Tiers secteur et développement participatif à Beni Lubero, République Démocratique du Congo

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Les recherches récentes sur le pluralisme socioéconomique et développemental dans le monde réhabilitent les intuitions de Polanyi : la révision fondamentale du sophisme économiste et l’encastrement de l’économique. Dans cette optique, la présente thèse a pour objet de penser l’articulation de trois phénomènes : le tiers secteur, le développement et la participation, à partir de l’observation des pratiques des acteurs du mouvement de solidarité associative à Beni Lubero, en RD Congo. Son approche pluridisciplinaire effectue, par une analyse beaucoup plus qualitative que quantitative, des allers et retours entre théories et faits empiriques in situLes deux premières parties tentent d’y identifier l’existence d’une gamme d’institutions susceptibles de compter parmi le tiers secteur compris, à l’interstice des secteurs public et privé et au creux d’autres concepts de l’économie plurielle, comme la stratégie d’auto-organisation collective, pour entreprendre ensemble et autrement ; en fonction d’un centre d’intérêts commun. La troisième partie, repensant le changement du paradigme du développement, assume celui-ci comme participatif par essence et, partant, stigmatise la pesanteur des interférences sur la conquête du concept ; et surtout en République Démocratique du Congo. Elle vérifie combien, au sein de la société civile locale, le tiers-secteur de Beni Lubero est l’un des véritables leviers du processus d’auto-développement, grâce à sa multi-combativité participative.  La dernière partie précise le contenu de la participation : son caractère trifacial (réfléchir, décider et agir), la nature triadique de son acte (s’associer, contribuer et bénéficier), les modes, techniques et méthodes de sa promotion ; ainsi que la transversalité de sa notion en sciences sociales et humaines. Puis, au filtre du design participatif d’Archon Fung, elle corrobore l’effectivité de la participation au sein du tiers secteur étudié. A moins de décrocher sa vigilance sur le balancier entre excellence et obstacle, la participation y paraît un tremplin à la plus-value incontestable ; notamment, en termes de membership, de leadership, d’entrepreneurship, de relationship et partnership, d’empowerment, d’ownership …

Auteur : Jean Bosco Kakule Matumo, Thèse soutenue le 11-12-2015, à Lyon 2 , dans le cadre de École doctorale Sciences économiques et gestion (Lyon) , en partenariat avec Triangle, action, discours, pensée politique et économique (Lyon) (équipe de recherche).

Texte intégral (PDF)  : Tiers secteur et développement participatif à Beni Lubero, RD Congo, par Jean Bosco Kakule Matumo, PDF.

Conclusion générale prospective

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La présente étude est partie de l’assomption d’une circularité entre « tiers secteur, développement et participation » comme gage de révolution socioéconomique locale au sein d’une socio-économie atone et atypique comme celle de la RD Congo. L’ambition en était de vérifier cette synergie par l’agencement de la contribution des entités constitutives du tiers secteur au développement participatif au sein d’un espace territorial unifié, la contrée de Beni Lubero. En quatre parties, le travail s’est appliqué à effectuer un va et vient entre un cadre théorique respectif sur l’un et l’autre des trois concepts clés, d’une part, et, d’autre part, son applicabilité praxéologique dans la dynamique vitale des populations de ce milieu. La première phase situait le tiers secteur au creux des autres économies alternatives ; notamment, du secteur à but non lucratif, de l’économie sociale et solidaire, de l’entrepreneuriat social, du social business et de l’économie populaire, dans la première partie du travail ; pour aboutir, sur cette base théorique, à identifier à Beni Lubero, dans la partie suivante, toute une gamme plurielle et variée d’organisations susceptibles d’être considérées comme des composantes du tiers secteur local. L’autre phase repensait, dans la troisième partie du texte, la notion du développement à l’aune du participatif et culminait à en présenter, concrètement, la combativité contributive du tiers secteur de Beni Lubero, au sein d’un environnement pour le moins délétère tant au niveau international, de l’industrie de l’aide et de l’hyper complexité socioéconomique globalitaire ; que de déficit de développement politique et, surtout, d’expérience participative publique embryonnaire et tâtonnante, au niveau local et national. La dernière phase, correspondant à l’ultime partie du travail, concentrait son attention sur le spectre de la participation, dans son extension trifaciale, son actuation triadique et sa transversalité théorique et praxéologique, avant d’en découvrir l’effectivité dans les pratiques socioéconomiques du tiers secteur de Beni Lubero et de la soumettre au cadre du design participatif et au crible de la critique.

