Palantir et la République technologique

Palantir occupe aujourd’hui une place singulière dans l’économie politique du capitalisme numérique. L’entreprise n’est pas seulement un fournisseur de logiciels d’analyse de données pour les entreprises, les administrations, les agences de renseignement ou les armées. Elle est devenue l’un des lieux où s’élabore explicitement une doctrine politique du capital technologique occidental. C’est dans ce cadre qu’avec The Technological Republic, Alexander C. Karp et Nicholas W. Zamiska affirment que la Silicon Valley aurait perdu le sens de sa vocation historique. Au lieu de consacrer ses talents à des applications de consommation, à la publicité ou à l’économie de l’attention, elle devrait, selon eux, se réengager dans les grandes tâches nationales dont la défense, la puissance, la sécurité, l’intelligence artificielle, la souveraineté et la protection de l’Occident. La page officielle de l’ouvrage présente celui-ci comme un appel à ce que l’industrie du logiciel renouvelle son engagement envers les défis les plus urgents des États-Unis et de leurs alliés, notamment la course aux armements fondée sur l’intelligence artificielle. Le résumé en vingt-deux points de ce manifeste, communiqué par Palentir, rend cette orientation plus nette encore, car il parle de dette morale de la Silicon Valley envers la nation, critique la « tyrannie des applications », réhabilite le hard power, défend l’IA militaire, réfléchit sur le service national, parle de réarmement de l’Allemagne et du Japon, critique le pluralisme qu’il juge « vide », hiérarchise les cultures dans un racisme et suprémacisme assumé, et appel à une définition plus substantielle de l’identité occidentale. Le contenu latent du manifeste est ainsi une alliance entre milliardaires technologiques, État sécuritaire, armée, surveillance, hiérarchie civilisationnelle et extraction de rente. L’objet de cet article n’est pas de produire une simple dénonciation morale de Palantir. Il est d’analyser Palantir comme un révélateur systémique. L’entreprise permet de saisir un moment nouveau du capitalisme numérique: celui où les technologies de données, d’intelligence artificielle et d’intégration informationnelle ne sont plus seulement présentées comme outils d’efficacité économique, mais comme instruments de souveraineté, de guerre, de police, de tri social et de gouvernement des populations. Dans cette perspective, Palantir constitue une figure avancée du technototalitarisme occidental. Non pas au sens d’un totalitarisme classique, fondé sur le parti unique, l’idéologie officielle et la mobilisation de masse, mais au sens d’une gouvernementalité diffuse, algorithmique, sécuritaire et prédictive, où les contradictions de la polycrise sont converties en marchés de surveillance, de défense, de renseignement, d’IA militaire et de gestion des risques.

Palantir comme symptôme d’une nouvelle séquence historique

La doctrine de Palantir apparaît dans une conjoncture où le capitalisme numérique change de fonction historique. La première grande séquence de Silicon Valley fut associée à l’imaginaire libertaire, entrepreneurial et consumériste du web.  Connecter les individus, faciliter l’accès à l’information, accélérer la communication, inventer des interfaces, développer des applications, capter l’attention,… étaient les fonctions qu’on s’en faisait. La deuxième séquence fut celle des plateformes, et était marquée par l’extraction de données, les effets de réseau, la concentration monopolistique, la publicité ciblée, l’économie de l’attention, la dépendance aux infrastructures privées, etc. La troisième séquence, dont Palantir est l’un des emblèmes, est celle du capitalisme de sécurité algorithmique. Dans cette nouvelle séquence, l’enjeu n’est plus seulement de vendre des services numériques aux consommateurs. Il est de devenir indispensable aux États, aux armées, aux agences de renseignement, aux systèmes de santé, aux administrations, aux chaînes logistiques, aux infrastructures critiques et aux entreprises stratégiques. Palantir se définit ainsi elle-même comme une entreprise dont les logiciels alimentent des décisions en temps réel, fondées sur l’IA, dans des organisations gouvernementales et commerciales critiques, « de l’usine aux lignes de front ». Cette formule est révélatrice. Elle efface la frontière entre production civile, décision industrielle, sécurité nationale et champ militaire. L’usine et le front appartiennent désormais au même continuum informationnel. La donnée, le logiciel, l’IA et l’intégration opérationnelle deviennent les médiateurs communs du capital productif, de l’État sécuritaire et de la guerre. L’entreprise n’est donc pas seulement un acteur du capitalisme numérique. Elle représente une forme d’intégration entre trois logiques : la logique technofordiste d’organisation des flux, la logique technototalitaire de surveillance et de prédiction, et la logique impériale de puissance stratégique. Là où les plateformes classiques organisent l’attention, le commerce ou la communication, Palantir organise la décision en contexte de crise, de menace et d’opération.

