Boire pour oublier, boire pour survivre : quand la faim justifie les moyens

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La République Démocratique du Congo offre aujourd’hui le désolant spectacle d’une société en parfaite décadence. Clochards, policiers, militaires, pères, mères et jeunes, trouvent refuge dans des boissons fortement alcoolisées. Cet article est une enquête sur la misère humaine et sa plus grande expression, et est en résumé l’histoire de l’insignifiance. Il finit par une ouverture du débat sur ce qu’il faut faire pour mettre fin au fléau de l’alcoolisme en République Démocratique du Congo | Par Joseph Baraka.

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Bukavu, 16 juin 2022 —  Pour écrire cet texte, nous avons mener durant un mois une enquête dans les trois communes de la ville de Bukavu et dans la cité de Kavumu dans le territoire de Kabare (Province du Sud-Kivu – en République Démocratique du Congo). Au total, 30 personnes, choisies sur base des témoignages concordants des habitants de ces milieux les identifiants comme les parfaits représentants des ravages que fait la consommation généralisée des boissons fortement alcoolisées, ont été interrogées (14 jeunes hommes célibataires dont 5 diplômés universitaires, 8 pères des familles, 3 adolescents et 5 mères de familles dont 2 productrices des boissons locales fortement alcoolisées (Ntole, …)).

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A la fin de notre enquête, et en généralisant les résultats, nous avons eu le cœur déchiré de voir autour de nous autant de misère, autant de malheureux, autant des malades, autant de pauvreté. En fait, le constat a été que, du fait d’une prise chronique d’alcool à des concentrations toxiques sous plusieurs noms et sans contrôle, l’alcoolisme, fils de la misère et fille de la faim, détruit la vie des milliers des gens et certainement des millions à l’échelle nationale, toutes les tranches d’âges confondues. Et ce, malheureusement beaucoup plus dans la tranche d’âge qui devrait être celle qui travaille le plus pour le pays, la population jeune et adulte, ruinant les corps, matant les cerveaux les mieux équilibrés et préparant par suite, des générations débiles.

Quand la faim justifie les moyens

Notre hypothèse

La question que nous-nous sommes posée est : la ruée vers l’alcool de nos classes pauvres, est-elle pleinement consciente ? Nous avons postulé qu’elle est la conséquence d’une souffrance profonde au regard des devoirs, exigences et du poids de la vie ; qu’exacerbent la déception et la dépression qu’entraîne la conscience qu’on est et restera malheureux. Nous avons conjecturé qu’une telle souffrance inscrite dans le temps détruit la capacité des pauvres à concevoir le monde activement et consciemment, ce qui les met dans une situation où ils sont à risque d’alcoolisme et de délinquance, que la pauvreté tue les gens à petit feu, de l’intérieur. Nous soutenons par cela que dans la durée cet état permanent de pauvreté extrême rend la plupart des gens, instruits ou non (et c’est le comble), des adultes qui veulent quitter la vie dans l’imaginaire, au minimum (l’ivresse les coupe de la réalité). Ils veulent «Mourir. Dormir. Rêver peut-être», selon le mot de Hamlet de Shakespeare. Ainsi, nous avons pensé que l’alcoolisation à vil prix (quasi générale chez les plus pauvres chez nous) et la toxicomanie sont autant de barrières qu’élève l’individu dans un but anxiolytique, face à une angoisse et à une souffrance autrement insupportables.

Notre expérience de responsable de famille a soutenu notre thèse et des témoignages des familiers proches l’ont affermie : avoir des devoirs ou des rêves et ne pas avoir les moyens peut faire souffrir, or souffrir en permanence détruit l’esprit, et il est presque impossible de tenir sans tomber dans les vices, inconsciemment ou pas, de tomber dans l’insignifiance.

