés dans des déséquilibres structurels. Cette remarque vaut aussi pour les données. Une Afrique qui exporte ses données brutes et importe des modèles entraînés, des logiciels fermés et des services cloud reproduira dans le numérique la vieille structure coloniale: exportation de matière première, importation de valeur ajoutée. La souveraineté africaine en IA doit donc inclure la création de corpus linguistiques africains, de modèles adaptés aux contextes locaux, de centres de calcul régionaux, de normes publiques de gouvernance des données, de coopératives de données, de formations massives en mathématiques, informatique, cybersécurité, statistiques, électronique et ingénierie. Sans cela, l’Afrique sera parlée par des modèles qui ne la comprennent pas, gouvernée par des catégories qu’elle n’a pas définies, et optimisée selon des finalités qui ne sont pas les siennes.
Minerais critiques, IA et nouvelle économie de l’extraction
Le numérique n’est pas immatériel. Il repose sur des mines, de l’énergie, de l’eau, des câbles, des data centers, des semi-conducteurs, des métaux rares, du cobalt, du lithium, du cuivre, du graphite, du nickel et des terres rares. L’économie de l’IA et de la transition énergétique renforce donc l’importance géopolitique de l’Afrique, mais peut aussi renouveler les formes de dépendance extractive. L’UNCTAD souligne que les dispositifs numériques sont de plus en plus complexes: les téléphones mobilisaient 10 éléments du tableau périodique en 1960, 27 en 1990 et 63 en 2021. Elle note aussi que la demande de minerais critiques pour les technologies numériques et bas carbone augmente fortement. Le problème pour l’Afrique n’est pas seulement de posséder ces ressources. C’est de ne pas rester prisonnière d’une position de fournisseur brut. La République technologique occidentale a besoin de minerais africains, mais elle ne garantit pas automatiquement l’industrialisation africaine. Elle peut reproduire le vieux schéma: extraction locale, transformation externe, propriété intellectuelle externe, profits externes, pollution locale, conflits locaux, dépendance locale. Ce qui change, c’est que cette extraction peut désormais être justifiée au nom de la transition verte, de la sécurité énergétique, de l’IA, de la lutte contre la Chine ou de la défense de l’Occident. Pour l’Afrique subsaharienne, l’enjeu est donc de transformer les minerais critiques en capacités critiques: raffinage, batteries, électronique, câbles, data centers, équipements énergétiques, logiciels industriels, formation technique, normes environnementales, fiscalité stratégique, fonds souverains, coopération régionale, intégration dans les chaînes de valeur à haute intensité de savoir. Une Afrique qui vend du cobalt mais importe les batteries, qui vend du cuivre mais importe les data centers, qui vend du lithium mais importe les voitures électriques, qui produit des données mais importe les modèles d’IA, restera périphérique. La souveraineté commence lorsque la ressource devient capacité.
Démographie africaine: problème ou puissance néguentropique?
La démographie africaine est l’un des lieux où le néomalthusianisme différentiel devient le plus visible. Vue depuis certaines élites occidentales, la jeunesse africaine est souvent interprétée comme menace migratoire, pression écologique, risque sécuritaire ou charge humanitaire. Vue depuis l’Afrique elle-même, elle peut être puissance historique, à condition d’être transformée en capacité. Il serait naïf de nier les défis. Une croissance démographique rapide sans industrialisation, sans emplois, sans éducation de qualité, sans souveraineté alimentaire, sans infrastructures et sans institutions solides peut produire chômage, tensions urbaines, migrations forcées, conflits fonciers et fragilité politique. Mais il serait tout aussi faux de réduire cette démographie à un danger. La population n’est pas en soi une richesse. Elle devient richesse lorsqu’elle est formée, soignée, organisée, employée, équipée, institutionnalisée et souverainement orientée. La question africaine n’est donc pas « trop d’enfants » ou « pas assez d’enfants ». La question est : quel système social transforme les nouvelles générations en puissance productive, scientifique, culturelle, civique et technologique? La fécondité ne doit pas être gouvernée par la contrainte, la culpabilisation ou le mépris malthusien. Elle doit être articulée à l’éducation des filles, à la santé reproductive, au choix libre des familles, à la sécurité économique, à l’urbanisation planifiée, à l’emploi productif et à l’émancipation des femmes. Les politiques démographiques dignes ne consistent pas à réduire les pauvres; elles consistent à élargir leurs capacités. Dans une perspective néguentropique, une jeunesse nombreuse est un potentiel d’ordre complexe. Mais ce potentiel peut devenir entropique si les flux humains ne sont pas transformés en compétences, institutions, métiers, infrastructures et souveraineté. La démographie africaine est donc un test: elle sera puissance ou crise selon la qualité des systèmes capables de l’organiser.