De la plateforme à l’infrastructure de souveraineté

Palantir marque un déplacement important dans l’histoire du capitalisme numérique. Les grandes plateformes de consommation captent l’attention, orientent les préférences et organisent les interactions. Palantir, elle, se situe plus directement au niveau des infrastructures décisionnelles. Son objet n’est pas principalement le divertissement, la sociabilité ou la publicité. Son objet est l’intégration des données et leur conversion en capacité d’action. Cela explique pourquoi son rôle est politiquement plus sensible. Lorsqu’une plateforme commerciale recommande un produit, elle oriente la consommation. Lorsqu’une plateforme informationnelle hiérarchise des contenus, elle influence la visibilité sociale. Mais lorsqu’une infrastructure de décision est intégrée à la défense, à la police, à l’immigration, à la santé publique ou au renseignement, elle intervient dans des domaines où la donnée peut affecter directement les droits, les libertés, la mobilité, la sécurité, la vie et la mort. Le cas du programme Maven est ici significatif. Reuters a rapporté en 2026 qu’un mémo du Pentagone prévoyait de faire du système Maven de Palantir un programme central de l’armée américaine. Le système est décrit comme une plateforme de commandement et de contrôle capable d’analyser des données de bataille et d’identifier des cibles, avec une volonté d’intégrer l’IA dans la décision militaire. Reuters précise également que Palantir affirme que ses logiciels ne prennent pas de décisions létales et que les humains restent responsables de la sélection et de l’approbation des cibles. Cette précision est importante, mais elle ne supprime pas le problème théorique. Le danger du technototalitarisme n’est pas seulement que la machine décide seule. Il est que la machine transforme le champ de décision humain en le préstructurant. L’humain reste dans la boucle, mais une partie essentielle de la réalité lui parvient déjà filtrée, classée, hiérarchisée, pondérée et rendue opérationnelle par l’infrastructure logicielle. Le problème n’est donc pas seulement l’autonomie de l’IA. Il est la transformation des conditions de perception, de jugement et de décision par des architectures computationnelles.

La République technologique comme doctrine du hard power algorithmique

Le cœur idéologique de The Technological Republic tient dans une proposition simple: l’industrie technologique occidentale doit cesser de se disperser dans les applications de consommation et se remettre au service de la puissance collective, de la défense et de l’État. Le livre critique ce qu’il présente comme la superficialité du capitalisme numérique grand public et appelle les ingénieurs à répondre aux défis du siècle, notamment l’IA militaire et la compétition géopolitique. Cette proposition peut sembler patriotique, voire civique, si on la lit dans son propre langage. Mais il faut l’interpréter dans son contexte économique. Palantir est une entreprise privée dont les marchés les plus stratégiques se situent précisément dans les secteurs que le manifeste élève au rang de mission civilisationnelle: défense, renseignement, sécurité, infrastructures critiques, IA opérationnelle, cloud classifié, police, santé publique, gestion administrative. Autrement dit, la doctrine de la République technologique universalise la position commerciale de Palantir. Elle transforme un modèle d’affaires en vocation morale. Elle présente comme nécessité civilisationnelle ce qui est aussi une opportunité d’accumulation. La force du discours réside dans cette fusion entre morale et marché. Palantir ne dit pas seulement : « achetez nos logiciels ». Elle dit : « l’Occident survivra si les sociétés démocratiques comprennent que la puissance technologique, militaire et logicielle est devenue la condition de leur liberté ». Ce déplacement est décisif. L’entreprise ne se contente plus d’offrir un service. Elle propose une philosophie de l’histoire. Le hard power algorithmique devient alors le nouvel horizon du capital technologique. Le logiciel n’est plus seulement outil de productivité. Il devient arme, infrastructure de commandement, système de tri, médiateur de souveraineté et condition de suprématie géopolitique.