Les raisons des consommateurs

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Les témoignages étaient déprimants. En un mot, par rapport aux causes profondes, à Bukavu, et dans les villages du Sud-Kivu, on boit parce que les boissons accessibles à vil-prix (pourtant très concentrées pour être des poisons) donnent un peu de joie dans un monde triste. On boit pour combler ses journées parce que l’on a rien à faire. On boit pour engourdir la faim. On boit quand il fait froid pour se réchauffer. On boit parce qu’on est triste. On boit avant de s’envoler dans son lit avec sa compagne (les potions sont extrêmement variées). Des malheureux boivent partout et toujours, souvent sans avoir mangé, et ce n’est pas forcément par plaisir qu’ils le font précisément par les boissons qui les éberluent juste pour 50cl à 0,5 dollars américains, et qui les abrutissent, mais c’est surtout pour stimuler un réconfort, momentané soit-il. Tous les enquêtés ont reconnus qu’ils voient diminués gravement leurs forces physiques, oublient désormais régulièrement des notions si simples.  Sachant que qui mange à sa faim, qui boit à sa soif, qui respire un air réparateur, qui n’est pas excédé ou brisé par la surcharge de la vie, des problèmes et des la misère, n’est pas irrésistiblement pressé à boire, on comprend leur situation. Ils boivent pour se consoler ou oublier comme le dirait Antoine de Saint Exupéry, et c’est ainsi qu’est contracté une funeste habitude dont ils ne se débarrassent plus jamais.

Ainsi, seul ou responsable d’une famille, instruit ou non, l’alcoolique est malheureux. Il perd son travail et/ou gère mal ses affaires. Il dilapide les ressources de la famille, dont il trouble la paix. La femme et les enfants d’un homme alcoolique vivent dans une continuelle inquiétude. Le mari alcoolique brutalise sa femme et ses enfants. Il fait de sa femme une martyre ou une garde-malade, et souvent l’une et l’autre. Les enfants de l’alcoolique meurent souvent en bas-âge. Ils sont – ces pauvres enfants – les privilégiés des convulsions, de la malnutrition, de l’analphabétisme, du vagabondage. S’ils vivent, ce sont des dégénérés, des crétins ou des déclassés. Leur père ne leur a pas préparé la voie, il a été incapable de les “situer” dans la vie, et les malheureux débilités grandissent sans appui, et devront péniblement s’élever de l’abime où les précipita la passion de leur père.

Alcool, mégère maitresse

L’alcoolisme coule à plein, ne multipliant pas seulement crimes et criminels, ce qui intéresse surtout l’ordre actuel et ses souteneurs, mais ce qui est plus grave, émascule notre jeunesse, les travailleurs et les chômeurs, les étudiants et les fonctionnaires les rendant insidieusement incapable de tout travail qui exige une activité intellectuelle intense et résistance (la révolution par exemple). C’est ainsi qu’on entend à Bukavu comme dans les villages chaque jour disparaitre des hommes, femmes, et jeunes hommes à leur fleur de l’âge, après une vie misérable, et, ce qui est le comble, c’est qu’ils partent après avoir fait souffrir tous ceux qui les entourent, toute leurs familles, femmes et enfants, mères et frères et sœurs, c’est-à-dire ceux justement à qui ils devaient être exemple de probité, de dévouement, de sobriété et source de bonheur.

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En c’est dans les rangs de la classe pauvre que l’alcool fait le plus nombreuses victimes. Là, il préside à toutes les infamies, il dicte toute les bassesses. Dans la famille, il détruis la vertu avec le bonheur tellement tout le monde y est clochard; dans la caserne, il détruit la force du combattant et son honneur. Partout, il est le pourvoyeur des hôpitaux que le gouvernement n’équipe pas.  Il dit : ” Venez, venez à moi, tous les hommes au front viril, chômeurs désespérés, ouvriers aux mains noires, venez et buvez; bientôt tous vous ne serez plus que des brutes immondes, objets de dégoût, de mépris et d’effroi. Que pouvez-vous faire encore? M’échapper? Il vous faudra du courage, de la force, mais vous n’avez rien, clochards malades.

Le gouvernement empoisonneur

Les misérables, que sont la majorité de la population congolaise, on l’a vu, boivent parce qu’ils sont contraints par les conditions économiques dans lesquelles vivent, conditions qui ne cessent de s’empirer par la faute d’une classe politique rapace et implacable, laissant faire, et par des hommes d’affaires sans foi ni loi. Tout cela en plus des intentions inconnues des gouvernants étrangers qui produisent des boissons de la mort pour les déverser sur les populations congolaises à côté guerres minérales qu’ils imposent au pays. Pour ce qui est de notre gouvernement, il y a donc son ir-responsabilité, mais il y a aussi ces ministères dirigés par des somnambules cupides, tous ces gouverneurs qui ne bandent que devant l’argent sans aucune idée de leurs devoirs, tous ces ir-responsables de la sécurité nationale (finalement responsable de l’insécurité) tant physique (police, militaire-ministères de l’intérieur et de la défense) que sanitaire (ministère de la santé, OCC, …), et tous les autres qui, à la présidence ou dans leurs business, tuent la jeunesse en particulier en vue d’intérêts immondes, car corrompus par les commerçants.

