Que signifie le nom « Israël » et d’où vient-il?

Déconstruction philologique, archéologique, rituelle et théopolitique d'une genèse conceptuelle.

Cet article propose une réévaluation interdisciplinaire et globale des origines conceptuelles, linguistiques et matérielles de l’ethnonymie et de la théologie d’Israël au prisme des transferts culturels d’élite entre l’Égypte du Nouvel Empire et les populations proto-hébraïques. En dépassant les modèles strictement endogènes cananéens, les lectures littéralistes de l’Exode, ou les conférences évolutionnistes classiques, nous démontrons comment l’identité d’Israël s’est structurée autour de trois dynamiques nilotiques subversives. D’abord, la collectivisation et la démocratisation du titre royal solaire pharaonique Sa-Râ (S3w-Rˁ, les «Fils de Râ»). Ensuite, l’isomorphisme conceptuel et moral entre le complexe d’Osiris (W-s-j-r) et la racine sémitique de la rectitude (Y-S-R). Enfin, la déconstruction métaphysique de l’énigme de Yhw qui, loin d’être une divinité nomade exogène ou un simple syncrétisme tardif, s’identifie ontologiquement au dieu primordial de l’éternité héliopolitaine, Atum-Huhi (Tm-Ḥwḥy), dont le titre de l’auto-existence, Huhi (l’Éternel), s’est transcrit directement en sémitique sous la forme de Ihuh (YHWH), tandis que sa face nocturne lumineuse, Iah (j-c-h), a engendré le théophore Yah. Sous la conduite de Moïse, l’Exode se configure ainsi non comme une migration pastorale, mais comme le transfert théopolitique de la plus haute eschatologie égyptienne hors des frontières du Nil.


L’historiographie contemporaine de l’émergence d’Israël s’est longtemps structurée autour d’un débat binaire opposant les «maximalistes», partisans d’une historicité relative des récits de l’Exode, aux «minimalistes», qui n’y voient qu’une reconstruction mythologique tardive de l’époque perse ou hellénistique (Finkelstein & Silberman, 2001). Entre ces deux pôles, l’école historico-critique s’est focalisée sur l’hypothèse d’une émergence endogène cananéenne, expliquant l’apparition d’Israël par des mutations socio-économiques locales dans les hautes terres de Samarie au Bronze Récent (Dever, 2003). Cependant, ces modèles omettent fréquemment de rendre compte de l’extraordinaire imprégnation conceptuelle, matérielle et théologique égyptienne qui sature la littérature biblique. Le nom même d’Israël (Yisra’el), traditionnellement traduit par l’étymologie populaire de Genèse 32:28 comme «Celui qui lutte avec Dieu» (de la racine hébraïque s-r-h), résiste aux analyses de l’onomastique sémitique comparée, où les noms théophores placent quasi systématiquement la divinité (El) comme sujet actif et non comme objet du verbe (Noth, 1928). Cet article se propose de démontrer que l’identité d’Israël n’est pas le produit d’une rupture ex nihilo avec l’environnement proche-oriental, mais un palimpseste nilotique résultant d’une subversion délibérée des structures de la théologie royale et funéraire égyptienne, portée par des élites formées à la cour pharaonique et engagées dans un conflit radical pour le triomphe du monothéisme.

I. Déconstruction de la Stèle de Mérenptah et hypothèse d’Amarna

Découverte en 1896 par Flinders Petrie dans le temple funéraire de Mérenptah à Thèbes, la stèle de granite noir (CG 34025, Musée du Caire) est saluée par l’archéologie biblique classique comme la première mention extra-biblique d’«Israël» (Breasted, 1906). À la ligne 27, la séquence translittérée par ysrỉ3r (I.si.ri.ar) ou ysrỉl est accompagnée du déterminatif égyptien désignant un groupe humain ou une ethnie sans territoire fixe (les signes de l’homme, de la femme et du pluriel), contrairement aux cités-États de la même ligne (Ashkelon, Gezer, Yanoam) qui arborent le déterminatif des pays étrangers fortifiés : ysrỉ3r [Déterminatif : Peuple/Gens] fkt bn prt.f («Israël est dévasté, sa semence/grain n’est plus»). L’historiographie classique y voit la preuve de la présence d’une entité tribale proto-israélite nomadisant en Canaan vers 1208 av. J.-C. (Redford, 1992). Pourtant, cette lecture repose sur un biais de confirmation textuel. Comme l’ont souligné plusieurs égyptologues critiques, l’utilisation du mot prt («semence») dans les bulletins de victoire pharaoniques fait référence à la destruction des récoltes agricoles (le blé) dans le cadre d’une stratégie de terre brûlée, et non à l’éradication démographique d’une ethnie (Davidovits, 2010).