Le capitalisme de sécurité comme marché de la polycrise

Palantir révèle que la polycrise contemporaine n’est pas seulement un ensemble de menaces pour le capitalisme. Elle devient aussi un ensemble de marchés. Guerre, terrorisme, criminalité, immigration, pandémie, désordre informationnel, crise hospitalière, rivalités géopolitiques, cybersécurité, logistique, changement climatique, contestation sociale: chacun de ces domaines peut devenir un espace d’intégration de données, de prédiction, de surveillance et d’optimisation. Le capitalisme de sécurité fonctionne ainsi par conversion. La peur devient demande. L’incertitude devient contrat. Le risque devient plateforme. L’urgence devient justification. La crise devient marché. Le manifeste de Palantir doit être lu à partir de cette logique. Il ne se contente pas de constater que le monde est dangereux. Il produit un récit dans lequel la dangerosité du monde appelle une nouvelle alliance entre les ingénieurs, l’État et l’armée. Les menaces extérieures, les fragilités démocratiques, les crises culturelles et les conflits géopolitiques deviennent les conditions de légitimation d’une expansion des infrastructures privées de décision. Ce point rejoint le deuxième article de la série: le capitalisme contemporain ne survit pas simplement malgré ses crises; il apprend à vivre d’elles, à les administrer et à les convertir en dispositifs de reproduction. Palantir incarne cette dynamique dans sa forme la plus militaro-algorithmique. L’entreprise ne vend pas seulement du logiciel. Elle vend une capacité de gouverner dans la crise.

Du technofordisme au technototalitarisme

Palantir permet aussi de comprendre le passage du technofordisme au technototalitarisme. Le technofordisme désigne l’organisation algorithmique des flux: données, travail, logistique, production, comportements, institutions. À ce niveau, Palantir fournit des systèmes d’intégration et d’optimisation. Elle rend visibles des flux dispersés, les connecte, les structure, les rend exploitables et opérationnels. Elle transforme des masses hétérogènes de données en tableaux de décision. Mais cette fonction technofordiste bascule vers le technototalitarisme lorsque l’intégration des données sert à la surveillance, à la prédiction, à la classification des risques, à l’identification de cibles, à la gestion des populations ou à la décision militaire. Le passage se fait lorsque l’optimisation n’est plus seulement productive, mais politique et sécuritaire. Le technototalitarisme ne doit pas être compris ici comme un régime totalitaire classique. Il est plus diffus. Il ne repose pas nécessairement sur une idéologie d’État unique, mais sur une architecture de pouvoir où la décision publique, militaire et administrative dépend de plus en plus de systèmes privés de calcul. La souveraineté ne disparaît pas; elle est partiellement externalisée vers des infrastructures techniques détenues ou développées par des firmes. C’est pourquoi Palantir est un cas théorique majeur. Elle montre comment une entreprise privée peut devenir un opérateur de souveraineté. Elle ne gouverne pas directement, mais elle équipe ceux qui gouvernent. Elle ne déclare pas la guerre, mais elle fournit des architectures de décision militaire. Elle ne vote pas les lois, mais elle peut structurer les conditions informationnelles de leur application. Elle ne remplace pas l’État, mais elle pénètre ses fonctions sensibles.

L’ambiguïté démocratique de la « République technologique »

Le terme « République technologique » est particulièrement ambigu. Il associe deux mots qui ne vont pas nécessairement ensemble. La république suppose la délibération, la citoyenneté, la responsabilité publique, la visibilité des décisions, le contrôle collectif et la primauté du bien commun. La technologie, dans le contexte palantirien, renvoie au contraire à des infrastructures complexes, opaques, propriétaires, hautement spécialisées, souvent liées à la défense, à la sécurité et à la décision opérationnelle. La question centrale devient donc: qui gouverne la République technologique? Les citoyens? Les élus? Les ingénieurs? Les entreprises? Les agences de sécurité? Les marchés? Les alliances militaro-industrielles? Les modèles d’IA? Palantir affirme vouloir défendre les sociétés libres. Mais une société libre peut-elle dépendre, pour sa sécurité, sa police, sa santé, sa logistique ou sa guerre, d’infrastructures décisionnelles privées dont les modèles, les intérêts économiques et les chaînes de responsabilité échappent largement au contrôle démocratique ordinaire? Cette interrogation n’est pas abstraite. Les controverses autour de Palantir dans le secteur public, notamment au Royaume-Uni, montrent que la question de la confiance, de la transparence et de la dépendance institutionnelle est déjà centrale. En 2023, NHS England a attribué à un consortium mené par Palantir un contrat de sept ans pour la Federated Data Platform, destinée à connecter des données dans le système de santé anglais. En 2026, des élus britanniques ont demandé l’abandon du contrat, invoquant des inquiétudes sur la transparence, les données, le verrouillage fournisseur et les activités controversées de l’entreprise. Ces controverses révèlent une tension structurelle. Plus les sociétés deviennent dépendantes de systèmes numériques complexes, plus elles cherchent des acteurs capables de fournir rapidement des solutions intégrées. Mais plus elles s’appuient sur ces acteurs, plus elles risquent de transférer une part de leur souveraineté décisionnelle vers des firmes privées.

