L’avortement comme politique de santé reproductive : envers et endroit

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Un avortement est une interruption d’une grossesse par des moyens chirurgicaux ou médicamenteux. Dans le monde, la majorité des pays ont réformé leurs lois pour autoriser l’avortement. Dans la plupart des cas, ce droit a d’abord été accordé pour chaque situation où la santé de la femme est en danger (avortement thérapeutique) et pour d’autres motifs spécifiques, comme lorsque la grossesse résulte d’un viol ou d’un inceste. Défendu comme un droit des femmes et des filles de “disposer de leur corps”, présenté comme une thérapie, ou encore proposé comme une des réponses à la pauvreté, etc., l’avortement sans indication médicale au sens propre, dit avortement électif et encore appelé avortement médicalisé, sécurisé ou volontaire, a pris du terrain dans l’opinion publique occidentale d’abord comme un des critères de reconnaissance des sociétés évoluées avant d’être remis en cause par un timide éveil conservateur aux États-Unis, en Pologne, etc. Mais peu de temps avant le revirement aux États-Unis, l’OMS avait déjà créé un autre choc en recommandant la suppression de tout délai d’accès à l’avortement pendant les 9 mois de la grossesse. Cette position extrémiste ne nous a pas laissé indifférent et nous a poussé à nous interroger sur l’essence même de l’avortement volontaire, interrogation qui fait l’objet du présent article.


Au commencement était le respect de la vie

Dans un article de 1934, CLARENCE O. CHENEY écrivait : “L’induction de l’avortement devrait être entreprise avec autant de réticence que l’on commettrait un homicide justifiable. Si, au cours de la grossesse, une maladie survient comme conséquence directe de la gestation, ou si une femme souffrant d’une maladie voit son état de santé s’aggraver par l’existence de la grossesse, et si sa vie est manifestement en danger en conséquence, ce n’est pas seulement justifiable, mais c’est le devoir du médecin de mettre fin à la gestation, et ainsi de sauver une vie, et celle qui a le plus de valeur des deux, au lieu de sacrifier à la fois la mère et le fœtus”.

Il citait ainsi Barton Cooke Hirst, célèbre gynéco-obstétricien américain qui avait énoncé les principes fondamentaux à considérer dans l’avortement thérapeutique, soit une interruption d’une grossesse avant la 20e semaine de gestation parce qu’elle met en danger la vie ou la santé de la mère ou parce que le bébé ne serait vraisemblablement pas normal). Dans la pratique médicale, 2 conditions sont nécessaires pour réaliser un  avortement thérapeutique : (1) une indication médicale de la menace pour la santé de la mère que représente la grossesse ou un risque de maladie grave et incurable chez le fœtus, et (2) l’obtention d’un consentement clair de la part de la femme dûment avisée des risques. Dans l’esprit de cette indication se trouve la très grande considération implicite accordée au fœtus, qui y est clairement identifié comme un être à naitre, et dont l’arrêt du développement est alors pris pour un arrêt de la vie, un homicide.

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En France, les indications médicales de l’avortement thérapeutique ont précédé les dispositions légales. Un vote de 1850 après un débat animé à l’Académie française de médecine avait approuvé l’avortement thérapeutique si aucun autre traitement ne pouvait sauver la vie de la mère, mais la pratique ne sera précisément codifiée qu’à la promulgation d’un décret en 1955. Le médecin devrait alors recueillir l’avis de 2 consultants. Malgré quelques avortements thérapeutiques pour indications fœtales, un débat public sur la question ne s’est ouvert qu’avec la crise de la thalidomide en 1962. Avec le temps, les avortements thérapeutiques devinrent moins fréquents parce qu’un plus grand nombre d’affections menaçant la santé maternelle pendant la grossesse se prêtait au traitement, tandis que les méthodes contraceptives améliorées offraient une meilleure protection contre la grossesse non désirée au même moment que des méthodes de diagnostic prénatal d’infections et d’anomalies fœtales morphologiques, enzymatiques ou chromosomiques incompatibles avec une vie normale s’amélioraient.

En clair, dans une société qui était encore plus ou moins imprégnée d’un fort respect de la vie et non individualiste jusque là, dans une société du “je pense donc je suis” et non de “je ressens donc j’ai droit à”, l’avortement posait des problèmes éthiques et médico-légaux. Le fœtus avait des droits, dont celui à naitre. On tenait la maternité pour une histoire merveilleuse où deux êtres vivaient en symbiose, en partant de la prémisse qu’un fœtus humain est en fait un être humain, et il s’ensuivait que le fœtus avait les droits d’un être humain. Le fait que le droit le plus inviolable d’un être humain soit celui de la vie conduisait à tenir pour normal que toute loi visant à autoriser l’avortement sans restriction impliquerait l’autorisation de la destruction d’un être humain innocent par d’autres êtres humains pour servir leurs propres fins, ce qui apparaissait indéfendable, inimaginable, irresponsable et donc condamnable.

