Qui a tué Patrice Lumumba? Et Pourquoi?

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Les circonstances de l’assassinat de Lumumba sont restées inconnues du grand public pendant des décennies. Les seules informations avérées dans un premier temps furent celles du rôle de Mobutu Sese Seko (alors chef d’état-major adjoint, en lien avec la C.I.A et le renseignement belge) et ses proches avaient joués dans la capture de Lumumba et de ses associés. Lumumba, Okito et Mpolo ont alors été envoyés au Katanga, où ils seront assassinés. Ce n’est qu’au début du 21e siècle que les détails du crime ont commencé à être connus. Des documents déclassifiés ont notamment en effet mis la lumière sur un de pires crimes, de par ses conséquences tragiques sur le destin du Congo et de l’Afrique. Nous revenons ici sur quelques-uns des renseignements connus à ce jour.


1. Qui a tué Patrice Lumumba ?

1. Lumumba ou le Congo qui dérange

“La mort de Lumumba fut un véritable scénario de sorcellerie organisée qu’il ne serait pas facile et agréable de raconter”, dit Jean Omasombo Tshonda, dans son livre Lumumba, drame sans fin et deuil inachevé de la colonisation (2004). Ouvert dans son premier chapitre sur un titre révélateur «Comme chez les sorciers !», ce livre est terrible et émouvant. A l’en croire, «L’assassinat de Patrice Lumumba présente l’image d’une partie de chasse, en trois phases. Dans l’une, Lumumba échappe à la capture. Dans l’autre, les chasseurs redoublent d’astuces plus subtiles afin de traquer Lumumba, mais ils échouent de nouveau. Enfin, dans la troisième phase, c’est la coalition de plusieurs chasseurs qui vient à bout de la résistance». Lumumba fut tué avec toute la fureur déchaînée propre aux prédateurs agacés. Son corps fut «détruit» par eux jusqu’au dernier morceau car rien de lui, ne devait subsister. Pour comprendre ces trois temps, une chronologie des faits importants est nécessaire. Ainsi, pour rappel :

Le 13 janvier 1959, le roi Baudouin se prononce pour l’indépendance du Congo, «sans atermoiements funestes, mais sans précipitation inconsidérée». Fin octobre et début novembre de la mème année, des rassemblements de masse anti-coloniaux débouchent sur des confrontations sanglantes avec les forces armées. Patrice Lumumba, dirigeant du Mouvement national congolais (MNC), est emprisonné. Le 27 janvier débute la Table ronde à Bruxelles. Le gouvernement belge “cède” au mouvement anticolonial : l’indépendance sera octroyée au Congo le 30 juin. Lumumba est libéré et transféré à Bruxelles.

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Du 11 au 25 mai 1959 ont lieu des élections au Congo. Le 31 mai, Lumumba et le MNC revendiquent la victoire électorale et le droit de former le gouvernement. Entre le 23-24 juin, la Chambre et le Sénat congolais votent la confiance au gouvernement Lumumba. Kasavubu est élu président. Le 30 juin 1960 a lieu la Proclamation de l’indépendance du Congo.

Entre le 6-8 juillet 1960, le gouvernement congolais africanise l’armée. Mobutu est nommé colonel et chef d’état-major. Des rumeurs sur des viols de femmes européennes par des soldats mutinés provoquent un exode massif d’Européens. Dans la foulée et en violation des lois, le 10 juillet 1960 a lieu une intervention de troupes belges à Élisabethville, suivie d’interventions à Luluabourg. Le 11 juillet 1960, soutenu par les troupes belges, Tshombe proclame la sécession du Katanga. Le 12 juillet 1960, le président Kasavubu et le Premier ministre Lumumba appellent les Nations unies à agir «contre l’actuelle agression extérieure». Le 14 juillet 1960, le Conseil de sécurité de l’ONU décide d’intervenir au Congo et appelle le gouvernement belge à «retirer ses troupes du territoire de la République du Congo». A peine 48 heures après cette décision, les premiers casques bleus arrivent au Congo.

