Le docteur Denis Mukwege, Prix Nobel de la paix 2018, a effectué une visite marquante en Martinique du 2 au 8 mai 2026. Invité par la municipalité des Anses-d’Arlet et le Festival en Pays Rêvé, il y a été pour une semaine de rencontres et d’échanges. Dès le 3 mai, une cérémonie a eu lieu pour baptiser une rue de la commune à son nom, en présence du médecin. Le public martiniquais a ensuite pu assister à la projection du documentaire « Muganga », celui qui soigne, ainsi qu’à une grande conférence sur le thème « Réparer les femmes, réparer le monde » au Lamentin. Le Dr Mukwege a également participé à des rencontres au CHU et à l’Université des Antilles, rappelant l’importance de son combat contre les violences sexuelles en tant qu’arme de guerre en République démocratique du Congo. C’est dans ce contexte que le 3 mai, le présent discours a été tenu.
M. le Maire des Anses-d’Arlet (Eugène Larcher),
Mesdames, Messieurs les élus du Conseil municipal,
M. le représentant de l’Etat,
M. Le Président de la Collectivité territoriale,
Mesdames, Messieurs,
Je vous remercie de m’accueillir si chaleureusement en Martinique.
Je suis très touché que cette rue porte désormais mon nom suite à une délibération et une décision unanime prise dans un esprit de coopération par les élus de la ville des Anses-d’Arlet.
Votre mobilisation d’aujourd’hui et la dénomination de cette voie sur une route territoriale très fréquentée reliant le bourg de les Anses d’Arlet à Grande Anse et à la commune voisine Les Trois Ilets prend une dimension hautement symbolique en s’inscrivant dans le cadre des Journées de la Mémoire et du Rapprochement des Peuples, en commémoration de l’abolition de l’esclavage en Martinique le 22 mai 1848.
C’est un grand plaisir d’être invité sur cette île de beauté, une destination qui fait aujourd’hui rêver de nombreux touristes, tant par la beauté de ses paysages que par la richesse de sa culture et la diversité de sa population, empreintes de métissage.
Ce métissage nous oblige à nous replonger dans l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire de l’humanité, celui de l’abomination de la traite négrière, celui de l’exploitation de l’homme par l’homme, où nos semblables étaient assimilés à une marchandise, et où des générations entières ont subi un asservissement méthodique et systématique.
Je tiens à rappeler ici que les ponctions sur les populations d’Afrique effectuées entre le 16e et le 19e siècle en provenance du bassin du Congo ont été conséquentes. Il est estimé que le tiers des esclaves qui ont été acculés à quitter leur pays provenaient de ma région, l’Afrique centrale. Ainsi, pour un citoyen congolais comme moi, un séjour ici en Martinique suscite une émotion toute particulière. Par rapport à mon passé et par rapport à ce que cette région continue à endurer aujourd’hui. Hier c’était à cause du sucre et du coton aujourd’hui c’est à cause des minerais stratégique mais le drame pour les populations de cette région reste le même aujourd’hui comme hier( à discuter).
Mesdames, Messieurs,
Il est difficile de mettre des mots sur l’innommable, et de qualifier des faits quand ils défient l’imagination et heurtent profondément la conscience humaine. D’autant plus que ce crime abominable était légal, officiel. Outre le Code noir de 1685 qui a rangé le statut de l’esclave dans la catégorie des « bien meubles » dans le droit français pendant près de deux siècles, ce crime déshumanisant était même justifié par des textes ecclésiastiques, philosophiques ou pseudo-scientifiques.
Il existe aujourd’hui un consensus sur le fait qu’il s’agit d’un crime contre l’humanité. En effet, tant par sa gravité exceptionnelle que par sa durée et ses conséquences, ce crime absolu, conjugué ensuite avec la période de la colonisation, a changé pour toujours l’histoire de la famille humaine et le monde tel qu’il est configuré aujourd’hui.