Migration, frontières et tri algorithmique des vies
La question migratoire est l’un des lieux les plus sensibles de la rencontre entre néomalthusianisme différentiel et technototalitarisme. Les populations africaines peuvent être simultanément désirées comme main-d’œuvre, redoutées comme migrants, exploitées comme données, sélectionnées comme talents et rejetées comme masse. Les pays riches vieillissants auront besoin de travailleurs, mais ne veulent pas nécessairement de mobilité humaine pleine, familiale, politique et citoyenne. Ils préfèrent souvent une migration choisie, temporaire, qualifiée, contrôlée, réversible, filtrée. Le capital veut la mobilité du travail utile, mais les États veulent contenir la mobilité des pauvres. L’algorithme devient alors instrument de tri: visa scoring, surveillance des frontières, bases biométriques, détection de fraude, gestion des réfugiés, prédiction des flux, externalisation des contrôles. Le danger pour l’Afrique est clair: ses populations pourraient être intégrées au monde non comme sujets de droits, mais comme variables de gestion. Les meilleurs cerveaux seraient extraits. Les travailleurs utiles seraient admis sous conditions. Les autres seraient contenus, surveillés, dissuadés, renvoyés ou administrés par des dispositifs humanitaires. C’est une forme contemporaine de darwinisme social international: les individus circulent selon leur valeur économique, leur capital cognitif, leur niveau de risque, leur utilité productive ou leur conformité sécuritaire. La frontière devient un algorithme de sélection des vies.
Sécurité, guerre et externalisation des technologies de contrôle
L’Afrique subsaharienne est déjà un terrain majeur de la sécurité internationale: lutte contre les groupes armés, surveillance maritime, contrôle des frontières, missions antiterroristes, guerre des drones, cybersécurité, maintien de l’ordre, systèmes biométriques, renseignement et formation militaire. Dans ce contexte, les technologies de type Palantir peuvent apparaître comme instruments de modernisation rapide des capacités étatiques. Mais l’expérience ukrainienne et les controverses autour de Gaza montrent que l’IA militaire et les systèmes d’intégration de données ne sont pas de simples outils neutres. Ils transforment la guerre, la responsabilité, le ciblage, le renseignement et la souveraineté décisionnelle. Dans le résumé transmis précédemment, Palantir défend explicitement l’idée que l’IA militaire sera construite de toute façon, et que la question serait seulement de savoir qui la construira et pour quelle finalité. Ce raisonnement peut être extrêmement dangereux pour le Sud global, parce qu’il naturalise la militarisation technologique et réduit l’espace du débat politique. L’Afrique doit donc éviter deux naïvetés. La première serait de croire qu’elle peut se passer de technologies de sécurité dans un monde dangereux. La seconde serait de croire que l’importation de technologies sécuritaires étrangères renforce mécaniquement la souveraineté. Une souveraineté qui dépend de systèmes opaques, de prestataires extérieurs, de clouds étrangers et de doctrines militaires importées est une souveraineté fragile.
Le piège du « développement » comme pacification
Le vocabulaire du développement peut lui-même devenir un instrument de pacification. Les populations africaines sont souvent décrites comme bénéficiaires de solutions: inclusion financière, santé numérique, éducation en ligne, agriculture intelligente, identité digitale, ville intelligente, micro-assurance, transferts monétaires, fintech, plateformes de travail. Beaucoup de ces solutions peuvent être utiles. Mais elles deviennent problématiques lorsqu’elles remplacent les questions structurelles. Une application ne remplace pas une politique industrielle. Une fintech ne remplace pas une souveraineté monétaire. Une plateforme agricole ne remplace pas la réforme foncière, l’irrigation, le stockage, les routes, l’énergie et la transformation locale. Une identité numérique ne remplace pas l’État de droit. Un modèle d’IA ne remplace pas une université. Un microcrédit ne remplace pas un système bancaire développemental. Une formation en ligne ne remplace pas une école publique robuste. Le technosolutionnisme consiste précisément à substituer des dispositifs à des structures. Pour l’Afrique, ce piège est particulièrement dangereux, car il peut donner l’apparence d’une modernisation rapide tout en laissant intactes les dépendances fondamentales: dette, importations, faible transformation industrielle, fuite des cerveaux, dépendance cloud, domination des standards et extraversion des élites.