Varoufakis et la contre-lecture technoféodale du manifeste de Palantir

Une des réactions les plus pertinentes au sujet de ce manifeste a été celle de Yanis Varoufakis. Celle-ci, pour être mieux comprise, doit être lue à partir de sa thèse plus générale sur le technoféodalisme. En effet, dans Technofeudalism: What Killed Capitalism, Varoufakis soutient que le capitalisme contemporain a produit une mutation de lui-même par laquelle le capital numérique, ou « cloud capital », ne se contente plus de produire des marchandises ou d’organiser des marchés ; mais modifie les comportements, capte l’attention, extrait du travail gratuit, oriente les désirs et prélève des rentes d’accès sur les infrastructures numériques. Dans sa propre présentation de l’ouvrage, il définit ce capital de plateforme comme un ensemble de machines, de serveurs, de logiciels et d’algorithmes capables de modifier les comportements humains, de capter l’attention, de fabriquer les désirs et d’extraire des « cloud rents » auprès d’acteurs devenus dépendants de ces infrastructures. Sa lecture du manifeste de Palantir prolonge directement cette thèse, mais dans un registre plus explicitement politique. Varoufakis ne voit pas seulement dans Palantir une entreprise technologique parmi d’autres. Il y voit l’expression avancée d’un capital technologique qui ne se contente plus de dominer les marchés numériques, mais prétend désormais gouverner les fonctions souveraines de l’État comme la guerre, le renseignement, la police, la sécurité, le ciblage, la surveillance, et la décision stratégique. La technologie n’est alors plus seulement un instrument économique, mais un médiateur possible de la vie, de la mort, de la domination militaire et de la hiérarchisation politique des populations. Et cela 