“Si l’on boit donc pour panser ses souffrances comme dans un cercle vicieux, c’est aussi pour combler sa solitude, devant un système politique prédateur qui laisse des vies à la merci de la misérè”, a laissé entendre un jeune interrogé. Un système que seul l’argent intéresse. Il ne se nourrit pas de la joie de voir le peuple en bonne santé et prospère. Ce qu’il lui faut à lui, c’est le sang rouge et chaud, c’est la chair palpitante de ses victimes, et sa victime préférée est le peuple congolais. Nulle harmonie pour lui que les râles d’agonie d’Ituri, les cris stridents du désespoir de la jeunesse, les tortures des épouses, les larmes des familles endeuillées. Qu’est-ce que la misère du peuple, une éducation catastrophique, une guerre désastreuse, la famine ? Jeux d’enfants ! A lui seul, le système tue le Congo, le grand Congo. Le peuple dit : le présent est mort, vive l’avenir ! Mais lui, il tue l’avenir.

Mais alors, que faire?

La guerre à l’alcool. Celle individuelle et celle collective. D’abord celle qui vise l’individu. Pour cela, il faut une éducation solide et complète. Il faut une prise de conscience de notre peuple. Il faut que les jeunes, et le peuple en général cessent strictement de prendre plus que le strict acceptable, qu’ils apprennent à rapporter ce qu’ils gagnent à leurs familles et à investir, et ils trouverons en leur intérieur la vraie joie et le vrai bonheur, qui dépassent infiniment ceux qu’ils cherchent dans les boissons de la mort. Il faut donc renforcer l’éducation de base, mener une campagne nationale permanente médiatique, dans les églises, dans les hôpitaux, à travers des centres de prise en charge et d’aide, ainsi que par tous les moyens imaginables.

Quant à la guerre collective, nous pensons que pour entraver les progrès de l’alcoolisme, il faut :

(1) Améliorer les conditions de vie des congolais, combattre le chômage et donner aux travailleurs les moyens de vivre sainement. L’État a la responsabilité d’une politique de l’emploi volontariste et énergique qui créé une amélioration sensible du sort du peuple congolais. Ce qui est le contraire de ce qui se fait chez nous.

(2)  Mener une guerre sans pitié contre la chaine d’approvisionnement et ses bénéficiaires et protecteurs à tous les niveaux,

(3) Assurer le monopole à une ou deux sociétés à coté du contrôle. Car le monopole survit plus que le contrôle et limite les méfaits de la surtaxe qui elle offre sous l’empire de la concurrence le bon marché recherché et obtenu nécessairement par les fraudeurs, ce que voudraient ceux qui en profitent). Par ailleurs, puisqu’il n’est pas conforme à l’idéal national de donner un intérêt fiscal direct au développement de l’ivrognerie ou simplement de la consommation exagérée des boissons alcooliques, il faut que le gouvernement fasse le bon combat. Car, si même la morale des ceux qui s’enrichisse derrière ce crime s’accommode difficilement avec cet idéal, l’humanité, la santé d’une grande partie des générations d’aujourd’hui et demain s’accommodent encore moins de l’idée d’un gouvernement poussant dans le même intérêt fiscal direct et instituant une véritable prime de dégénérescence de tout un peuple. Or c’est, sinon ce à quoi tend, au moins ce à quoi aboutira, avec son renchérissement budgétaire de l’alcool (cas de Premidis), notre État scélérat du laisser-faire qui se tait quand il perçoit des taxes des entreprises formelles ou informelles qui tuent son propre peuple.

(4) Limiter les débits de boissons, etc. Il faut toutefois garder à l’esprit que toutes ces mesures peuvent avoir une influence décisive sur le péril alcoolique, mais outre que certaines seraient discutables en droit, elles pourraient avoir des résultats limités si des véritables efforts dans l’octroi d’une bonne éducation et de l’emploi à la population ne sont pas entreprises.

Que cette question de l’alcool interpelle donc et fasse agir tous ceux qui par leur pouvoir peuvent aider, pour que par une exploitation odieuse la fille du pauvre ne soit plus poussée à la prostitution et les pères et les frères à l’alcoolisme qui abrutit et en fait des esclaves, en attenant que la révolution donne son coup de balai sauveur à cette société empoisonneuse et assassine.

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