L’analyse menée par Joseph Davidovits (2009, 2010) ébranle ce consensus en dénonçant une erreur de lecture paléographique doublée d’une falsification herméneutique. Davidovits démontre que la gravure originelle de la stèle, grossièrement exécutée par les scribes de la XIXe dynastie, a fait l’objet d’un surtraçage à la craie blanche par les archéologues du XIXe siècle afin d’harmoniser les glyphes avec les attentes bibliques d’un lectorat victorien désireux de prouver l’historicité de l’Ancien Testament. En examinant la ligne 27, notamment la formule précédant le mot «Israël» («Yanoam est devenue inexistante»), Davidovits identifie une anomalie graphique majeure qui est que le groupe de signes composé de l’œil (re) et du vautour (aa), transcrit par Pierre Lacau (1909) avec la mention «sic» (indiquant une anomalie paléographique), a été forcé pour s’accorder avec la traduction officielle. Selon Davidovits, la séquence hiéroglyphique translittérée traditionnellement par «Israël» doit se lire grammaticalement comme une phrase égyptienne cohérente : iisii-r-iar. Or, en égyptien ancien, cette structure se décompose ainsi : iisii, dérivé de la racine de la hâte, de la fuite, de la proscription ou du bannissement ; r, préposition de cause ou de direction («à cause de», «vers»), et iar ou war, la faute, le péché, ou l’impiété religieuse. L’expression iisii-r-iar signifie donc littéralement : «Ceux qui sont exilés en hâte à cause de leur faute / péché».

Sous ce prisme philologique, iisii-r-iar n’est pas un ethnonyme originel, mais un qualificatif politique et religieux employé par les pharaons de la restauration thébaine (Horemheb, Ramsès II et son fils Mérenptah) pour désigner les hauts dignitaires, scribes et partisans d’Akhenaton chassés d’Akhetaton (Amarna) après l’effondrement de la révolution atonienne vers 1320 av. J.-C. (Davidovits, 2009). Ces exilés amarniens, détenant la plus haute instruction administrative, littéraire et théologique de l’Égypte, se sont réfugiés dans les provinces de Canaan sous contrôle impérial égyptien, notamment à Sichem et à Jérusalem — une hypothèse étayée par les découvertes d’Alain Zivie (1990) concernant la sépulture du vizir d’Akhenaton, Abdi-El, à Saqqarah, et les liens familiaux étroits unissant cette élite aux dirigeants cananéens (comme Abdi-Heba dans les lettres d’Amarna). La mutation phonétique de iisii-r-iar vers Yisra’el s’explique par les règles de la phonétique historique sémitique notamment l‘amuïssement des voyelles faibles et l’élision de la laryngale égyptienne ; ainsi que la lallation ou le rhotacisme classique des langues du Proche-Orient, caractérisé par l’interchangeabilité constante du r et du l lors de l’intégration dans les dialectes cananéens. On a ainsi l’égyptien [iisii-r-iar] qui donne [Yisra’el] en hébreu par sémitisation du r en l. La Stèle de Mérenptah ne témoigne donc pas de l’écrasement d’une tribu nomade sauvage, mais documente le statut de la diaspora politico-religieuse des exilés d’Amarna, jetant les bases d’une relecture radicale de la genèse d’Israël comme une sécession interne à l’élite intellectuelle égyptienne.

