Un Cri de détresse du peuple congolais au peuple des USA | Par Mgr Emmanuel Kataliko

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«Pensez au peuple qui attend que les évêques parlent», telle fut l’une des dernières recommandations de Mgr Emmanuel Kataliko à ses confrères évêques congolais avant sa mort le 4 octobre 2000. Et bien, toute sa vie, il en a été l’exemple. En effet, le deuxième guerre du Congo, un conflit armé qui se déroule sur le territoire de la république démocratique du Congo (RDC, anciennement Zaïre) de 1998 à 2002, avec une fin formelle le . Il s’agit en fait d’une deuxième agression du pays. Ce conflit a engendré de nombreux viols et massacres et entraîné la mort d’environ 3 à 4,5 millions de personnes selon un rapport de l’International Rescue Committee. Mais qui sont les responsables directs et indirects de ce drame humain, des violations du droit international, des crimes les plus odieux (génocide, crimes contre l’humanité, …)? Au coeur de l’horreur, Mgr Emmanuel KATALIKO, alors archevêque de Bukavu dans l’est de la RD-Congo, prend la parole et répond dans son message de veille de Noël le 24/12/1998, message qu’il intitule Un Cri de détresse du peuple congolais au peuple des U.S.A, et dont voici le texte tel que rendu public.


Introduction

Nous, Mgr Emmanuel KATALIKO, Archevêque de Bukavu, et les autres Évêques qui se trouvent à l’Est de la République Démocratique du Congo, nous vivons dans une situation de désolation et d’impasse. En deux ans la population a du affronter deux guerres avec leurs conséquences néfastes. Elle recourt après de nous, pasteurs, pour un certain réconfort et pour qu’ensemble nous cherchions des signes d’espérance qui ne peuvent pas mourir. Nous sommes frustrés parce que nous entendons les cris de cœur de ce peuple au milieu duquel nous vivons mais nous ne savons plus comment le motiver pour des initiatives constructives vu le pois écrasant qu’il est obligé de porter dans la solitude la plus totale. Ce poids, ce sont les deux guerres dites de libération : l’intransigeance des belligérants, l’opportunisme des politiciens du Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RDC), le mensonge et la ruse des envahisseurs, la misère croissante de la population autochtone, le désintéressement de son sort par la communauté internationale.

Dans un souci pastoral de chercher de nouvelles initiatives pour faire sortir de l’anonymat la tragédie que nous vison, nous avons pensé utile de partager avec vous nos soucis pastoraux pour voir dans quelle mesure, ensemble, nous pouvons trouver des réponses respectueuses à différentes interrogations. Le devoir moral de sollicitude pastorale pour le peuple qui est confié nous pousse ainsi à recourir à la communion avec vous, nos Frères dans l’Épiscopat. Cette démarche exceptionnelle correspond à la gravité et à la complexité de la situation que nous vivons. Pour vous donner quelques points de repère permettant de mieux saisir la situation que nous vivons ici, nous articulerons notre intervention sur trois points : 1) Le génocide rwandais et ses retombés, 2) La logique de guerre généralisée, 3) La détresse de notre peuple.

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Au terme, nous voudrions vous demander votre contribution pour nous aider à sortir de ce cercle infernal.

1. Le génocide rwandais et ses retombées

1.1 Bref aperçu historique

Tout a commencé avec la guerre du Rwanda en 1990. Une partie de la population de ce pays, de l’ethnie Tutsi, exilée depuis 1959, s’est décidé à rentrer chez soi par la force à partir de l’Ouganda et avec l’appui de ce pays. Il s’en est suivi des massacres qui par la suite ont dégénéré en génocide. La victoire de l’ethnie Tutsi en 1994, a jeté sur notre territoire congolais une marrée des réfugiés hutu estimée à près de deux millions.