En fin de parcours, il est hors de doute que l’objectif global assigné au travail est atteint et que nombreux éléments de réponses aux questions de fond de la recherche révèlent le sort de ses hypothèses fondamentales de départ. D’abord, une meilleure intelligence de la dynamique du tiers secteur de Beni Lubero et de sa combativité dans le processus de l’auto-développement par le déploiement, en son sein, du mouvement participatif semble déjà assurée. L’on est ainsi à même de décrire, d’expliquer et de comprendre ses structures constitutives, leur expansion évolutive, leur multifonctionnalité, leur paysage réglementaire, leurs ressources, la sociologie de leurs acteurs et les mécanismes de leurs pratiques socioéconomiques. Cela permet, d’ores et déjà, de lier la vitalité associative et la propension à la mutualisation de Beni Lubero plutôt à une pluralité des causes qu’à la seule incapacité institutionnelle de l’État à promouvoir le bien-être de ses citoyens. Cette émasculation de la puissance publique est un des ingrédients accélérateurs (renforçateurs) de la prolifération de cet esprit d’auto-développement en tant qu’effort de soi sur soi, individuel et solidaire en commun.

De ce point de vue, la théorie et la pratique du tiers secteur s’établissent en jonction avec celles du développement et celles de la participation. Les trois notions peuvent être considérées comme coextensives, du fait qu’elles alimentent la logique et la dynamique de l’itérativité entre l’état et le processus. Leur déploiement plénier est humain par essence. Non que leur réalité regarde l’homme «être de raison» ; mais parce qu’elle est centrée sur un homme concret, en quête permanente d’autoréalisation individuelle et collective et en action continue pour la maîtrise et l’invention de sa propre vie (survie) au sein d’un environnement naturel et socioculturel spécifique. En outre, le tiers secteur, le développement et la participation se positionnent à la croisée de diverses orientations théorico-praxéologiques. En écho du polycentrisme qui les caractérise, le présent travail a emprunté une démarche pluridisciplinaire, pour vérifier ou confirmer les hypothèses et sous-hypothèses fondamentales de la recherche.

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En premier lieu, il existe à Beni Lubero un tiers secteur de la socio-économie. Il est composé d’un pan pluriel et varié d’institutions socio-économiques. Leur pratique socioéconomique repose sur la stratégie d’auto-organisation collective par la mutualisation des efforts, des talents, des moyens et des risques autour d’un centre d’intérêts communs. Elle situe ce secteur à l’interstice de l’économie privée et de l’économie publique, où il entend entreprendre ensemble autrement. Loin d’être liées uniquement à la basse conjoncture multiforme de la RD Congo, son effervescence et sa vitalité s’enracinent dans l’ethos culturel du peuple de Beni Lubero dans son vivre-ensemble traditionnel d’autoprise en charge et de développement communautaire. Formelles ou non formelles, les institutions n’en sont pas pour autant anticonformistes par rapport à la législation ; mais la spontanéité de leur pratique par la majorité de la population les déploie dans l’horizon d’une économie populaire hétérogène, libre par rapport à la logique du « tout marché » et à celle du « non marché», et promotrice du facteur C (coopération, solidarité). Les membres physiques des institutions en sont des personnes simples et ordinaires unis dans des réseaux interindividuels et interinstitutionnels tant au niveau micro-sociétal, méso-sociétal qu’au niveau macro-sociétal. C’est l’accumulation des liens qui est le facteurd’action : accumuler les biens par les liens.

En deuxième lieu, le tiers secteur de Beni Lubero est bel et bien un acteur d’auto-développement participatif, un levier pour le développement local. Il déploie sur terrain des actions multidimensionnelles et multisectorielles, dont les résultats servent au bénéfice des membres, des non membres et de la collectivité d’implantation de ses institutions. Le tiers secteur est un réseau d’augmentation du potentiel humain dans la co-production des biens et services, dans l’autocréation et/ou l’offre des emplois salariés et/ou bénévoles. L’absence de standards plus globaux pour les échelles d’évaluation des résultats atteints n’en n’affecte pas la dynamique au sein d’une socio-économie nationale difficile à qualifier. Le tiers secteur local est engagé autour de la promotion de tous les aspects de l’humain par, pour et avec l’humain en jeu, en tant qu’individualité membre d’une communauté. L’accumulation du lien et du bien s’y cherche, sans contradiction, par la voie de la capacitation de l’homme à valoriser le réel, à privilégier l’existant.