Pour une réponse africaine: souveraineté néguentropique et non-alignement technologique
La réponse africaine ne peut pas être la technophobie. Ce serait une erreur stratégique majeure. L’Afrique a besoin de science, d’IA, de robotique, d’énergie, de mathématiques, de biotechnologie, de cybersécurité, d’infrastructures numériques, de satellites, de systèmes de données, d’industries avancées et de plateformes publiques. Mais elle doit refuser l’intégration subalterne dans l’ordre des Lumières sombres. Cette réponse peut se structurer autour de dix principes. Premièrement, souveraineté des données. Les données africaines doivent être gouvernées comme ressources stratégiques, avec des règles de localisation, de partage, d’anonymisation, d’usage public, de contrôle démocratique et de création de valeur locale. Deuxièmement, capacité de calcul régionale. Sans data centers, cloud africain, énergie fiable, fibre, cybersécurité et compétences, l’IA africaine restera dépendante. Troisièmement, industrialisation des minerais critiques. L’Afrique doit passer de l’exportation brute à la transformation, au raffinage, aux batteries, aux composants et aux industries énergétiques. Quatrièmement, éducation scientifique massive. Le cœur de la souveraineté future sera mathématique, informatique, énergétique, linguistique et industrielle. Cinquièmement, IA africaine multilingue. Les langues africaines doivent entrer dans les corpus, les modèles et les interfaces, sinon l’Afrique sera cognitivement périphérisée. Sixièmement, contrôle démocratique des technologies de sécurité. Toute technologie de surveillance, de police, de renseignement ou de ciblage doit être soumise à des lois fortes, des audits, des parlements, des cours, des médias libres et des contre-pouvoirs. Septièmement, politique démographique non malthusienne. L’objectif ne doit pas être de réduire les pauvres, mais d’augmenter les capacités: santé, éducation, choix reproductif libre, emploi, droits des femmes, sécurité sociale. Huitièmement, non-alignement technologique. L’Afrique ne doit devenir ni une dépendance numérique occidentale, ni une dépendance numérique chinoise, ni un terrain neutre d’extraction multilatérale. Elle doit négocier, diversifier, apprendre, transférer, localiser et maîtriser. Neuvièmement, propriété publique et coopérative des infrastructures critiques. Toutes les infrastructures ne peuvent pas être abandonnées à des acteurs privés étrangers. Dixièmement, horizon néguentropique. La technologie doit être évaluée selon sa capacité à renforcer les structures durables de la société: souveraineté, cohésion, compétence, santé, énergie, production, mémoire, culture, justice et capacité de décision.
Conclusion
Les Lumières sombres ne sont pas un simple courant intellectuel marginal. Elles expriment une possibilité réelle de l’ordre mondial contemporain: celle d’un capitalisme technologique post-démocratique, hiérarchique, militarisé, eugéniste dans ses présupposés, transhumaniste pour les élites, néomalthusien pour les pauvres, et darwinien dans sa manière de classer les vies selon leur utilité stratégique. Le néomalthusianisme qu’elles recyclent n’est pas toujours l’ancien discours de la limitation écologique de la population. Il est plus pervers. Il est sélectif. Il ne dit pas forcément “moins d’humains”. Il dit “plus d’humains utiles à notre futur, moins de poids pour les autres”. Il valorise la reproduction des élites, l’augmentation des puissants, l’immortalité des riches, l’extraction des talents, la surveillance des pauvres, la contention des migrants et la gestion algorithmique des populations jugées excédentaires. L’Afrique subsaharienne est directement concernée. Elle est jeune, riche en ressources, vulnérable aux crises climatiques, traversée par des conflits, convoitée pour ses minerais, ouverte aux plateformes, faible en infrastructures de calcul, mais porteuse d’un potentiel historique immense. Elle peut devenir un simple terrain d’extraction, de surveillance, de tri et d’expérimentation. Ou elle peut devenir l’un des lieux majeurs d’une autre modernité technologique. Le choix ne sera pas purement technique. Il sera politique, institutionnel, éducatif, industriel et civilisationnel. L’Afrique ne doit pas demander seulement l’inclusion dans la République technologique des autres. Elle doit construire ses propres républiques technologiques souveraines, enracinées dans ses langues, ses besoins, ses peuples, ses cultures, ses institutions, ses ressources et son avenir. La vraie alternative aux Lumières sombres n’est pas l’obscurantisme anti-technique. C’est une lumière plus exigeante: une technologie soumise à la dignité humaine, à la souveraineté collective, à la justice historique, à l’égalité fondamentale des vies et à la construction néguentropique des sociétés.
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