II. Sécession solaire et collectivisation du titre Sa-Râ

Pour comprendre l’identité théologique du groupe se réclamant d’Israël, il convient d’étudier la structure interne de l’idéologie royale pharaonique. Depuis la IVe dynastie (sous le règne de Djédefrê), le Pharaon adjoint à sa titulature le nom de Sa-Râ (Fils de Râ), représenté par le hiéroglyphe du canard pilet (sa ou s3, Gardiner G39) et le disque solaire (Ra, Gardiner N5), ce qui donne Sa-Râ ou S3-Râ (𓅭𓇳).  Ce titre affirme la filiation charnelle divine du monarque, ce qui donne que le Pharaon est l’unique émanation terrestre du démiurge solaire, faisant de lui le seul prêtre suprême et l’intermédiaire indispensable au maintien de la création et de la Maât. Si l’on applique les règles de la grammaire égyptienne pour pluraliser cette filiation, le terme devient : S3w-Ra ou Sau-Râ (𓅭𓏥𓇳), les «Fils» ou «Enfants de Râ» (vocalisé tardivement avec un sifflement initial et une élision consonantique). Dans l’hypothèse d’une sécession de prêtres et d’intellectuels héliopolitains ou amarniens s’extrayant de l’orbite étatique égyptienne, l’adoption collective du qualificatif Sau-Râ (S3w-Ra) revêt une dimension politique subversive sans précédent.

Sur le plan sociologique, cette appropriation collective d’un titre royal exclusif est l’acte fondateur du proto-monothéisme hébreu. En se proclamant Sau-Râ (S3w-Râ), le groupe dissident dépossède le Pharaon de son monopole divin. Cette dynamique est conservée intacte dans la rhétorique même de l’Exode : «Tu diras au Pharaon : Ainsi parle Yahweh : Israël est mon fils, mon premier-né.» (Exode 4:22). Le Dieu d’Israël ne négocie pas une simple libération d’esclaves ; il conteste la filiation divine unique du souverain d’Égypte en désignant la collectivité de l’alliance comme le véritable héritier de la légitimité solaire. Ce glissement trouve son point d’orgue lors de la théophanie du Sinaï, où l’alliance se structure sous la forme d’un contrat universel : «Vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte.» — Exode 19:6. Ce passage constitue une démocratisation du statut pharaonique : la fonction sacerdotale et la médiation cosmique ne sont plus concentrées sur la tête d’un seul monarque absolu, mais réparties sur l’ensemble du corps social d’Israël.

Nous pensons que la transformation de Sa-Râ, Sau-Râ, («Les Fils de Râ») en Is-Râ-El s’articule autour d’une réinterprétation théologique cananéenne. Le phonème initial égyptien s3 ou sau (prononcé avec une sifflante sibilante [S] ou [Š] est maintenu. La composante solaire Ra (Râ) est préservée sous sa forme vocalisée. Et pour purger le nom de son caractère mythologique polythéiste égyptien tout en l’insérant dans la sphère religieuse du Levant, les scribes effectuent une homophonie substitutionnelle en adjoignant le suffixe théophore El (le Dieu Très-Haut du panthéon cananéen, créateur et père des dieux). Ce processus d’étymologie populaire régulatrice permet aux scribes de la période monarchique de ré-étymologiser le nom à partir de racines hébraïques disponibles (s-r-h / y-s-r), occultant l’origine solaire égyptienne tout en maintenant la structure consonantique de la sécession d’origine.

III. Le complexe d’Osiris et la rectitude sémitique

Si la théologie solaire de Râ éclaire la dimension politique et diurne d’Israël (l’élection, la filiation active, la verticalité royale), le culte d’Osiris (Wsjr ou W-s-j-r) fournit le cadre éthique, nocturne et rédempteur de son identité historique. En effet, en égyptien hiéroglyphique, le nom d’Osiris est communément orthographié : Wsjr (𓁹𓊨). Sa translittération tardive dans les langues sémitiques donne la forme Asar ou Asiri (que l’on retrouve dans l’assyrien Asari). En sémitique occidental, la racine trilitère structurelle correspondante est Y-S-R (y-s-r), qui porte les sèmes de la rectitude, de la justice et de la droiture morale (de laquelle découlent les termes hébreux Yashar et Yosher, la justice intrinsèque). Osiris est, par excellence, le garant de la Maât dans l’Au-delà. Il préside le tribunal de la pesée des âmes (Psychostasie), où le défunt doit être déclaré m3c-ḫrw (maa-kheru, «juste de voix», justifié, triomphant) pour accéder à la vie éternelle. L’association d’Osiris avec la racine Y-S-R met en évidence la fusion conceptuelle entre le dieu justicier égyptien et la définition même de la communauté israélite : un peuple de justes, rectifiés devant le trône divin. Cette synonymie spirituelle est confirmée par l’utilisation biblique du titre poétique d’Israël, Jeshurun (Yeshurun, יְשֻׁרוּן), présent dans le Deutéronome (32:15 ; 33:5, 26), construit directement sur la racine Y-S-R. Jeshurun/Israël est la communauté qui incarne la Maât d’Osiris sous la forme historique de la Torah.