Cette époque explique notamment encore le tracé des frontières d’une multitude de pays, la présence des langues sur différents continents et la présence de nombreux monuments érigés sur des places publiques. Cette période explique aussi l’origine des richesses abondantes des puissances européennes et la genèse de la révolution industrielle. Car la traite négrière a nourri le commerce mondial du sucre et du coton impliquant à la fois des États, des acteurs privés et des institutions et a donc été à l’avant plan de la globalisation économique en structurant durablement des systèmes racialisés de travail, de propriété et de capital.
La traite des esclaves et le régime global d’exploitation, d’asservissement et de déshumanisation qui l’a accompagné ont brisé de manière méthodique et systématique des millions de vies. Des dizaines de millions d’êtres humains ont été capturés et arrachés à leurs familles et à leurs communautés en Afrique, déportés et vendus pour travailler en captivité dans des conditions inhumaines, avec la complicité des élites africaines.
S’il est estimé qu’entre 15 à 30 millions de personnes ont été embarquées de force et sont arrivés aux Amériques, dans les Caraïbes et dans l’océan indien, il ne faut pas oublier tous ceux qui sont morts dans les razzias sur le sol africain et pendant les traversées, où des hommes, des femmes et des enfants étaient parqués comme du bétail. En outre, des millions d’autres sont nés dans la servitude, ont été exploités avec une violence inouïe pour leur main-d’œuvre et ont été privés de leur humanité la plus élémentaire.
Je salue avec toute la solennité requise la mémoire de ces millions d’hommes, de femmes et d’enfants, qui malgré cette tentative de déshumanisation, ont su préserver un esprit de résistance car l’aspiration à la liberté est intrinsèque à la nature humaine.
Cette tragédie s’est étalée sur plus de 400 ans, avec des prolongements qui continuent de hanter nos sociétés contemporaines. En effet, l’héritage de l’esclavage et du colonialisme est encore patent à travers le monde. La désintégration des sociétés traditionnelles africaines a laissé de nombreuses régions d’Afrique désorganisées, plongées dans l’instabilité, les conflits et la pauvreté. En outre, dans les anciennes sociétés esclavagistes, le racisme demeure systémique, les fractures sociales persistent et les inégalités économiques sont criantes.
A l’heure des réseaux sociaux, les préjugés raciaux, le suprémacisme blanc et les discours déshumanisants à l’égard des personnes d’ascendance africaine sont particulièrement perturbants.
Alors que la communauté internationale célébrera bientôt les 80 ans de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, dans laquelle sont réaffirmées l’égalité des droits et la dignité inhérente à chaque être humain, et 60 ans après l’adoption de la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale, il n’est jamais trop tard pour redresser les injustices de l’histoire et les regarder en face.
C’est dans ce contexte que nous saluons et encourageons la multiplication des initiatives en faveur de la reconnaissance historique de l’esclavage et de ses héritages contemporains. Ce mouvement international, conduit par les pays africains et de la Communauté des Caraïbes, avance à grand pas vers la prise en compte croissante des crimes historiques liés à l’esclavage et des injustices du passé.
Mesdames, Messieurs,
L’année 2026 coïncide avec le 25e anniversaire de l’adoption de la Loi Taubira. Par cette loi, la France est devenue la première Nation dans le monde à reconnaître la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité, dans la foulée du 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage. Aujourd’hui, la loi Taubira définit la façon dont la France partage cette page de son histoire. Elle prescrit son enseignement dans les écoles, le soutien à la recherche et l’organisation d’une cérémonie annuelle dont la date est fixée au 10 mai, en souvenir du vote de la loi adoptée par le Parlement le 10 mai 2001 et promulguée le 21 mai 2001.
En 2020, le Parlement européen a à son tour adopté une résolution en ce sens.
Plus récemment, l’Union Africaine a reconnu le 16 février 2025 l’esclavage, la déportation et la colonisation comme des crimes contre l’humanité et des actes de génocide perpétrés à l’encontre des peuples africains. De plus, l’UA a proclamé l’année 2025 « Année de la justice pour les Africains et les personnes d’ascendance africaine par les réparations » et défini la période 2026-2036 comme une « Décennie d’action consacrée aux réparations et au patrimoine africain ».