Le 22 juillet 1960, le Conseil de sécurité appelle Bruxelles à exécuter «rapidement» la résolution du 14 juillet 1960. Ainsi le 23 juillet 1960 a lieu le départ des derniers soldats belges de Léopoldville. Des contingents de troupes de l’ONU s’établissent partout dans le Congo, à l’exception du Katanga, où des troupes belges maintiennent Tshombe en selle. Le 5 août 1960, suite aux protestations véhémentes de Tshombe, le secrétaire général de l’ONU Dag Hammarskjöld renonce au départ, annoncé publiquement, des casques bleus pour le Katanga. Le 8-9 août, le Conseil de sécurité demande que Bruxelles retire «immédiatement» ses troupes du Katanga. Le 12-13 août 1960, Hammarskjöld négocie avec Tshombe à Élisabethville. Des troupes de l’ONU entreront au Katanga, mais le régime de Tshombe reçoit des garanties que l’on ne touchera pas à la sécession. Le 14-15 août a lieu la upture entre Hammarskjöld et Lumumba. Le 21-22 août; le Conseil de sécurité se range derrière le secrétaire général.

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Le 26 août, Allen Dulles, directeur de la CIA, envoie un télégramme à la CIA de Léopoldville : «l’éloignement [de Lumumba] est notre objectif le plus important (…) il mérite grande priorité dans notre action secrète». Le 5 septembre, le président Kasavubu démet de leurs fonctions le Premier ministre Lumumba et six autres ministres. Dans les coulisses, l’ONU, poussée et aidée par Washington, apporte un soutien décisif à Kasavubu pour ce geste. Le 10 septembre, le ministre belge des Affaires étrangères, Pierre Wigny, écrit à ses collaborateurs à Brazzaville : “Les autorités constituées ont le devoir de mettre Lumumba hors d’état de nuire”. Ainsi, le 11-12 septembre; le colonel belge Louis Marlière commence les préparatifs pour une action belge visant à éliminer Lumumba, appelé le plan Barracuda. Dans un message, Bruxelles fait savoir que le ministre des Affaires africaines jugera de l’opportunité de passer aux actes, sauf urgence. Dans ce cas, le ministre couvrira l’assassinat de Lumumba.

Le 13 septembre, les Chambres congolaises réunies accordent les pleins pouvoirs au gouvernement de Lumumba. Mais le 14 septembre, le Président Kasavubu, toujours soutenu par les occidentaux, renvoie le parlement congolais. Le soir, le colonel Mobutu, proche de la C.I.A, proclame son premier coup d’État. Pendant ces jours-là, Kasavubu, Mobutu et les dirigeants de l’ONU remuent terre et ciel pour arrêter l’offensive du gouvernement Lumumba contre le Katanga.

Le 6 octobre, le ministre belge des Affaires africaines, d’Aspremont Lynden exige «l’élimination définitive de Lumumba». Le 10 octobre Patrice Lumumba est mis, de fait, aux arrêts a domicile à Léopoldville. Peu après, l’opération Barracuda, visant à éliminer l’ex-Premier ministre, est “annulée”.

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Le 24 novembre, sous la pression massive de l’Occident, l’Assemblée générale de l’ONU reconnaît la délégation de Kasavubu comme représentante légale de la République du Congo. Le 27 novembre, le Premier ministre Lumumba s’enfuit de sa résidence et essaie de rejoindre Stanleyville, où les nationalistes se regroupent. Le 2 décembre, la direction de l’ONU ordonne à ses troupes de ne protéger en aucun cas Lumumba, qui est recherché par les soldats de Mobutu. Des casques bleus ghanéens refusent de protéger Lumumba pourchassé. Seul, l’ex-Premier ministre est arrêté et enfermé à Thysville.

Fin décembre, début janvier, a lieu une offensive nationaliste à partir de Stanleyville. Le 4 janvier 1961, Bruxelles envoie un télégramme à Brazzaville, où «la toute spéciale attention» de Léopoldville est attirée «sur les conséquences désastreuses de la libération de Lumumba». Le 12-13 janvier, a lieu aussi une révolte dans le camp de l’armée à Thysville, où est détenu Lumumba. Le 13 janvier, la station de la C.I.A à Léopoldville écrit à Washington : «La CIA et l’ambassade pensent que le gouvernement actuel peut tomber dans quelques jours. Le résultat presque certain serait le chaos et le retour de Lumumba au pouvoir. (…) Refuser des mesures drastiques aujourd’hui mènerait à une totale défaite de la politique [des États-Unis] au Congo».

Le 14 janvier, la mutinerie déborde vers le camp de l’armée dans la capitale. Le retour politique de Lumumba semble imminent. Le 14-17 janvier, Bruxelles entreprend des démarches acharnées afin de faire livrer Lumumba à Tshombe (Katanga). Le 17 janvier, a lieu le Transfert à Élisabethville de Patrice Lumumba. Et pendant que les ténors belges et les dirigeants onusiens au Katanga détournent les yeux, tout en organisant tout et en mettant la pression, les prisonniers sont assassinés. Commence alors un effort de rejet des responsabilités.