Deux ans après, en 1996, une petite rébellion des Banyamulenge (Tutsi d’origine rwandaise depuis longtemps sur le sol congolais), embrase toute la région et puis tout le pays sous prétexte de revendication de nationalité. En fait, ce n’était qu’un prétexte puisqu’on s’est aperçu que l’objectif proche était de détruire, sur le sol congolais, les camps des réfugiés hutu du Burundi et du Rwanda qui eux n’avaient aucun conflit avec les Banyamulenge comme tels. La population locale s’est étonnée de voir qu’une armée puisse détruire les camps des réfugiés sous protection de l’ONU sans qu’il y ait eu la moindre protestation ni condamnation de la part de la communauté internationale. Dans cette tragédie, notre prédécesseur dans l’épiscopat, Mgr Christophe Munzihirwa, sera assassiné le 29/10/1996 à cause de sa clairvoyance et de ses prises de position sur l’évolution de la situation dans la région. Personne ne l’avait écouté et l’armée rwandaise tutsi a bien pensé d’éliminer un témoin devenu trop encombrant.

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Au Kivu, nous nous sommes rendus compte que le Rwanda et le Burundi sous la tutelle de l’Ouganda, manœuvraient les Banyamulenge pour d’autres objectifs qui leur sont propres. Kabila est mis à la tête de cette “rébellion” donnant à cette entreprise l’allure d’une guerre de ‘’libération nationale’’ et il en a profité pour prendre le pouvoir. Un moment la politique intérieure l’oblige à faire la lumière sur la mainmise de ses tuteurs par rapport au pays. Il décide de renvoyer chez eux ceux qu’il a appelés les mercenaires rwandais, burundais et ougandais et c’est tout de suite le début de la deuxième agression dite, une fois de plus, guerre de libération.

La motivation de cette guerre, déclenchée le 2 août 1998, prend différents visages selon les lieux et le temps. A l’intérieur on dit que c’est pour mettre fin à la dictature de Kabila qui sera appelé plus tard génocidaire, à l’extérieur, on dit qu’il faut éviter un autre génocide dans la région en sécurisant les frontières du Rwanda et du Burundi1. Mais le peuple congolais reste choqué, blessé et meurtri par cette nouvelle guerre qu’il ne comprend pas. Il ne comprend surtout pas pourquoi pour défendre les frontières de Gisenyi et de Cyangugu (villes frontalières du Rwanda avec le Congo), il faut mener la guerre à Kitona, à Inga, à Matadi et à Kinshasa (villes congolaises à l’ouest distantes de plus de 2000 km des frontières rwando-ougandaises), comme si le Congo n’avait pas droit à la sécurité de ses frontières, il ne comprend pas pourquoi pour empêcher un autre génocide il faut piller les banques de Bukavu, de Goma, d’Uvira et de tous les territoires occupés, il ne comprend pas pourquoi pour empêcher un nouveau génocide il faut perpétrer des massacres à grande échelle sur la population civile comme à Kasika, Uvira, Kalehe, etc.

Nous avons beau nous plaindre des violations des droits les plus élémentaires des personnes et des peuples, le monde fait la sourde oreille parce que une idéologie plus grande a été mise en circulation à coté de laquelle tout le reste est relatif. Le génocide devenu “idéologique” fonctionne alors comme un chèque en blanc offert par l’administration actuelle des U.S.A à la communauté Tutsi pour faire n’importe quoi à toutes les communautés environnantes et en toute impunité.

1.2. Le discours officiel

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En décembre 1997, dans son voyage de préparation à la visite en Afrique du Président Bill Clinton, le Secrétaire d’Etat, Mme Madeleine Albright avait montré la volonté des U.S.A pour la construction d’une nouveau partenariat avec les peuples de région d’Afrique des Grands Lacs2. Au début de son voyage en Afrique (23 mars-2 avril 1998), à Accra, le président Bill Clinton a présenté cette initiative des U.S.A comme l’acte de la “renaissance Africaine” pour tous les africains qui “nourrissent des nouveaux espoirs de démocratie, de paix et de prospérité”. Dans sa dernière tournée en Afrique, la sous-secrétaire d’Etat aux affaires Africaines, Susan Rice affirmait une fois de plus l’engagement des U.S.A pour la recherche de la paix et du développement dans la région. Mais, en réalité, le refrain du génocide semble être le pivot autour duquel va se concrétiser la nouvelle politique africaine des U.S.A3. Car, à la place des initiatives civiles ordonnées à la paix, à la démocratie et à la prospérité, on va voir venir une guerre soutenue et de grande envergure. Tout cela, pour éviter un nouveau génocide.

