Le 12 septembre, lors dʼune cérémonie rapportée le 13, Félix Tshisekedi a remis des documents de formalisation à 537 entreprises de jeunes de Kinshasa, dans le cadre du Fonds spécial pour la promotion, l’entrepreneuriat et l’emploi des jeunes (FSPEEJ). Il a demandé un renforcement des moyens du Fonds et souligné que lʼenregistrement devait ouvrir un accompagnement, sans provoquer de tracasseries supplémentaires. Cette remise solennelle de documents d’enregistrement à ces jeunes marque un temps fort du discours politique en République démocratique du Congo. Elle traduit une ambition légitime, celle d’extraire le génie créatif de la jeunesse congolaise de la précarité de l’informel. Pour autant, l’enthousiasme suscite rapidement une interrogation de fond quant à la portée réelle de l’exercice. Un extrait de registre du commerce ou une immatriculation nationale ne constitue en rien une garantie de chiffre d’affaires, une preuve de rentabilité ou un gage d’accès aux liquidités. Il s’agit simplement d’un permis de circuler administrativement sur un terrain économique parsemé d’embûches.
En effet, l’histoire économique récente du continent et le contexte présent de Kinshasa offrent à cet égard des enseignements éclairants qu’il serait périlleux d’ignorer. Par le passé, de nombreuses campagnes d’immatriculation massive se sont soldées par des échecs cuisants, principalement parce que la bureaucratie assimilait la formalisation à une fin en soi. Les jeunes structures enregistrées en grande pompe devenaient brusquement visibles pour un appareil fiscal vorace, sans pour autant bénéficier du moindre accompagnement marchand. En réalité, le présent démontre que le secteur informel kinois n’est pas une anomalie culturelle, mais une réponse rationnelle de survie face à une pression réglementaire complexe et à une absence de services publics proportionnés en retour. Si l’État se contente de répertorier ces entreprises sans transformer l’environnement dans lequel elles évoluent, il risque de reproduire les erreurs d’hier en fabriquant des contribuables précarisés au lieu de bâtir des champions économiques.
Dès lors, l’immatriculation apparaît comme une médaille à double tranchant. D’un côté, la reconnaissance juridique octroie une identité légale indispensable pour souscrire des contrats d’envergure, nouer des partenariats et franchir le seuil des institutions financières. De l’autre, elle expose prématurément de jeunes pousses fragiles à des coûts fixes imprévus et aux redoutables tracasseries des services de contrôle. Dans un cadre institutionnel encore marqué par la culture du prélèvement plutôt que par celle du soutien, l’appel du chef de l’État à protéger ces entrepreneurs doit impérativement se traduire par des garde-fous juridiques et opérationnels fermes. Sans cette protection, le document administratif devient une vulnérabilité supplémentaire.
Pour évaluer la réussite effective d’un tel programme, l’action publique doit renoncer aux métriques d’affichage bureaucratiques au profit d’indicateurs de performance rigoureux et orientés vers l’impact de long terme. La survie réelle des entreprises ne peut plus se mesurer au nombre de passeports administratifs distribués lors d’une cérémonie officielle. Le premier baromètre crédible réside dans le taux de survie des structures à l’horizon de vingt-quatre et trente-six mois, ce qui permet de mesurer leur capacité à dépasser la phase critique de démarrage. À cet indicateur fondamental s’ajoute l’évolution du chiffre d’affaires net réalisé, indispensable pour valider la viabilité commerciale du modèle d’affaires. Par ailleurs, la pertinence sociale du dispositif s’évalue à l’aune du volume de création d’emplois formels et stables, c’est-à-dire assortis de contrats enregistrés et de cotisations sociales. Enfin, le degré d’inclusion financière réelle doit être suivi à travers le volume global de crédits bancaires effectivement octroyés à ces entreprises ainsi que le taux d’obtention de marchés publics ou de contrats de sous-traitance. Ce n’est qu’en observant minutieusement ces données quantitatives et qualitatives que l’État pourra ajuster son effort.
Afin de tracer une trajectoire d’avenir prometteuse pour ces entreprises, une réorientation stratégique s’impose, articulée autour de trois piliers complémentaires. En premier lieu, la commande publique doit devenir le véritable moteur de la croissance de ces jeunes pousses. La législation sur l’attribution de quotas obligatoires de marchés publics aux petites et moyennes entreprises nationales doit être appliquée avec une rigueur absolue, tout comme la loi sur la sous-traitance dans les secteurs porteurs tels que les mines, les télécommunications et les infrastructures. En deuxième lieu, l’accès au financement exige une mutation du rôle du Fonds spécial pour la promotion, l’entrepreneuriat et l’emploi des jeunes. Plutôt que de s’improviser prêteur direct, ce fonds gagnerait à se positionner comme un mécanisme de garantie partielle de crédit auprès du secteur bancaire commercial, réduisant ainsi le risque perçu par les banques et abaissant les exigences de garanties réelles imposées aux jeunes fondateurs. Enfin, pour préserver ces structures durant leurs premières années d’existence, l’établissement d’une période de grâce fiscale transitoire de deux à trois ans, couplée à un programme intensif d’apprentissage de la gestion comptable, constituera le meilleur bouclier contre la mortalité précoce des entreprises.
La formalisation des 537 entreprises de Kinshasa constitue donc une première étape nécessaire mais largement insuffisante si elle ne s’inscrit pas dans une vision économique globale. C’est uniquement en reliant l’enregistrement administratif à l’accès direct aux marchés, en protégeant les entrepreneurs contre l’asphyxie fiscale précoce et en mesurant l’efficacité des politiques publiques à l’aune de la pérennité économique que la République démocratique du Congo pourra transformer ces symboles politiques en un levier d’industrialisation et de création de richesses durables. C’est à ce prix seulement que l’audace de la jeunesse kinoise trouvera dans l’action de l’État un partenaire fiable et un véritable catalyseur d’avenir.