2. En quête de vérité

Comme si Lumumba avait disposé de procédés magiques protecteurs, son fantôme n’arrête de harceler ses bourreaux. «Lumumba n’est pas quelqu’un que l’on peut enterrer facilement», observe Le Figaro du 13 septembre 1960. Fallait-il alors caché sa mort? “Il paraît que c’était impossible. Il fallait, au contraire que les populations du Katanga, et plus généralement celles du Congo, sachent que l’ex-Premier ministre était mort et enterré, il fallait couper au pied tout espoir de le voir réapparaître un jour, et c’est d’ailleurs pour cela qu’on a fait appel au témoignage d’un médecin belge, à la réputation parfaite”, observe Philippe Toussaint dans Pourquoi pas? en février 1961. Après que Lumumba ait été tué et enterré, lorsque les bruits commencèrent à se répandre, un autre Belge, Gérard Soete qui alla rechercher le corps, témoigne, (nous sommes en 1978) : “À vingt mètres de la route, sur les lieux de l’exécution, en pleine savane arborisée, la main raide du Prophète (Lumumba) dépasse le sol sablonneux et pointe vers le ciel : une dernière tentative d’accuser, de faire appel à ses troupes destructrices. Ils ne parviennent toujours pas à tuer décemment. Ils ne pensent pas au cadavre qui reste après la destruction de l’être humain”.

Patrice Lumumba a été tué. La tragédie qui s’est déroulée dans la province congolaise du Katanga a frappé le monde avec un flot de fait accompli”, a écrit Nikolai Khokhlov, dans son livre sur Patrice Lumumba, publié en 1971. “Les détails sont cauchemardesques : lui, le premier ministre légitimement élu d’une république africaine souveraine, s’est fait arracher des mèches de cheveux, un garde, saisissant Lumumba par la tête, l’a battu contre le flanc d’un camion ; du sang coulait des oreilles et du nez. Enfin, une balle dans la nuque … “, poursuivait Nikolai Khokhlov. Selon cet auteur, les captifs ont été soumis à des abus sophistiqués, après quoi ils ont été exécutés par des soldats katangais pour Okito et Mpolo et par un belge pour Lumumba. Le captif Lumumba a reçu la visite de Tshombe lui-même et d’hommes politiques belges. Après des insultes et des brimades, Patrice a été abattu et enterré. Le lendemain, le cadavre a été déterré, démembré, dissous dans de l’acide chlorhydrique, et tout ce qui restait a été brûlé. Ils ont décidé de rejeter la responsabilité de toutes ces atrocités sur les habitants d’un village voisin.

Photo : Le dernier regard avant la mort … Il y a encore de la vie dedans, et peut-être même de l’espoir. C’est celui du Premier ministre du Congo, Patrice Lumumba, le 5 décembre 1960, en état d’arrestation par des soldats avant d’être transporté à Thysville. Il est ligoté, ensanglanté, assis par terre, entouré de militaires.  Avec lui, le président du Sénat Joseph Okito et le ministre de la défense Maurice Mpolo (Christophe Musungu, du MNC, était aussi arrêté). Tous ont été mis en pièces. Crédit photo : © STRINGER / AFP

En 1992, le plus proche collaborateur de Tshombe, Godefroid Munongo, a annoncé qu’il raconterait en détail les circonstances de la mort de Patrice Lumumba. En effet, en tant que chef traditionnel important, il fut invité à participer à la Conférence nationale souveraine en 1990. Après avoir été attaqué au sujet de la mort de Lumumba, il annonça qu’il ferait des révélations à ce sujet le , à 17H00. À 12H30 le même jour, il fit une “crise cardiaque” qui l’emporta.