1.3. Prévention du génocide comme idéologie dominante

Nous, ici localement, nous devons tout subir et nous taire, en tous cas nous n’avons pas le droit d’être entendu parce qu’il y a eu le génocide qui est la cause suprême. Il en va de même de l’attitude que doivent adopter toutes les nations ainsi que la communauté internationale pilotée par les U.S.A. En effet, on joue beaucoup sur le sentiment de culpabilité de la communauté internationale face au génocide de 1994. Le régime de Kigali capitalise sans relâche sur le génocide en rappelant continuellement aux occidentaux leur apathie et leur non-intervention face à cet événement. Mais ce régime oublie que son plus grand allié, les U.S.A., a fortement influencé le Conseil de Sécurité de l’O.N.U dans la résolution du 27 avril 1994, pour mettre fin à la mission de la MINUAR juste au moment où il aurait été important d’en renforcer le dispositif pour éviter le pire. Au contraire, on a laissé faire, donnant cette carte blanche au Front Patriotique Rwandais (FPR). Donc tout serait permis au régime de Kigali, pourvu qu’il rappelle à une communauté internationale qui se sent coupable de son inaction, le génocide de 1994.

Pourtant la commission d’enquête de l’O.N.U a présenté au Conseil de Sécurité le 1er juillet 1998 son rapport sur les allégations de massacres des réfugiés hutus en RDC (République démocratique du Congo)4. Le 13 juillet, le conseil de sécurité formulera une tiède condamnation avec la recommandation de poursuivre les enquêtes. Le mot “génocide” a été supprimé pour être remplacé par le mot “massacre”. Les organisations de défense des droits de l’homme comme Human Rights Watch, Amnisty International, réagiront indignées. Comment expliquer cette démission du conseil de sécurité? Peut-être certains de ses membres préfèrent-ils que toute la vérité ne soit pas faites sur les massacres des Hutus, pour que l’exclusivité du bénéfice politique du “génocide” reste monopole du régime de Kigali. On sait, par ailleurs, que des milliaires U.S.A. ont formés les soldats qui ont perpétré ces atrocités et que des soldats étasuniens ont accompagnés les hostilités.

Déjà en octobre 1997, Human Rigts Watch/Africa et la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH), dans leur rapport conjoint “ce que Kabila dissimule : massacres des civiles et impunité au Congo”, accusait les U.S.A d’avoir été au courant de l’intention du Rwanda d’attaquer les camps des réfugiés5.

1.4. Notre attitude face au génocide

Tous les génocide, y compris celui du Rwanda, sont condamnables et doivent être condamnés. Le monde civilisé ne reconnait que Cinq génocides : Celui des Juifs, des Arméniens, des Cambodgiens, des Bosniaques et des Rwandais en 1994. Tout récemment le Général Pinochet a été accusé et écroué pour cause de génocide. Si les critères de son inculpation et de son arrestation sont valables pour tous, alors les génocides et les génocidaires sont nombreux dans notre sous-région. Il faudrait pourvoir faire la lumière sur l’ensemble des génocides. Nous pourrions nous demander : seuls les vainqueurs peuvent-ils se réclamer victimes du génocide? Ou bien les vaincus aussi peuvent-ils jouir aussi du droit de recours contre cette violation? Doit-on attendre que le massacre soit terminé pour qu’on parle de génocide? Mais puisque le génocide de Tutsi est considéré comme le seul vraiment important ici chez nous, il faudrait du moins en établir au moins objectivement les responsabilités directes et indirectes, intérieures et extérieures avant d’appuyer le groupe qui revendique l’exclusivité du génocide. Faut-il rappeler que cela a été le génocide des rwandais Hutu et Tutsi. De manière générale la communauté internationale devrait éviter que lé génocide, qui se vend tellement bien aujourd’hui, ne soit parfois planifié ou toléré en vue d’en tirer profit. Et d’une manière particulière que les congolais cessent d’être à peu près les seuls à porter le poids de cette zone d’ombre de notre histoire commune.