En troisième lieu, le tiers secteur de Beni Lubero a peu de réserves financières ou matérielles et, par conséquent, manifeste une faiblesse notoire en capacité d’autofinancement des initiatives de ses institutions. La contrainte budgétaire lui lance un défi majeur d’hétérofinancement de la plupart des projets et du danger de récupération par la course concurrentielle face à la « nouvelle philosophie» des donateurs financiers.  Et cette faille comporte des menaces aiguës et multidimensionnelles à dénaturer la spécificité de la socio économie plurielle en détournant le tiers secteur de sa mission d’agir à la mesure de l’homme par l’accumulation du lien et du bien par le lien. Par l’addiction au don, l’invasion de «l’empire de la liquidité» (Servet, 2012 : 35) ou de «l’obsession de la rentabilité» (Laville, 2011a : 10) exercerait sur le tiers secteur une pesanteur qui risque de pervertir son authenticité ; tellement le capitalisme est expansionniste et rapace de par la logique et la voracité du marché.En quatrième lieu, la participation existe bel et bien dans le tiers secteur de Beni Lubero. Sa pratique spontanée, réelle et cruciale en fait, non seulement, un tremplin stratégique de premier plan dans les activités socioéconomiques des institutions enquêtées ; mais aussi, une voie obligée pour leurs performances en termes d’auto-organisation collective, d’individualisation-socialisation et de coproduction de la propriété commune. Les effets arriment différentes dimensions de l’ADN et du pilotage des institutions du tiers secteur. Les indicateurs en sont diversifiés.

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À titre indicatif, la gestion de leur membership, la vision de leur entrepreneurship, leur soin attaché à la création et à la fidélisation du relationship et du partenership, le développement et la matérialisation du leadership en-commun ; autant d’aspects participatifs qui, outre l’importance de la variable élective, témoignent de la démocratie managériale au sein de ce tiers secteur local. La visée en est l’affinement de l’empowerment des participants et, in fine, du degré d’appropriation (ownership) de l’auto-organisation collective et de la propriété commune. En cinquième lieu, la grande réussite et l’avenir du tiers secteur de Beni Lubero dépendra surtout de la place spécifique que lui reconnaîtra la puissance publique de la RD Congo et de l’entraînement que son développement politique exercera sur la population vers le goût d’excellence. À peine sortie de l’hétéronomie coloniale, ce pays vit une crise multidimensionnelle et perdurable. Du point de vue institutionnel, son histoire récente le ballotte, soit sous la coupe autocratique des pouvoirs dictatoriaux successifs ; soit sous celle d’un régime participatif octroyé et formaté par l’industrie de l’aide publique et de la coopération au développement ; soit aussi sous l’anonymat globalisé des marchés dérégulés avec leurs assortiments d’aléas sociopolitiques, économiques et géostratégiques. Tout cela empiète sur la volonté politique des élites locales à mettre sur pied un processus participatif public susceptible de capitaliser une expérience participative moins embryonnaire et moins tâtonnante.

La RD Congo tarde à saisir toutes les opportunités pour donner à toutes ses composantes sociales un pouvoir de négociation égalitaire pour un partenariat à la coconstruction de l’auto développement socioéconomique. La mobilisation de ses institutions majeures et subsidiaires à l’aune de la dynamique participative est une des voies pour le renouveau de ses projets de société ou d’auto développement. De ce point de vue, la pratique participative du tiers secteur de Beni Lubero peut être considérée comme une des oasis dans le désert sur lesquelles peut miser un éventuel projet de rejaillissement de l’esprit de démocratie participative réelle dans toutes les artères de la reconstruction nationale. Le tiers secteur est donc un secteur porteur. Ses réservoirs de réflexes en contrecourant des fossoyeurs de la participation et de l’auto développement peuvent servir de tremplin ou de fer de lance pour redonner «sa chance au peuple congolais» (Hamuli Kabarhuza, 2002) et pour lui restituer la culture participative publique universelle.

Une version du spectre de la participation est, tant bien que mal, relayée sur le tas, à travers les structures organisationnelles de la société civile. Dans celles du tiers secteur, qui en font en l’occurrence partie, elle s’exprime dans la coordination des activités du développement communautaire fondées sur les principes de la socio économie alternative et plurielle. Continuer d’ignorer ce secteur et l’esseuler dans son combat pour le participatif risquerait, à la longue, d’en épuiser la vigilance contre la pensée unique du néolibéralisme et l’aphasie de la globalisation. L’État congolais devrait plutôt en promouvoir et en consolider les atouts et les mécanismes d’action ; ainsi qu’en préserver la philosophie. Pour cela, il devrait adopter une politique de développement socioéconomique ouverte et pluraliste. Une telle politique reposerait sur la reconnaissance intégrative de tous les acteurs de développement et de tous les secteurs socioéconomiques. Le développement socioéconomique sera participatif. S’il ne doit pas être la chasse-gardée du «tout marché» ou du «tout État», il ne pourra non plus être participatif «sans ou contre État», «sans et contre le marché». Mais, ces deux protagonistes de l’économie plurielle seront, désormais, ouvert à une troisième force du développement participatif local : la Société civile dont le tiers secteur est une des composantes les plus actives. Promouvoir une émulation participative des individus et des communautés de base, telle est l’énigme cruciale.