Il serait insuffisant, et même trompeur, de présenter cette critique de Varoufakis comme une simple exagération rhétorique. Il a en fait raison, car l’arrière-plan empirique de ce manifeste est celui d’une guerre où les infrastructures de données, d’intelligence artificielle et de décision algorithmique sont devenues des instruments centraux de la conduite des opérations. Reuters a ainsi rapporté que Palantir avait conclu en 2024 un partenariat stratégique pour fournir de la technologie à Israël afin d’assister la guerre en cours à Gaza, et que l’entreprise fournit aux armées des modèles d’intelligence artificielle. Le rapport de Francesca Albanese, rapporte The Guardian, a explicitement mis en cause Palantir pour sa proximité avec l’armée israélienne et pour son rôle dans des infrastructures de décision automatisée sur le champ de bataille, tout en rappelant que Palantir nie toute implication dans les programmes Lavender ou Gospel et affirme soutenir Israël dans d’autres programmes de défense et de sécurité nationale. Palantir elle-même, dans sa réponse à la rapporteuse spéciale de l’ONU, affirme se tenir « en solidarité avec Israël » après les attaques du 7 octobre 2023, reconnaît soutenir ses partenaires israéliens dans de multiples missions et contextes, tout en rejetant les accusations de violation du droit international ou humanitaire. Et dans le Registre ukrainien, par ailleurs, Reuters a rapporté en mai 2026 que Volodymyr Zelensky avait rencontré Alex Karp alors que Kiev intensifiait l’usage de l’intelligence artificielle dans la guerre contre la Russie. L’Ukraine a lancé avec Palantir un projet appelé Brave1 Dataroom, destiné à développer des modèles d’IA à partir des données de combat accumulées depuis le début de la guerre russo-ukrainienne en 2022. Le ministre ukrainien Mykhailo Fedorov a également indiqué que, dans le cadre de la coopération avec Palantir, l’Ukraine avait développé des systèmes d’analyse détaillée des frappes aériennes, des solutions de traitement massif des données de renseignement et des outils intégrés à la planification d’opérations de frappe en profondeur. Brave1 Dataroom est présenté comme un environnement sécurisé destiné à entraîner et tester des modèles d’intelligence artificielle à partir de données réelles du champ de bataille, en coopération avec le ministère ukrainien de la Défense, les Forces armées ukrainiennes, l’Institut de recherche du renseignement de défense et Palantir. Reuters a également rapporté que Palantir avait signé à Kiev un partenariat de partage de données avec l’armée ukrainienne autour d’un projet lié à Brave1Time a décrit l’Ukraine comme un espace où Palantir s’est intégré dans le travail quotidien d’agences gouvernementales et militaires, allant du renseignement de bataille au déminage, à la recherche de preuves de crimes de guerre et à la reconstruction. L’article rapporte aussi qu’Alex Karp a présenté les logiciels de Palantir comme jouant un rôle majeur dans le ciblage militaire ukrainien, tout en montrant que l’Ukraine est devenue un terrain d’expérimentation pour les technologies de guerre du futur. Dans ces conditions, la critique de Varoufakis ne peut pas être écartée au motif qu’elle manquerait de neutralité. Elle doit être comprise comme une contre-herméneutique du langage moral de Palantir. En fait, là où Palantir parle de dette morale de Silicon Valley envers la nation, Varoufakis lit une dette du capital technologique envers les structures de pouvoir qui ont permis son ascension. Là où Palantir parle de hard power démocratique, il lit la légitimation d’une économie de guerre algorithmique. Là où Palantir présente l’IA militaire comme une nécessité stratégique inévitable, il voit une naturalisation de la course aux armes autonomes et une tentative de neutraliser le débat éthique avant même qu’il ne puisse avoir lieu. Là où Palantir invoque la République, il soupçonne l’extension d’un pouvoir privé dans les fonctions les plus sensibles de la souveraineté publique.

En plus de cette lecture, l’analyse académique doit aussi reconnaître la dimension proprement politique du manifeste de Palantir. Celui-ci n’est pas seulement un masque idéologique dissimulant des intérêts économiques. Il est également une doctrine de puissance. Palantir y formule une vision du monde dans laquelle l’Occident serait menacé, les sociétés libérales seraient affaiblies par leur pluralisme, Silicon Valley devrait cesser de produire des applications superficielles et se consacrer à la défense nationale, l’intelligence artificielle deviendrait le nouveau cœur de la dissuasion, et la technique devrait être réorientée vers les impératifs du hard power. Autrement dit, le manifeste ne relève pas seulement du marketing militaire. Il propose une philosophie politique de la crise, de la souveraineté et de la guerre. Et c’est précisément ce qui le rend dangereux. Car la « République technologique » ne se présente pas comme une dictature. Elle se présente comme une restauration de la responsabilité civique, de la puissance occidentale et de la gravité historique de l’ingénierie. Mais cette rhétorique civique peut servir à légitimer la délégation croissante des fonctions souveraines à des entreprises privées capables de fournir les architectures logicielles de la guerre, du renseignement, de la police, de la sécurité intérieure et de l’administration des populations. La question n’est donc pas seulement de savoir si Palantir défend des valeurs contestables. Elle est de savoir ce que devient la démocratie lorsque l’infrastructure technique de la décision publique est produite par des firmes dont le modèle économique dépend de l’expansion des marchés sécuritaires. Varoufakis force ainsi à poser la question la question de savoir si la République technologique est-elle une communauté politique orientée vers le bien commun, ou le nom noble donné à une nouvelle économie de rente, de guerre et de surveillance, question que le manifeste tente de sublimer. Car lorsque les technologies de ciblage, de surveillance et d’intégration des données sont déployées dans des contextes comme Gaza, l’enjeu n’est plus seulement doctrinal. Il devient tragique. Les morts, les blessés, les familles détruites, les quartiers rasés et les populations soumises à une guerre technologiquement assistée ne sont pas des abstractions.