2. La logique de la guerre généralisée

2.1. Que dit-on de cette guerre?

Aux yeux de la population, la guerre actuelle apparait comme une guerre de conquête pour la gestion des ressources et du marché congolais par l’intermédiaire du Rwanda et de l’Ouganda. La population, qui a acquis depuis un certain temps une attitude critique vis-à-vis des événements qui le concerne, manifeste une vraie aversion pour la politique actuelle des U.S.A, principaux alliés du Rwanda et Ouganda, dont les armées occupent notre territoire6. Des témoins oculaires et bien informés affirment que des instructeurs étasuniens, même blancs, entraînent des militaires rwandais et d’ailleurs dans la localité de Deida, une Île dans le Lac Kivu ainsi que dans une base au nord de l’ile d’Idjwi, dans la province du Sud-Kivu. Le discours officiel des U.S.A est celui de la recherche d’une solution négociée, de l’intégrité nationale et du respect des frontières mais en réalité sur le terrain il s’avère toute autre chose. Pourquoi enverrait-on principalement des militaires et des armes sur place si le but déclaré est celui de la paix?7.

La guerre actuelle est considérée par la population comme un invasion cachée derrière des mutinerie provoquée de l’extérieur, celle de la 10e et de la 222e brigade basées respectivement à Goma et à Bukavu. Qui sont ces deux brigades pour résister à l’armée nationale soutenue par l’Angola, le Zimbabwe, la Namibie, et le Tchad? Ainsi, la “rébellion” n’apparait pas comme le porte-parole de la population comme elle veut le faire croire, mais elle est l’expression d’une intrigue de palais, axée sur la vengeance contre la personne de Kabila de la part de ses propres anciens alliés le Rwanda et l’Ouganda. Elle est à ce titre désavouée comme une guerre injuste contre la population. Ce désaveu se manifeste par le boycotte des différentes activités imposées par le Rassemblement congolais pour la Démocratie (RCD), branche politique de la “rébellion” armée. Tout cela, malgré quatre mois de mensonges et de subterfuges.

2.2. Conquête du marché sans partenariat?

Le projet de loi “African Growth Opportunity Act”, introduite au congrès américain en octobre 1997 montre le véritable objectif de cette guerre. Conçue par les multinationales américaines, cette loi établit la nouvelle politique des U.S.A pour l’Afrique. Le but est d’assurer la prépondérance desdites multinationales en Afrique. Cette loi préconise entre autre l’élimination de la plupart des droits de douane pour les produits africains, la privatisation de tous les secteurs de l’économie en Afrique, la réduction des impôts pour les multinationales, l’élimination de toutes les restrictions aux investissements, l’assouplissement des lois sur la protection de l’environnement, ainsi qu’un projet d’une zone de libre échange entre les U.S.A et l’Afrique. Si le partenariat était l’objectif principal de la “renaissance africaine”, on s’entendrait à ce qu’il s’obtienne par la libre adhésion des États sur base des accords bilatéraux et non pas sur imposition militaire.