Question d’articuler le «marché autrement» (Hillenkamp, Servet et alii, 2015) ; non pas dans l’optique de la concurrence des projets de développement, ni dans celle entre l’État et le marché ; mais plutôt dans celle de la concertation des acteurs sur des points focaux pouvant servir de centre d’intérêts communs, en tant que leur influence est déterminant pour le vivre ensemble au niveau micro, méso et macro-sociétal. Dans le cadre de la présente recherche, quelques ingrédients serviraient d’artères pour la consolidation de cette politique socio-économique pluraliste. Il se situerait sur plusieurs plans complémentaires : juridique, politique, socioéconomique, administratif et managérial, budgétaire ; et géostratégique. Du point de vue juridique, la promotion du tiers secteur exige un accès non onéreux à sa reconnaissance légale et l’obtention des outils de son agréation et de son autorisation. Il n’est pas décent de conditionner la personnalité juridique d’une auto-organisation collective de base à des frais que la conjoncture économique nationale ne permet pas aux habitants d’avoir.

Un montant symbolique suffirait pour l’obtention des titres requis pour la légalité des institutions. Mais, cela implique, en amont, la cessation de considérer le tiers secteur comme une variable d’ajustement des politiques publiques, à laquelle on recourrait pour vaincre le cœur de la base et pour la faire adhérer à des décisions parachutées. Du point de vue politique, la promotion d’un cadre de concertation interinstitutionnelle reposerait sur «le principe de subsidiarité ascendante» comme courroie «d’articulation complexe entre niveaux territoriaux» (Hillenkamp et Servet, in Hillenkamp, Servet et alii 2015 : 48) ; de sorte que soit constitué un espace public de proximité, à partir duquel la remontée de la décision se ferait logiquement. Pour que cela ait lieu, un préalable est le recouvrement en actes du développement politique affiné et de la démocratie locale dans ce grand pays ruiné par une crise multisectorielle perdurable qui, après l’hétéronomie coloniale, les régimes dictatoriaux et le bellicisme perdurable, tâtonne sur la voie d’un processus électoral non encore abouti jusqu’au niveau de la base. En plus, aussi longtemps que la paix et la sécurité des personnes et de leurs biensne seront pas assurées, la participation publique du peuple sera muselée.

Sur le plan de l’économique, de la gestion et de l’administration publique, les composantes de la société civile et, en l’occurrence, celle du tiers secteur seront impliquées à tout niveau de la planification et de la programmation socioéconomiques et développementales. Leur intégration budgétaire à hauteur d’au moins 25 % du volume du budget (Hamuli Kabarhuza, Mushi Mugumo et Yambayamba Shuku, 2003 : 101) de l’échelon entitaire (national, provincial, municipal et local) au tiers secteur se fixera sur la pratique du système de budget participatif à la base ; c’est-à-dire sur base des besoins réels et sur la demande de la base et des projets conçu par, pour et avec elle. Mais,cela ne sera possible qu’à condition qu’en amont, en RD Congo, s’instaure l’assainissement du paysage socio-économique national et que la gouvernance participative et de proximité émane de l’avènement d’un «Welfare State» non assujetti au sophisme économiste. Sur le plan géostratégique, enfin, la logique partenariale aidant, l’État congolais capitalisera sa diplomatie et son réseau partenarial de coopération international, régional, bilatéral et multilatéral, pour que disparaisse le fameux paradoxe de la «malédiction des richesses».

La règle de la traçabilité des projets d’exploitation et d’écoulement de ses dernières donnera au peuple congolais d’éviter, enfin, les affres de la duperie de la mondialisation et de l’anonymat de la contrebande et de la prédation. Il n’est pas honorable que le pays soit renommé pour sa kaléidoscopie de son potentiel (scandale géologique) et continuer d’être classé en queue de la liste du développement humain. S’il pouvait identifier des bons partenaires pour installer des infrastructures de base et des équipements qui stimulent le développement participatif. Au demeurant, le tiers secteur de Beni Lubero continuera de porter, pendant longtemps, l’avenir des groupes cibles de ses institutions ; en attendant que l’État l’intègre et lui reconnaisse ses mérites et ses droits. La présente étude n’en a mené qu’une approche par les cadres. En tant que pionner sur le chantier heuristique du tiers secteur dans le développement participatif de Beni-Lubero, l’auteur entend faire de l’approche par les membres et les bénéficiaires de terrain l’objet d’une étude ultérieure.

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