Voix de la résistance : Une chance pour l’Afrique

La résistance à l’ordre et au consensus des riches s’est imposée à moi, femme noire et africaine, comme un engagement moral, intellectuel et physique de tous les instants. La raison en est l’ancienneté de l’acte d’agression et de dépossession, l’ampleur et la gravité des préjudices, qui sont matériels, mais surtout culturels et moraux.

Sous la colonisation, nous étions conscients de ce statut de «sous-hommes» assigné par nos anciens maîtres. De l’humiliation et des injustices sont nées les luttes de libération nationale. Si nous avons reconquis nos territoires et la souveraineté politique, nous avons omis de nous battre pour notre humanité, notre dignité. D’où ces blessures invisibles qui nous vulnérabilisent tant. Le viol de l’imaginaire étant une constante de nos rapports à nos anciens maîtres, notre droit de lire et d’interpréter notre propre histoire afin d’y voir clair et de vivre debout nous est, lui aussi, refusé.

A travers les institutions internationales financières et commerciales, nos anciens maîtres continuent de décider pour nos peuples, comme par le passé, à la différence que nous n’avons plus la légitimité de les interpeller et de les condamner, puisque nous prétendons être indépendants. Le vote censé corriger tant d’injustices et d’aberrations est devenu une mascarade, qui tourne parfois au drame. Seuls en profitent les élus, motivés par le contrôle des biens publics et des institutions en vue de s’enrichir impunément. Les peuples n’ont hélas pas encore pris conscience de leur instrumentalisation de l’extérieur par les tenants du système et, en interne, par leurs propres gouvernants, au service des premiers.

Les puissances occidentales les dissuadent de questionner et de remettre en question ces mêmes réformes structurelles qui, sous leurs propres cieux, constituent le véritable enjeu de la politique. L’Occident voudrait que l’Afrique excelle là où, en dépit de l’ancienneté de sa démocratie et de sa fortune, il est lui-même incapable d’assurer l’emploi décent, une source de revenus, des soins de santé et l’espérance à ses propres populations. Et nous nous embourbons d’autant plus que le système dispose d’une armée d’«experts» et de « spécialistes » dont l’Afrique est le gagne-pain. Ils ajoutent l’insulte au mépris en niant la violence politique, économique et symbolique dans nos rapports aux puissants de ce monde.

A propos du Rwanda, Boubacar Boris Diop s’insurge contre ce négationnisme: «L’Africain qui s’intéresse au génocide rwandais voit constamment les autres lui tendre un miroir sous prétexte de l’inviter à faire face à ses démons (1).» La réécriture de l’histoire africaine par Stephen Smith, dans Négrologie, Pourquoi l’Afrique meurt (2), en est l’une des illustrations les plus parfaites. A tous ceux qui, africains et non africains, estiment que le champ des possibles est immense et que des ravages et des horreurs des temps passés et présents naîtra, nécessairement, un monde meilleur dont une autre Afrique, cet auteur répond que «le présent n’a pas d’avenir sur le continent…». Il s’agit, précise-t-il, de l’Afrique «noire» «victime d’elle-même», «ventre mou», «terre de massacres et de famines, mouroir de tous les espoirs».

En faux spécialiste de l’Afrique, il salue le Mali : « Pour un Mali d’Alpha Oumar Konaré, puis d’Amadou Toumani Touré, pour quelques élus en demi-teinte tels que John Kufor (Ghana), Abdoulaye Wade (Sénégal) ou Olusegun Obansanjo (Nigeria), combien de Pascal Lissouba (Congo), Frederick Chiluba (Zambie) et Ange-Félix Patassé (Centrafrique) ? » Ce type de jugement distrait et divise les Africains dans la construction d’une conscience sociale et politique avertie. Il appartient à nos peuples, et à eux seuls, de juger du mérite de leurs dirigeants. Les peuples malien, sénégalais, congolais, centrafricain en sont au même point : alternance politique ne rime pas avec alternative économique crédible. Bien ou mal élus, nos gouvernants ont si bien intériorisé l’idée de notre « arriération» qu’ils concluent que des réformes venant des pays riches ne peuvent nous faire que du bien. Ils acceptent le rôle d’exécutants et de gardiens des intérêts des groupes multinationaux.

Il ne nous reste qu’à nous mobiliser contre l’ouverture à l’économie mondiale quand elle se fait camisole de force et jeu de dupes. Comme les opinions publiques du Nord doivent se mobiliser contre les politiques menées en Afrique « en leur nom dans la plus grande opacité, voire la plus grande indifférence (3) ».

La résistance, exaltante lorsque les luttes se globalisent, exige, pour être crédible, des actions concrètes et novatrices, surtout en Afrique, où les peuples sont exaspérés et désabusés par « une lutte contre la pauvreté » consistant à consolider les réformes qui appauvrissent. Aussi ai-je tenté de donner un ancrage local à ma quête d’alternative à travers différentes initiatives, dont « Le soi, les voisins, le quartier ». Il s’agit d’un effort de reconstruction du lien social à travers l’assainissement et la réhabilitation des infrastructures de base. En deux ans, le quartier où j’habite à Bamako, Missira, est devenu une mine d’enseignements sur les contraintes et les limites de la démocratie représentative là où l’argent est roi et les normes dictées par Washington, Paris, Bruxelles ou Genève.

Comment aller plus loin et plus vite au niveau local en articulant les expériences novatrices de transformation sociale avec l’éducation d’une masse de citoyens et de citoyennes avertis quant au lien entre la mondialisation libérale et le chômage, la pauvreté monétaire, les violences et l’émigration ? Car, le jour où les populations africaines, en l’occurrence les jeunes (en raison de leur poids démographique et politique) et les femmes (qui colmatent les brèches ouvertes par le système), en sauront davantage sur la nature, les rouages et les enjeux de la mondialisation libérale, elles se ressaisiront et organiseront la résistance sous des formes autres que la violence armée et l’exil.

Aminata D. Traoré

Ancienne ministre de la culture du Mali, auteure du Viol de l’imaginaire, Hachette Pluriel,
Paris, 2004.

Notes

(1) «Les intellectuels africains et le génocide des Tutsis du Rwanda», Le Quotidien, Dakar, 6 avril 2004.

(2) Calmann-Lévy, Paris, 2003.

(3) Anne-Cécile Robert, L’Afrique au secours de l’Occident, L’Atelier, Paris, 2004.


Source : Le Monde diplomatiqueMai 2004.

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