La contre-lecture de Varoufakis révèle ainsi que Palantir occupe un point de jonction entre technoféodalisme, technofordisme et technototalitarisme. Technoféodalisme, parce que l’entreprise participe à une économie de rente fondée sur la dépendance aux infrastructures numériques critiques. Technofordisme, parce qu’elle organise, standardise et opérationnalise des flux massifs de données. Technototalitarisme, parce que ces flux peuvent être intégrés à des dispositifs de surveillance, de ciblage, de guerre et de gouvernement prédictif. La « République technologique » apparaît alors comme l’un des noms idéologiques de cette jonction, soit une forme politique dans laquelle la crise, la peur et la guerre servent à légitimer la fusion entre capital technologique, État sécuritaire et puissance militaire.

L’IA militaire et la crise du jugement

Le point le plus grave concerne l’intelligence artificielle militaire. Le manifeste de Palantir affirme que la question n’est pas de savoir si des armes fondées sur l’IA seront construites, mais qui les construira et à quelles fins. Ce raisonnement est typique des doctrines de course technologique: l’adversaire ne s’arrêtera pas, donc nous ne devons pas nous arrêter. Ce type d’argument possède une force stratégique évidente. Aucun État ne souhaite être vulnérable face à des adversaires technologiquement supérieurs. Mais il contient aussi un piège classique: l’inévitabilité technique remplace la délibération politique. Ce qui devrait être discuté collectivement devient une nécessité imposée par la concurrence géopolitique. L’IA militaire soulève pourtant des questions irréductibles à l’efficacité : responsabilité, discrimination, biais, proportionnalité, droit international, escalade, erreurs de ciblage, automatisation de la violence, vitesse de décision, opacité des modèles, dépendance aux données, distance morale entre décideur et destruction. Reuters rapporte que des experts de l’ONU ont alerté sur les risques éthiques, juridiques et sécuritaires posés par le ciblage algorithmique sans intervention humaine, notamment parce que les systèmes d’IA peuvent reproduire les biais présents dans leurs jeux de données. Même lorsque l’humain demeure formellement responsable, l’architecture algorithmique peut réduire le jugement à une validation rapide de recommandations déjà produites par la machine. Le risque n’est donc pas seulement le « robot tueur » autonome. Il est plus profond : c’est la transformation du jugement militaire, politique et moral en validation opérationnelle d’un calcul. Le technototalitarisme commence lorsque le réel n’est plus délibéré, mais présenté comme sortie de système.

Hiérarchie culturelle, Occident et imaginaire impérial

Le manifeste de Palantir ne se limite pas à l’IA militaire. Il contient aussi une dimension civilisationnelle. Plusieurs points défendent la supériorité historique de certaines cultures, critiquent le pluralisme jugé vide, réaffirment le rôle exceptionnel des États-Unis et appellent plus largement l’Occident à retrouver une identité substantielle. Cette dimension est décisive. Elle montre que le projet de Palantir ne relève pas seulement d’une rationalité technique. Il s’inscrit dans un imaginaire occidental de crise: déclin moral, perte d’ambition, fragilité intellectuelle, oubli du hard power, menace extérieure, dissolution culturelle, déficit de croyance collective. Là encore, l’analyse doit être précise. Toute société politique a besoin d’un certain récit commun. Toute souveraineté suppose des finalités partagées. Mais lorsque ce récit est articulé à la puissance militaire, à l’IA, à la hiérarchie des cultures et à l’expansion des infrastructures privées de sécurité, il devient potentiellement impérial. Le danger est que la défense de l’Occident devienne le nom moral d’une extension de la puissance technologique américaine. La République technologique se présente alors comme défense de la liberté, mais elle peut fonctionner comme architecture de dépendance pour les autres sociétés, notamment celles du Sud global.

Le Sud global face à la République technologique

Pour les pays du Sud global, Palantir pose une question particulièrement grave. La dépendance numérique n’est pas seulement commerciale. Elle peut devenir sécuritaire, administrative, militaire et cognitive. Si les États périphériques importent des systèmes de surveillance, d’identité numérique, de police prédictive, de gestion migratoire, de santé publique, de ciblage social ou de cybersécurité conçus par des firmes étrangères, ils peuvent moderniser certains services à court terme, mais au prix d’une dépendance stratégique à long terme. La souveraineté ne se mesure plus seulement à la possession de frontières ou de ressources naturelles. Elle se mesure aussi à la capacité de contrôler les infrastructures de données, les modèles, les standards, les logiciels, les chaînes de maintenance et les finalités des systèmes. La République technologique, telle que formulée par Palantir, est d’abord une république occidentale. Elle pense la technologie comme instrument de puissance pour les États-Unis et leurs alliés. Les autres sociétés risquent donc de devenir non pas des co-sujets de cette république, mais des terrains d’application, des marchés, des zones de données, des espaces de surveillance ou des périphéries sécuritaires. Dans une perspective néguentropique, le problème est clair: une technologie ne produit de la valeur réelle pour une société que si elle accroît sa capacité autonome à organiser, maintenir et transformer ses propres structures. Si elle accroît plutôt la dépendance, l’opacité et la perte de contrôle sur les infrastructures critiques, elle peut produire localement de l’efficacité tout en générant globalement de l’entropie souveraine.