3. La situation actuelle et les conséquences de la guerre sur la population

  1. Des massacres en série dont celui de KASIKA est le plus célèbre (avec 1099 civiles, tous des civils).
  2. Des villages entiers déplacés entre Bukavu et Kindu fuyant la guerre.
  3. Toute la population dispersée dans la forêt équatoriale, loin des champs et des maisons sans nourriture, sans médicaments, sans eau potable, exposée à toutes sorte d’intempéries et épidémies.
  4. Anéantissement de l’économie locale par les pillages des organisations internationales et des banques, étranglement de la population par des coupures des voies de communication dues à la présence d’une multitude des milices sur l’ensemble du territoire occupé causant l’insécurité.
  5. Inflation galopante de près de 300% en quatre mois, depuis le commencement de la guerre.
  6. Crainte des massacres et des crimes de type rwandais (cfr. KASIKA, KILUNGUTWE, BUSHAKI, BUNYAKIRI, etc.).
  7. Abandon et isolement : les populations connaissent des problèmes humanitaires aigus, mais cela ne semble intéressé personne.
  8. Culpabilisation à l’excès du peuple congolais : lorsqu’il est agressé et qu’il se défend on le traite de génocidaire ; lorsqu’il s’explique il est traité d’irresponsable et d’irrationnel ; lorsqu’il s’accroche à l’unité nationale, on l’accuse de s’attacher au dictateur Kabila. En fait, il ne s’agit pas de soutenir la personne de Kabila mais d’affirmer le principe de l’identité et de la souveraineté nationale ainsi que celui de l’intégrité territoriale. Ce sont là des principes qui ne se négocient dans aucun pays.
  9. Arrestations arbitraires, enlèvements, tortures et assassinats commandités par le Rassemblement Congolais pou la Démocratie vis-à-vis de tous ceux qui osent penser différemment. Et la liste est longue8.
  10. En milieu rural, les envahisseurs avec la complicité du Rassemblement Congolais pour la Démocratie, terrorisent les chefs coutumiers pour les contraindre à la clandestinité. De même que les prêtres catholiques et les pasteurs protestants dans certains cas. On lit dans ces agissements, la volonté politique de décapiter un peuple en supprimant son leadership traditionnel.
  11. Pas de liberté de parole et d’expression. Qui s’y hasarde le fait à ses risques et périls.

On dirait que pour plaire à une certaine opinion américaine et internationale, le peuple congolais doit se résigner à devenir une matière inerte, sans pensée, sans option, sans action. Bref, inexistant.

4. Nos attentes

L’intransigeance du Président Kabila, l’opportunisme du rassemblement congolais pour la démocratie, le mensonge et la ruse de d’envahisseur rwandais, ougandais et burundais, le sentiment de se sentir abandonnée, plongent la population sur une situation intolérable. Nous trouvons dans une position l’enlisement parce que, en réalité, les acteurs en présence ne sont pas les responsables en dernière instance de cet imbroglio. En tant qu’Église, nous ne savons plus auquel des saints nous vouer pour contribuer à débloquer une situation que les autorités politico-militaires actuelles veulent stagnante.

4.1. Sensibilisation

C’est pourquoi nous recourons à vous pour mobiliser l’opinion américaine afin de la sensibiliser face à la misère et au malheur du peuple congolais. Votre pays comme première puissance du monde et principal allié du Rwanda et de l’Ouganda, ne saurait être sans possibilité de quelque remède que ce soit. Cette aide devrait refléter l’intérêt que vous avez toujours porté aux droits de l’homme et au progrès social9. Vous même vous reconnaissez que l’aide des U.S.A. est de plus en plus militarisée10. Nous vivons ici la conséquence fâcheuse de cette politique même s’il n’est pas toujours facile d’en démêler les intrigues politiques, économiques, et militaires qui se trament à l’insu de tout le monde, ainsi que l’opinion publique, pour en déterminer la responsabilité. Mais nous savons également que l’opinion publique américaine est très sensible à la vérité, au respect des droits de l’homme, à la liberté, à la démocratie et au progrès social.

4.2. Connaissance

Nous aurions voulus que la société américaine s’intéresse de plus près à cette région et de façon plus globale. Car si elle était mieux informée elle pourrait réagir autrement : elle pousserait ses autorités à favoriser le dialogue et collaboration plutôt que la logique de la guerre. Nous sommes déroutés par le fossé existant entre le discours officiel des hommes politiques américains et la pratique militariste que nous vivons sur terrain. Les discours officiels parlent de valeurs que la démocratie, la paix et la prospérité11, alors que sur le terrain nous visons l’inverse : dictature d’une minorité ethnique au Rwanda, en Ouganda, au Burundi et actuellement à l’Est du Congo. De même, à la place de la paix nous avons la guerre généralisée désormais au niveau continental, de même à la place de la prospérité nous avons la misère, le pilage systématique des ressources, des individus et des peuples.