De plus, la structure mythologique du cycle d’Osiris présente des parallélismes structurels trop denses avec la geste historique d’Israël pour relever de la simple coïncidence culturelle. Premièrement, Osiris est assassiné par son frère Seth (incarnation du chaos, de la terre stérile et étrangère) qui démembre son corps en 14 morceaux (ou 12 selon certaines variantes locales égyptiennes), dispersés à travers les différents nomes d’Égypte. La reconstruction physique du corps d’Osiris par Isis fonde l’unité territoriale et sacrée du pays. De même, Jacob-Israël est le père de la structure duodécimale des tribus, dispersées et opprimées dans la matrice égyptienne (la «fournaise de fer»), puis rassemblées et unifiées par Moïse autour de la Loi pour former une nation unifiée. Deuxièmement, le récit biblique de Joseph (Genèse 37-50) reproduit fidèlement l’histoire d’Osiris (Redford, 1970). Jeté dans une citerne par ses frères (Seth enfermant Osiris dans le coffre), Joseph descend en Égypte où il devient le maître suprême de l’agriculture, des greniers à grains et de la crue (fonctions par excellence d’Osiris, dieu de la végétation et de l’inondation annuelle). Enfin, le transport solennel des reliques de Joseph hors d’Égypte lors de l’Exode (Exode 13:19) calque la translation rituelle des reliques d’Osiris d’Abydos.

IV. L’Hypothèse Lunaire d’Égypte (Iah) et la Synthèse Shasou

Si le nom d’Israël s’explique par les mutations de S3w-Râ ou Wsjr / Y-S-R, qu’en est-il du nom du Dieu de l’Alliance lui-même, Yahweh (YHWH /Yah)? Il existe une piste d’une fluidité extraordinaire reliant ce nom au panthéon égyptien du Nouvel Empire. En effet, l‘une des plus grandes découvertes de l’égyptologie de terrain est l’attestation du nom de « Yahweh » dans les listes géographiques des temples de Soleb (sous Amenhotep III) et d’Amara Ouest (sous Ramsès II). On y trouve l’expression «les Shasou de Yhw». La littérature classique sur la question présente les Shasou comme des pasteurs nomades habitant le Sinaï, le Néguev et la Transjordanie (Madiân). Dans cette conception, Moïse (dont le nom Mose/Mes est purement égyptien et signifie «engendré/fils») sert de catalyseur historique. Car, dans son action, il prend donc la théologie de l’orage, de la lune et du désert des Shasou de Yhw, et l’intellectualise grâce à la structure théologique sophistiquée de l’élite amarnienne et héliopolitaine (iisii-r-iar). Le Dieu nomade du désert devient le Dieu cosmique, invisible et transcendant de l’univers. Mais cette explication est intenable et l‘examen scientifique des données de terrain et des sources liturgiques anciennes impose un changement radical de paradigme. En fait, Y-H-W-H, la divinité d’Israël, loin d’être un « dieu de l’orage sauvage » de Madiân tardivement égyptianisé, s’identifie à la racine ontologique la plus pure de l’égyptologie d’Héliopolis. Le Dieu d’Israël est en fait tout simplement Atum-Huhi (Tm-Ḥwḥy), transplanté hors d’Égypte. Dans la théologie d’On (Héliopolis), le dieu premier Atum-Ra est qualifié de Huhi (Ḥwḥy, Hehi ou «l’Éternel», celui qui est l’auto-existant, l’engendreur infini de millions d’années. Et comme l’a démontré l’égyptologie comparée (notamment Massey, 1907), tout le spectre sémantique et ontologique attribué au Dieu suprême de l’alliance hébraïque existait déjà sous cette appellation égyptienne. Ḥwḥy / Huhi exprime l’éternité active, la permanence absolue (« Celui qui a toujours été, qui est, et qui sera toujours »). La transition phonétique et scripturale de l’égyptien Ḥwḥy vers le sémitique produit la forme Ihuh (ou YHWH), conservant intacte la signification verbale de l’existence propre («Je serai ce que je serai», Exode 3:14). C’est à la lumière d’Atum-Huhi que s’éclaire la célèbre inscription géologique du temple de Soleb (Nubie, bâti par Amenhotep III, vers 1370 av. J.-C.) : («les Shasou de Yhw»). En effet, le toponyme/théonyme Yhw n’apparaît pas sur une stèle nomade perdue dans les sables, mais sur les colonnes des temples impériaux de Soleb (bâti par Amenhotep III, le père d’Akhenaton) et d’Amara Ouest. Le fait que Yhw figure sur les colonnes d’un temple d’État égyptien démontre que cette divinité n’était pas « étrangère », mais relevait directement de la taxonomie théologique impériale d’Atum-Huhi ou de sa face locale. Ces Shasou ne sont par conséquent pas des nomades et bédouins isolés d’un désert hermétique. Ce sont des populations intégrées, administrées et encadrées par l’appareil d’État égyptien, notamment dans les mines du Sinaï et du Néguev. 