Cette intensification des revendications mémorielles et liées à la justice réparatrice sur la scène internationale a encore marqué une étape lorsque l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté le 26 mars 2026 la Résolution 80/250, initiée par le Ghana. Dans ce texte non contraignant mais hautement symbolique, la traite des Africains réduits en esclavage et de l’esclavage racialisé des Africains est qualifié de plus grave crime contre l’humanité.
Cette résolution traite des questions liées à la mémoire, à l’éducation, aux réparations et à la réconciliation. Elle ne se limite pas à faire de la reconnaissance de ce passé tragique un simple exercice commémoratif, mais définit un véritable agenda politique et juridique.
Outre ces initiatives étatiques, je tiens aussi à évoquer une démarche toute récente d’un individu. Le 18 avril 2026, à Nantes, premier port de traite français, un descendant d’armateurs esclavagistes, M. Pierre Guillon de Princé, s’est excusé pour la première fois, devant l’ambassadeur d’Haiti en France, envers l’ensemble des Communautés des Caraïbes pour les crimes commis par ses ancêtres il y a 300 ans. Ces excuses ont eu lieu à l’occasion de l’inauguration du Mât de la fraternité et de la mémoire, qui est une réplique du bateau négrier l’Aurore et est dédié à tous les africains déportés, broyés par l’esclavage colonial, et a vocation à devenir un symbole universel de la lutte contre le racisme et de l’amitié entre les peuples.
Mesdames, Messieurs,
Si nous saluons les premières démarches pour faire face aux conséquences de l’esclavage et si les réparations peuvent prendre diverses formes, notamment des restitutions, nous appelons la communauté des États et les décideurs politiques à adopter des mesures plus audacieuses pour non seulement reconnaitre le passé mais aussi construire un futur basé sur l’égalité souveraine des États et le droit des peuples à disposer de leurs ressources.
Nous encourageons d’autres États à agir et à prendre des mesures audacieuses pour mettre fin au paradigme de la domination occidentale, y compris en octroyant une participation et une influence égales des États africains dans l’architecture financière internationale et au Conseil de sécurité de l’ONU, afin de créer un cadre international propice pour garantir le respect de la souveraineté des pays d’Afrique sur leurs propres ressources.
Il est temps de sortir de la culture de la prédation pour les minerais congolais, qui sont indispensables aux industries numériques, militaires et énergétiques. Cette géopolitique cynique, cette globalisation sauvage et cette prédation de type néocoloniale frappent de plein fouet notre population qui ne tire aucun bénéfice de ses ressources abondantes alors que le reste du monde voit le Congo comme une bijouterie à ciel ouvert.
Ce drame a engendré des conflits armés chroniques ayant provoqué la mort de plus de 6 millions de Congolais depuis 30 ans et un système d’esclavage moderne et de travail forcé de nos enfants. Nous faisons le constat amer que cet accaparement brutal des ressources minières du cœur de l’Afrique pour le confort et le progrès de l’Occident et de la Chine, ne pourrait à nouveau se faire, hélas, sans la complicité de nos élites cupides et corrompues. Il est temps de retenir les erreurs du passé pour ne plus les reproduire.
En guise de conclusion, je tiens une fois de plus à remercier les élus de la ville des Anses-d’Arlet de baptiser cette rue du nom « Denis Mukwege ». Par cette décision, vous manifestez votre choix de vous mobiliser contre les toutes les formes de violences faites aux femmes et vous allumez une flamme, celle du combat pour l’égalité femmes-hommes et la promotion d’une culture des droits humains et de la paix.
Ensemble, réaffirmons haut et fort que le racisme et les discriminations fondées sur le sexe et la race sont inacceptables, et engageons-nous en faveur d’un monde où tous les êtres humains peuvent vivre et s’épanouir dans la dignité.
Je vous remercie.