Dans les années 70, au nom de l’idéologie de la “sécurité nationale” les U.S.A ont cautionné les dictatures en Amérique Latine12, et voici qu’en 1998, au nom de l’idéologie de la prévention du génocide, les U.S.A. cautionnement en Afrique la dictature d’une communauté ethnique sur toutes les autres communautés et sur les États. Serait ce la stratégie de l’administration américaine pour éviter un nouveau génocide? Nous demandons votre aide aussi non seulement pour notre pays et pour notre peuple, mais aussi pour éviter une nouvelle tragédie dans toute la sous-région si cette politique exclusiviste continuait de se développer .

4.3. Implication

Vous dites: “un pays aussi grand, aussi riche et aussi puissant que le nôtre a l’obligation de se mettre en tête de l’action visant à réduire la pauvreté dans le tiers monde”13. C’est l’idéal auquel nous devrions arriver. Mais notre peuple, ne voit pas, pour l’instant, le vôtre lui donner son pain. Si toutefois, il pouvais ne pas faire piller le nôtre ce serait déjà bien. Et si plus tard on pouvait partager, ce serait encore mieux. Nous sollicitons donc dans la mesure du possible et du faisable, d’user de votre influence sur vos concitoyens, surtout sur ceux qui détiennent le pouvoir pour décider, pour les convaincre de passer à :

  1. De la logique de la guerre constante à celle de l’engagement constructif pour la paix, le respect de la personne et des peuples,
  2. De la logique de conquête et de convoitise à celle du partenariat,
  3. De la logique exclusiviste et unilatérale à une vision plus globale et plus proche de la vérité;
  4. De la logique “idéologique” à celle de l’écoute des vrais besoins des populations.

Les interlocuteurs, les porte-paroles de la population ne manquent pas. La société civile du Sud-Kivu en est un exemple, proposable et courageux. Dans son “plan de paix” (dont elle souffre des retombées répressives du rassemblement congolais pour la Démocratie), elle montre les issus pacifiques à cette guerre absurde. Faut-il encore que ces interlocuteurs puissent jouir de l’appui des grandes puissances. Ce faisant, elles montreraient leur volonté politique et leur détermination pacifique dans la résolution de ce conflit qui a déjà fait trop des victimes. Aidez-nous, nous vous en supplions, pour que des propositions concrètes soient trouvées à temps afin d’éviter que ne se transforme en une zone de permanente instabilité où la culture de la mort continue à avoir le dessus sur le respect de la dignité de la personne.

En vous remerciant infiniment de l’attention que vous nous avez accordée, nous espérons une suite favorable à notre appel que nous pourrions programmer et planifier ensemble.

Fait à Bukavu en cette veille de Noël 24/12/1998.

Notes

(1) « … stop the genocidal killings and other communal violence in Rwanda, Eastern Congo and Burundi». Au sommet d’Entebbe le 25 mars 1998, l’engagement a été pris afin que le génocide soit banni en Afrique et le Président Clinton affirma : «Our efforts came too late for yesterday’s victimes ; They must be in time to prevent tomorrow’s victims».

(2) «In the immediate term, our goals in the Great Lacs region are to help : 1) Stabilize the Democratic Republic of the Congo (…) ; 2) stop the genocidal killings and other communal violence in Rwanda, Easter Congo, and Burundi ; 3) advance increased respect for human rights and humanitarian principles and the development of justice system (…)».

(3) Paix, développement et garantie d’un espace pour l’ethnie Tutsi sont les objectifs des U.S.A réitérés le 30/10/1998 par la même Susan Rice lors de la rencontre avec la Société Civile à Kinshasa (Irin, CEA, 31/10/1998).