En 2002, l’enquête “L’assassinant de Lumumba”, du sociologue et chercheur belge Ludo De Witte datée de 2001-2002, tient en une double thèse : l’assassinat de Patrice Lumumba a été monté politiquement depuis Bruxelles, et son exécution à Élisabethville, était entièrement contrôlée par les Belges. Selon lui, à Bruxelles, plusieurs acteurs travailleront à l’élaboration d’une stratégie en vue de son élimination. Au premier rang de ces acteurs, il faut bien sûr épingler, explique l’auteur, le gouvernement belge de Gaston Eyskens. Un comité permanent avait été créé en son sein pour gérer la crise congolaise. Ce «Comité Congo» était composé du Premier Ministre Gaston Eyskens, du Ministre des Affaires étrangères Pierre Wigny et du nouveau Ministre des Affaires africaines Harold d’Aspremont  Lynden – rappelé à Bruxelles le 2 septembre 1960. Ce comité restreint était «soustrait au maximum aux regards extérieurs».  Sa volonté d’en finir physiquement avec Patrice Lumumba ne fait, pour Ludo De Witte, aucun doute. Car, alors qu’une opération nommée «Barracuda» a été planifiée en vue d’enlever le leader africain, Harold d’Aspremont Lynden télégraphie le 6 octobre 1960 à ses collaborateurs de Brazzaville et d’Élisabethville que «l’objectif principal à poursuivre dans l’intérêt du Congo, du Katanga et de la Belgique est évidemment l’élimination définitive de Lumumba».

Toujours selon Ludo De Witte, l’autre personnage dont l’intervention s’est révélée prépondérante est le jeune roi Baudouin. Dans le chef du monarque, l’élimination de Patrice Lumumba répond à un impératif plus important qu’un conflit de personnes, contrairement à la thrèse selon laquelle l’allocution de Lumumba le 30 juin 1960 fut la cause de sa chute. Le palais est en effet «au centre d’un réseau économico-financier», qui tisse des liens entre la dynastie et l’élite en Belgique autour de la défense du portefeuille colonial. «Il ne faut pas s’en étonner», écrit De Witte, «car l’histoire de la Belgique, la dynastie, la Société Générale et le Congo sont étroitement imbriqués». En d’autres termes, le palais, à l’instar d’une partie du monde politique belge, avait un intérêt matériel direct en jeu dans la crise congolaise. Il n’est donc pas surprenant que la préférence du roi soit allée à Moïse Tshombé plutôt qu’à Lumumba, selon De White.  Pour légitimer la sécession katangaise, Baudouin traite en effet la province minière comme n’importe quel État reconnu. Il décerne même à son président, Moïse Tshombé, reçu en audience officielle à Bruxelles, le grand cordon de l’ordre de la couronne. Cette attitude profite évidemment au gouvernement Eyskens qui s’assure, grâce à ce patronage, le soutien de l’opinion publique.

Quant à «l’élimination définitive» de Patrice Lumumba, il ne fait pas de doute, pour Ludo De Witte, qu’elle était cautionnée par le palais, par le Roi des belges. Car, comment comprendre autrement, questionne l’auteur, que comme un geste de gratitude les marques de reconnaissance qui seront accordées par Baudouin aux protagonistes belges de l’affaire? Ce ne sont ni plus ni moins que les portes de la noblesse qui leur seront ouvertes après l’assassinat de Lumumba ! En effet, «Le colonel Paul Perrad, ancien commandant de l’armée secrète, chef d’État-Major de l’armée katangaise et l’un des officiers, qui, le 17 janvier 1961, n’ont pas empêché le meurtre, devient chevalier de l’ordre de l’Étoile africaine. Gaston Eyskens est nommé vicomte, Pierre Wigny est fait baron, Guy Weber devient aide de camp de Léopold III et est toujours, actuellement, secrétaire de la princesse Lilian. Jacques Brassinne, ex-membre du Bureau-conseil au Katanga, est anobli chevalier en 1988» ; soit à l’époque où il travaille à une thèse de doctorat qui dédouane la Belgique de toute implication dans l’assassinat de Lumumba. Les preuves et hypothèses ne manquent pas.

On sait qu’une dent a été arrachée à un Lumumba vivant ou déjà mort – après la destruction du cadavre, il est probablement resté le seul modèle biologique d’un homme politique. En souvenir, la dent a été prise par l’un des Belges, qui a participé au tournage et a aidé à brouiller les pistes. “J’ai découpé et dissous dans l’acide le corps de Lumumba. En pleine nuit africaine, nous avons commencé par nous saouler pour avoir du courage. On a écarté les corps. Le plus dur fut de les découper en morceaux, à la tronçonneuse, avant d’y verser de l’acide. Il n’en restait presque plus rien, seules quelques dents. Et l’odeur ! Je me suis lavé trois fois et je me sentais toujours sale comme un barbare”, a indiqué le belge Gérard Soete le 15 mai 2002, dans un récit qui fait froid dans le dos.