De plus, en complément de la transcendance paternelle d’Atum-Huhi, la théologie de l’alliance hébraïque préserve la face manifestée du Fils ou de la lumière nocturne céleste à travers le dieu égyptien Iah (j-c-h ou 𓎛𓋹𓏤, dieu lunaire, Gardiner N11). Vocalisé Iah ou Yah, ce nom est un théophore omniprésent sous la XVIIIe dynastie (Ahmosis, « né de Iah », « Enfanté par la Lune »). En hébreu biblique, la forme raccourcie et poétique du nom de Dieu, utilisée notamment dans les psaumes et les prénoms théophores (comme Yedid-yah), est précisément Yah (יָהּ) (Psaume 68:4). La transition vers la forme tétragrammatique Y-H-W-H s’explique par l’adjonction du verbe d’existence ou d’action sémitique (H-W-Y, «devenir/révéler»), réalisant une fusion conceptuelle : le dieu-lune Yah réinterprété comme le Dieu créateur «qui fait être».

De ce double fait, Moïse (dont le nom égyptien Mose signifie «engendré de» ou «fils») n’adopte pas un dieu nomade ; il emporte avec lui la plus haute eschatologie d’Héliopolis et de la révolution amarnienne d’Akhenaton. Lors de la restauration polythéiste sous les Ramessides, les fidèles de l’Unité divine absolue (les exilés d’Amarna, ou iisii-r-iar) refusent la compromission. L’Exode est en fait une guerre civile de l’esprit. Moïse utilise l’entité suprême Atum-Huhi, déjà conceptualisée par les scribes, pour formuler un monothéisme d’État exclusif délocalisé, libéré de la tutelle impériale et du culte de Pharaon. 

V. Arche d’Alliance, éthique et théophanie comparées

Pour donner de l’épaisseur historique à notre thèse, nous devons analyser la matérialité des rituels de l’Exode. La description biblique de l’Arche d’Alliance (Exode 25) est un calque structurel et fonctionnel des coffres et barques de procession du Nouvel Empire égyptien. Et les grands points sont que, premièrement, les deux «chérubins» aux ailes déployées qui couvrent le coffre de l’alliance (le Propitiatoire, Kapporet) reproduisent le motif iconographique des déesses Isis, Nephthys ou Maât protégeant les reliques d’Osiris ou les viscères royaux dans les coffres canopes (comme celui de Toutânkhamon, JE 60687). Deuxièmement, en Égypte, ces coffres rituels (fai) étaient portés lors des fêtes de procession (Heb) pour manifester la présence invisible de la divinité parmi le peuple. L’Arche d’Alliance remplit exactement cette fonction de « trône mobile » de Yahweh dans le désert. Le mobilier rituel d’Israël n’est donc pas une invention du Sinaï mais le matériel liturgique portatif des temples du Nouvel Empire égyptien, adapté à l’exil de la dissidence.