(4) Ce rapport dit que les circonstances dans lesquelles les attaques contre les camps à l’intérieur du pays ont été menées en 1997 «montrent bien que l’intention était d’éliminer les Hutus rwandais qui étaient restés au Zaïre. Une interprétation possible de cette phrase des opérations par l’AFDL (Alliance des Forces Démocratiques de Libération, parti de Kabila) avec l’appui du Rwanda est qu’il avait été décidé d’éliminer cette partie du groupe ethnique Hutu en tant que tel. Si cela est confirmé, il s’agit d’un acte de génocide».

(5) «Les Etats-Unis ont fourni aux autorités rwandaises un soutien politique déterminant tout au long de la campagne militaire au Congo et jusqu’à ce jour, des témoins bien informés ont déclarés que l’armée américaine avait entrainé et assisté l’APR sur le territoire congolais». Des recommandations spécifiques sont adressées au gouvernement des U.S.A demander de dévoiler la nature de son engagement et de suspendre tout soutien tactique, toute assistance sur le terrai et toute livraison d’armes. Des témoins crédibles affirment qu’à la veille de la prise de la ville de Bukavu, le 28/10/1996, des officiers étasuniens ont été aperçus dans la ville frontalière de Cyangugu au Rwanda (Source locale).

(6) Lynn Duke, dans le Washington Post du 14 juillet 1998, interrogeant un membre de l’administration de Clinton sur l’assistance militaire massive des États-Unis au Rwanda, déclarait : «Il était nécessaire d’établir un régime militaire très puissant dans la région des Grands Lacs pour imposer des solutions militaires aux conflits». Cette assistance militaire à ces deux régimes (qui ne sont pas démocratiques) provient essentiellement du budget spécial du Pentagone. Cette allocation échappe au contrôle du Congrès et du public américain suite à une loi votée en 1981 qui accorde au Pentagone des millions de dollars chaque année pour financer des opérations des Forces Spéciales à l’extérieur des États-Unis.

« … dans la région des Grands Lacs, bon nombre de pays, à commencer par le Rwanda … ont privilégié, et privilégient toujours, une stratégie militaire dont nous les Européens, ne sommes pas preneurs. Qui leur fournit les armes, du matériel militaire, est malheureusement aujourd’hui, le partenaire le plus intéressant. Et ce sont les États-Unis, notamment qui les aident sur ce point». Julia Ficatier, Interview à Aldo Ajello, Commissaire Européen pour l’Afrique des Grands Lacs, La Croix, France, 8 mai 1998.

Les conséquences de la guerre commencent à se faire sentir aussi en Ouganda : les écoles et hôpitaux ne reçoivent plus qu’une part limitée de leur subsides mensuels. Des ministres déclarent que le reste va à la guerre. Au sein de la population, il n’y a pas de soutien pour cette action (Réseau Européen Congo, 4/12/1998, No 11).

Le doyen de la faculté des sciences politiques de l’Université de Kampala, le prof. AKIKI MUDJANDJU, a dénoncé le 12/11/1998, l’intervention militaire de son pays en RDC, caractérisée notamment par la nomination du chef d’état-major général de l’armée ougandaise, le général JAMES KASIMI, à la tête du commandement unique des forces d’agression qui opèrent à coté de la «rébellion congolaise». D’après la BBC, qui annonce la nouvelle, la guerre dans laquelle est impliquée KAMPALA coute trop cher à l’économie ougandaise, estimant que la moitié du budget de l’état est consacré à des fins militaires au lieu de servir réellement au développement socio-économique du pays. Le Prof. AKIKI a enjoint le président MUSEVENI de revoir son analyse du problème de sécurité en Ouganda, soulignant que la solution à ce problème se trouve à l’intérieur de l’Ouganda et non en RD du Congo (ACP, 14/11/1998).

«The World Bank is saying the Ugandan economy is doing very well, but Uganda is third from the bottom from the ranking of the least-developed. It is descending. Life expectancy is continuing to drop. The world is that people are dying because of neglect». (….). «There are some american businessmen who have key interests in dealing with MUSEVENI. They see MUSEVENI as the new broom that can be used to sweep across Africa», Executive intelligence Review, USA, August 8, 1997, vol.24, No.32.