En 2014, le Département d’État des USA a reconnu, dans un document déclassifié de 900 pages, son implication dans le renversement et l’assassinat de l’ancien Premier Ministre Congolais. Selon ce document – nommé «Congo 1960-1968» et retraçant la politique des USA au Congo dans les années soixante – «… une oreille a été coupée de la tête de Lumumba». Ce document d’archives, déclassifié 50 ans après, confirme l’implication de la CIA et des services secrets belges dans l’assassinat de Lumumba et livre des anecdotes. Il y est expliqué que «Dès août 1960, le gouvernement américain a lancé un programme politique secret au Congo qui a duré près de 7 ans, d’abord en vue d’éliminer Lumumba du pouvoir et de le remplacer par un leader pro­occidental plus modéré». Inutile de préciser que ce fameux leader fut Joseph­ Désiré Mobutu, qui était à l’époque Chef d’état ­major de l’armée congolaise. Concernant les circonstances de l’assassinat de Lumumba, sujet à de nombreuses divergences chez les historiens, on apprend de ce document qu’un télégramme daté du 8 février 1961 que «Patrice Lumumba, Okito et Maurice Joseph Mpolo furent exécutés peu de temps après leur arrivée à Elisabethville le soir du 17 janvier. Le soldat Jan Katanga a abattu Okito et Mpolo. Un agent belge a exécuté Lumumba avec une rafale de mitraillette fireat 2300Z le 17 janvier. Une oreille a été coupée de la tête de Lumumba et envoyée à Albert Kalonji, président du Sud­Kasaï [une autre région sécessionniste]. Les trois corps ont été enterrés dans une fosse commune».

2. Et Pourquoi est-il mort?

Lorsque les atrocités liées à l’exploitation économique brutale dans l’État indépendant du Congo de Léopold II ont fait des millions des morts, les États-Unis se sont joints à d’autres puissances mondiales pour forcer la Belgique à prendre le contrôle du pays en tant que colonie régulière. Et c’est pendant la période coloniale que les États-Unis ont acquis une participation stratégique dans l’énorme richesse naturelle du Congo, suite à l’utilisation de l’uranium des mines congolaises pour fabriquer les premières armes atomiques, les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki.

Les indépendances proclamées, les États-Unis et leurs alliés occidentaux n’ont pas voulus laissés aux africains le contrôle effectif sur les matières premières stratégiques. C’est à cet égard que la détermination de Patrice Lumumba à accéder à une véritable indépendance et à maîtriser pleinement les ressources du Congo afin de les utiliser pour améliorer les conditions de vie de son peuple a été perçue comme une menace pour les intérêts occidentaux. Pour le combattre, les États-Unis et la Belgique ont utilisé tous les outils et ressources à leur disposition, y compris le secrétariat général des Nations Unies, sous Dag Hammarskjöld et Ralph Bunche, pour obtenir le soutien des rivaux congolais de Lumumba et ont engagé des tueurs. Ainsi, peu de temps après avoir pris ses fonctions de Premier ministre, la C.I.A., avec l’approbation de la Maison Blanche, a ordonné son assassinat et envoyé un agent infiltré pour l’empoisonner. Les empoisonneurs potentiels ne pouvaient pas s’approcher suffisamment de Lumumba pour faire le travail, alors les États-Unis et la Belgique ont secrètement acheminé de l’argent et de l’aide aux politiciens rivaux qui ont pris le pouvoir et arrêté le Premier ministre.

Dans un documentaire de 2000 de la série télévisée “Political Murders”, sur la mort mystérieuse du secrétaire général de l’ONU à l’époque, Dag Hammarskjold, il était clairement repris que le comportement destructeur de l’ONU au Congo était imposé par le gouvernement britannique et massivement soutenu par les Américains. Les Britanniques ont empêché l’intervention de l’ONU de mettre fin rapidement à la crise au Congo. En fait, quand le jeune colonel Mobutu (agent en lien avant même l’indépendance avec les services de renseignement belge et avec la C.I.A) a fait un coup d’État en 1960 ; les troupes de l’ONU que Lumumba avait invitées pour contrer l’invasion et la déstabilisation organisée du Congo par la Belgique, se sont mises derrière les putschistes séparatistes et n’ont entrepris aucune mesure significative pour arrêter ni la balkanisation du pays, ni l’énorme persécution de Lumumba.