De plus, l’exigence éthique d’Israël, souvent présentée comme une nouveauté radicale du Sinaï, est une adaptation directe du Chapitre 125 du Livre des Morts ou Rituel de la Résurrection ou Livre de la venue au jour (la « Confession négative » ou déclaration d’innocence devant le tribunal d’Osiris). En effet, en Égypte, la déclaration d’innocence devant le tribunal d’Osiris (confession) est individuelle, rituelle et post-mortem (pour sauver l’âme du défunt). Dans la théologie d’Israël, elle est historique, collective et pré-mortem et devient le traité d’alliance politique de la nation entière dans le présent historique. C’est l’intériorisation sociale et nationale de la Maât.

Enfin, l’analyse littéraire comparée révèle des correspondances stylistiques, structurelles et sémantiques qui excluent toute émergence indépendante entre les écrits amarniens et les hymnes bibliques. Par exemple, le Psaume 104 de la Bible hébraïque calque le déroulement théophanique du Grand Hymne à l’Aton, découvert dans la tombe d’Ay à Amarna (v. 1350 av. J.-C.). Premièrement, sur l‘arrivée de la nuit et le règne des prédateurs, le Grand Hymne à l’Aton dit : «Lorsque tu te couches dans l’horizon occidental, la terre est dans les ténèbres, à la manière de la mort. […] Tous les lions sortent de leur tanière, tous les serpents piquent.» Le Psaume 104:20-21 dit : «Tu apportes les ténèbres, et il fait nuit : alors tous les animaux des forêts se mettent en mouvement ; les lionceaux rugissent après la proie, et demandent à Dieu leur nourriture.» Deuxièmement, sur le lever du soleil et l’activité humaine, le Grand Hymne à l’Aton dit : «À l’aube, quand tu te lèves à l’horizon […] les deux pays sont en fête. Les hommes s’éveillent et se tiennent sur leurs pieds. […] Ils font leur travail.» Le Psaume 104:22-23 dit : «Le soleil se lève : ils se retirent, et se couchent dans leurs tanières. L’homme sort pour se rendre à son ouvrage, et à son travail, jusqu’au soir.» Et sur l‘universalité et l’invisibilité de la création, le Grand Hymne à l’Aton dit : «Que tes œuvres sont nombreuses ! Elles sont cachées à la vue des hommes, ô Dieu unique, auprès de qui personne n’existe ! Tu as créé la terre selon ton cœur, alors que tu étais seul.» Le Psaume 104:24 dit : «Que tes œuvres sont nombreuses, ô Yahweh ! Tu les as toutes faites avec sagesse. La terre est remplie de tes biens.»

Le palimpseste résolu

C’est ainsi que l’examen des sédiments linguistiques, philologiques, rituels et épigraphiques nous contraint à abandonner le paradigme d’une rupture isolée entre l’univers culturel de l’Égypte ancienne et la naissance d’Israël. L’ethnonyme d’Israël se révèle être une construction syncrétique et politique sophistiquée, élaborée à partir d’une double fidélité : celle DIURNE dans laquelle les S3w-Râ ou Fils de Râ) deviennent le peuple élu (élection et sacerdoce), et celle NOCTURNE dans laquelle Wsjr (Osiris/YSR) oblige à la rectitude, la Justice et renvoie à la résurrection. La déconstruction de la stèle de Mérenptah par Joseph Davidovits apporte la pièce maîtresse à cette vaste fresque historique. En révélant que le vocable originel iisii-r-iar désignait les exilés amarniens («les bannis à cause de leur faute»), elle fournit la passerelle sociologique par laquelle les concepts théologiques, rituels et moraux les plus raffinés de l’Égypte (le monothéisme d’Aton, la royauté éthique d’Osiris, le trône mobile de l’Arche et la transcendance d’Atum-Huhi) ont été exfiltrés de la vallée du Nil pour être transplantés en Canaan. En se structurant comme un collectif de «Fils de Râ» (S3w-Râ ou Sau-Râ) et de «Justifiés d’Osiris» (Y-S-R), sous la guidance d’un Moïse menant une guerre spirituelle pour l’exclusivité du Dieu unique, ce groupe de dissidents a donné naissance à une identité religieuse unique, capable de survivre à l’effondrement des empires. Israël (au sens ici donné) n’est donc pas né de l’oubli de l’Égypte, mais de sa subversion métaphysique. Il monument de théologie politique dressé contre le pouvoir absolu du Pharaon, écrit avec l’encre même de ses propres hiéroglyphes.

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