La mi-décembre on annonce l’octroi de plus de deux milliards de dollars de la part du Club de Paris avec d’autres bailleurs de fonds, à l’Ouganda. Si les proportions de dépenses de l’Etat restent les mêmes, cela signifierait l’engagement de près d’un milliard de dollars dans l’agression contre la République Démocratique du Congo.

Au Rwanda la situation économique est encore pire où les signes de la famine ont poussé le régime de Kigali à demander une aide alimentaire.

(7) La revue Executive Intelligence Review a découvert et possède des preuves d’un réseau secret de fourniture d’armes et d’appui logistique vers la région des Grands Lacs qui aurait des connections directes avec le Département d’Etat américain; cette opération ressemble fort bien à celle au sujet de l’Iran et des Contras d’Amérique Centrale dans les années 80. Le même réseau des trafiquants illégaux de drogues et d’armes est utilisé pour canaliser des armes et l’aide militaire vers l’Afrique centrale, cette fois-ci vers les «rebelles» africains luttant contre les gouvernements du Soudan, de la RDC et de n’importe quelle autre nation de l’Afrique centrale qui est ciblée par le chef de guerre dominant appuyé par les services secrets britanniques. Les deux principaux acteurs politiques pour cette opération sont le sous-secrétaire d’Etat pour les affaires africaines, Susan Rice, et son conseiller le plus proche, Roger Winter, le directeur exécutif de US Committee on Refugees (USCR), une coupole d’organisations humanitaires mais qui n’aide pas les réfugiés (L’International Rescue Committee, IRC, qui a toujours travaillé d’une façon très concertée avec l’USCR, est la seule organisation qui est restée sur place pendant le déroulement de la première guerre ainsi que de la deuxième et des témoins bien informés ont du la présence de militaires des U.S.A même blancs ! Source locale).

Ces responsables de la politique américaine sont impliqués dans deux opérations interconnectées et qui se chevauchent : la fourniture secrète d’armes au SPLA soudanais de John Garang et l’aide militaire logistique aux «rebelles» congolais. Ceux qui exécutent la sale besogne sont Israéliens, Américains, Européens et Ougandais. L’un d’eux est Michel HARARI, pendant longtemps un agent clé des services secrets israéliens (il a été un conseiller de sécurité du général panaméen NORIEGA). Il est l’arrangeur idéal avec ses connections dans la maffia du commerce illégal en diamants, drogues et marchandises. Il y a aussi Alberto PRADO HERREROS, un trafiquant de drogue présumé et directeur d’une entreprise d’armes à Miami, Lomax International, qui était le contractant principal pour l’opération Contra Bush-North. Une autre figure est Daniel EIFFE, le coordinateur pour l’Afrique centrale de Norwegian People’s Aid (le gouvernement norvégien coupait l’aide en mai 98 à cause de son appui militaire et logistique ouvert au SPLA). Le neveu de MUSEVENI, le général James KASINZI et chef d’état-major de l’armée ougandaise, a commandé les opérations ougandaises contre le Soudan, tout comme celles en RDC maintenant. (….). Les architectes de cette politique résident à Londres et dans les compagnies minières du Commonwealth et des E.U, institutions financières et firmes de sécurité paramilitaire privées. (…)

Ainsi pendant la tournée récente de Rice en Afrique, ses aides – dont Ricardo ZUNIGA, le responsable pour les opérations du Département d’État en Afrique de l’Est – tentaient d’obtenir de contractants privés qu’ils donnent du support logistique et aérien aux rebelles congolais à travers le Rwanda et l’Ouganda (REC, traduction propre, © 1998 Great-Lakes Press, John Covici, 21/11/1998).

(8) cfr ALERTE, No.6/1998.

(9) cfr Justice économique pour tous (JEPT). Lettre pastorale des évêques des U.S.A, No 264.

(10) cfr JEPT, No 265.

(11) cfr Adresse du président Américain à Accra le 23/3/1998.

(12) cfr JEPT, No. 289.

(13) JEPT, No 263.

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