En sommes, si les deux arguments avancés (son communisme et son discours) ne sont pas vraies, quelle est donc la raison pour laquelle Lumumba fut assassiné? En fait, Patrice Lumumba a été assassiné pour ses convictions et ses ambitions panafricanistes : il voulait une indépendance économique en plus de celle politique. En effet, les raisons peuvent être nombreuses, mais tout tourne autour de la volonté des puissances impériales de ne pas céder aux congolais le pouvoir sur la richesse de leur pays, plus particulièrement du Katanga, dont le sous-sol était géré par l’Union minière du Haut-Katanga (UMHK), fondée en 1906 par le Comité spécial du Katanga (où Léopold II avait de gros Intérêts), la Tanganyika Concessions et la Société Générale de Belgique, dont elle deviendra le joyau. Dans les années 50, l’UMHK réalisait des bénéfices nets s’élevant entre 2.5 et 4.5 milliards de francs belges par an, grâce à l’exploitation du cobalt, du cuivre, de l’étain, de l’uranium et du zinc. Inutile de préciser qu’après l’indépendance du Congo, le contrôle de cet eldorado et la sauvegarde des intérêts économiques qu’il représentait seront l’objectif prioritaire de la Belgique.

3. Les conséquences de sa mort

Ludo De Witte, l’auteur belge du meilleur livre sur ce crime, le qualifie de “l’assassinat le plus important du 20e siècle”. L’importance historique de l’assassinat réside dans une multitude de facteurs, les plus pertinents étant le contexte mondial dans lequel il a eu lieu, son impact sur la politique congolaise depuis lors et l’héritage global de Lumumba en tant que leader nationaliste.

En fait, l’assassinat de Lumumba comme personne et comme mouvement est à juste titre le péché originel du Congo. Venant moins de sept mois après l’indépendance, ce fut une pierre d’achoppement pour les idéaux d’unité nationale, d’indépendance économique et de solidarité panafricaine, idéaux que Lumumba avait défendus, ainsi qu’un coup dur pour les espoirs de millions des Congolais pour la liberté et la prospérité matérielle. L’assassinat a eu lieu à un moment où le pays était tombé sous quatre gouvernements distincts, dans une déstabilisation organisée : le gouvernement central à Kinshasa (alors Léopoldville) ; un gouvernement central rival des partisans de Lumumba à Kisangani (alors Stanleyville) ; et les régimes sécessionnistes dans les provinces riches en minerais du Katanga et du Sud Kasaï.

Étant donné que l’élimination physique de Lumumba avait éliminé ce que l’Occident considérait comme la principale menace pour ses intérêts au Congo, des efforts internationaux ont été entrepris pour restaurer l’autorité du régime modéré et pro-occidental de Kinshasa sur l’ensemble du pays. Celles-ci ont abouti à la fin du régime lumumbiste à Kisangani en août 1961, à la sécession du Sud Kasaï en septembre 1962 et à la sécession du Katanga en janvier 1963.

4. Son Héritage : la liberté et une gloire éternelle

Patrice Lumumba est devenu un véritable mythe qui a subjugué l’imaginaire d’une génération marquée par les violences (post)coloniales. Le plus grand héritage que Lumumba a laissé au Congo est l’idéal d’unité nationale. Pour l’Afrique, «Mort, écrivait Jean-Paul Sartre, Lumumba cesse d’être une personne pour devenir l’Afrique entière, avec sa volonté unitaire, ses désordres, sa force et son impuissance». «Patrice Lumumba a glorifié son peuple et l’a amené dans l’arène de l’histoire moderne turbulente», écrivait quant à lui Nikolai Khokhlov (1974). «Le Bruxelles officiel a été troublé par la parole et l’action du premier ministre du Congo souverain, et aux tournants critiques des événements congolais, à la tête desquels Lumumba était, il n’a rien trouvé d’autre que l’intervention armée familière depuis le siècle dernier. La montée du Congo sous Lumumba signifiait, entre autres, la capitulation morale de la Belgique. Comme un chevalier sans peur ni reproche, Patrice est mort dans l’attaque : il est mort vainqueur, ne reculant pas devant l’assaut général des colonialistes brutalisés».

“Comme le Christ, Lumumba a incarné l’espérance des Congolais et des Africains en un monde nouveau ; comme le Christ il a été trahi par un de ses proches (Mobutu) et supplicié” (Delas, Daniel, et Pierre Leroux. «Tchicaya U Tam’si», Po&sie, vol. 153-154, no. 3-4, 2015, pp. 43-61). Nous pensons de même que comme le Lui, il est mort comme il devrait, sans sépulcre, sans restes, sans traces, pour vivre éternellement dans l’âme de chaque congolais, de chaque africain, de toute personne éprise de liberté, de justice et de dignité humaine !

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