Palantir comme idéologie de la polycrise

La thèse centrale peut maintenant être formulée nettement: Palantir propose une idéologie de la polycrise. Cette idéologie repose sur cinq opérations. Premièrement, elle dramatise le monde: l’Occident serait menacé par des adversaires extérieurs, une mollesse intérieure, une perte de croyance, une crise de leadership et une insuffisante militarisation de la technologie. Deuxièmement, elle moralise le rôle des ingénieurs: les élites technologiques auraient une obligation envers la nation et devraient réorienter leur talent vers la défense, l’IA militaire et les grandes infrastructures de puissance. Troisièmement, elle sécurise la politique: les questions de société sont reconfigurées en problèmes de sécurité, de résilience, de criminalité, de guerre, de menace et de capacité opérationnelle. Quatrièmement, elle privatise partiellement la souveraineté: des entreprises comme Palantir deviennent les fournisseurs indispensables des infrastructures de décision de l’État. Cinquièmement, elle transforme l’accumulation en mission civilisationnelle: les contrats de défense, de renseignement, de police, de santé et d’IA ne sont plus seulement des marchés, mais des contributions supposées à la survie de la République. Cette idéologie est puissante parce qu’elle ne nie pas la crise. Elle l’absorbe. Elle ne promet pas le retour au monde stable du néolibéralisme heureux. Elle affirme que le monde est dangereux et que seule une alliance entre technologie, État, capital et hard power permettra d’y survivre. C’est exactement la logique du capitalisme de polycrise : ne plus promettre la fin des crises, mais vendre les instruments pour les gouverner.

Conclusion

Palantir est l’un des symptômes les plus explicites du passage du capitalisme numérique vers une phase technototalitaire militarisée. À travers The Technological Republic, l’entreprise ne se contente pas de défendre l’innovation ou l’efficacité logicielle. Elle formule une doctrine où Silicon Valley doit se réconcilier avec l’État, la défense nationale, le hard power, l’IA militaire et la mission historique de l’Occident. Cette doctrine apparaît après l’épuisement du paradigme néolibéral et dans le contexte de la polycrise contemporaine. Elle indique que le capital technologique ne se contente plus de capter l’attention, d’extraire les données ou d’organiser les marchés. Il prétend désormais équiper la souveraineté, structurer la sécurité, orienter la guerre, administrer les populations et définir les conditions techniques de l’ordre politique. Palantir cristallise ainsi trois dimensions de la mutation contemporaine du capital. Elle est technofordiste par sa capacité à intégrer, standardiser et optimiser des flux de données dans des systèmes opérationnels. Elle est technototalitaire par sa participation à des architectures de surveillance, de prédiction, de ciblage et de gouvernement des risques. Elle est impériale par son inscription dans un récit de défense occidentale, de supériorité stratégique et de compétition géopolitique. Le problème n’est donc pas seulement Palantir comme entreprise. Le problème est le monde dont Palantir est le symptôme : un monde où la crise devient marché, où la peur devient infrastructure, où la sécurité devient accumulation, où la souveraineté devient logiciel, où la guerre devient IA, et où la démocratie risque d’être remplacée par la gestion algorithmique des possibles. La question critique décisive n’est pas de savoir si les sociétés doivent utiliser des technologies avancées pour se défendre, s’organiser ou se protéger. Elles le doivent. La question est de savoir sous quelle souveraineté, selon quelles finalités, avec quels contrôles démocratiques, au bénéfice de qui, et au prix de quelles dépendances. Sans cette interrogation, la République technologique risque de n’être qu’un autre nom pour la privatisation militarisée de la souveraineté.

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