Au nom de la “liberté”, les droits

Puis est venue l’heure du relativisme, de l’individu tout puissant, de l’interdit d’interdire. Du fait de la sécularisation des esprits, d’un militantisme redoutable et de l’idéologie néolibérale imprégnée de malthusianisme, l’avortement volontaire est passé pour un droit humain avant de finir par être présenté comme un “soin de santé” pour lutter contre la mortalité maternelle ou encore comme une politique de “lutte contre la pauvreté”. C’est ainsi qu’en 1994, 179 États ont manifesté leur engagement à prévenir les avortement à risque et à réduire la mortalité maternelle en signant le Programme d’action de la Conférence internationale sur la population et le développement (CIPD), le premier document de consensus international reconnaissant les droits reproductifs comme des droits humains. Les 28 années qui se sont écoulées depuis ont vu une tendance mondiale écrasante vers la libéralisation des lois sur l’avortement, avec plus de 50 pays dans le monde promulguant des lois élargissant les motifs en vertu desquels l’avortement volontaire est légal.

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Malgré cet état de fait triomphaliste, les catégories temporelles telles que l’âge gestationnel et la viabilité du fœtus figuraient et continuent à figurer dans la plupart des législations en bonne place dans la réglementation juridique de l’avortement. Le temps dans les lois sur l’avortement en effet, reste une dimension pertinente, au-delà du combat pour l’accès. Cela implique qu’une interruption de la grossesse peut être objet de poursuite pénale des femmes pour avortement volontaire quand celui-ci survient tardivement dans la grossesse, en considérant par exemple que l’âge de viabilité atteinte, elles devraient ne pas se rendre responsable non plus d’un “avortement” comme destruction du produit de conception au sens même de ceux qui le défendait, mais d’un homicide.

Mais, le 9 mars 2022, pavé dans la mare : l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) publie de nouvelles lignes directrices sur les soins liés à l’avortement. Parallèlement aux recommandations cliniques et relatives à la prestation de services, ses nouvelles lignes directrices, complétant et actualisant les anciennes, recommandent alors de “supprimer les obstacles politiques à l’avortement sécurisé qui ne sont pas justifiés d’un point de vue médical”, tels que la criminalisation, les périodes d’attente obligatoires, l’obligation d’obtenir l’autorisation de tiers (par exemple, du partenaire ou de membres de la famille) ou d’institutions, … et les limites quant au moment de la grossesse où l’avortement peut être pratiqué.

Pro-choix : raisons, biais et critique

De nombreux partisans de l’avortement ou “pro-choix” justifient l’avortement par l’incidence élevée de la mortalité maternelle (décès dus à des complications de la grossesse pour 100 000 naissances vivantes en un an) dans les pays où les avortements volontaires sont illégaux et interdits. Ils croient que les grossesses non désirées entraîneront des avortements à risque qui mèneront à un avortement septique.  Selon l’OMS, la mortalité maternelle a coûté la vie à près de 303 000 femmes en 2015 dans le monde et qu’une grande partie de ces vies peut être épargnée en légalisant l’avortement, entre autre stratégies. Pour soutenir leur point de vue, les “pro-choix” présentent les faibles taux de mortalité maternelle dans les pays développés où l’avortement est légal pour tous les motifs …

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Pourtant, pour comparer ces données avec une perspective objective, il faut analyser les taux de mortalité maternelle non seulement dans les pays développés où les avortements électifs sont légaux et dans les pays en développement où les avortements électifs sont illégaux. En fait pour être objectif, les statistiques disponibles sur les taux d’avortement et les taux de mortalité maternelle de tous les pays doivent être incluses, y compris les pays développés où les avortements électifs sont illégaux et les pays en développement où l’avortement électif est autorisé. Enfin, pour être à la fois objectif et scientifique, une simple présentation des taux ne suffit pas ; l’analyse statistique doit être utilisée.

Notion de corrélation et son application au sujet de l’avortement

En analyse statistique, la formule de corrélation compare les écarts-types de deux ensembles de données (ici le taux d’avortement et le taux de mortalité maternelle) et note la corrélation de -1 à + 1. Pour être statistiquement significative, une corrélation directement proportionnelle doit être de +0,61 à +1. Par conséquent, toute corrélation entre -0,60 et +0,60 n’est pas statistiquement significative et est due au hasard. Ici appliquée, c’est dire qu’en légalisant l’avortement électif, le taux de mortalité maternelle devrait diminuer du fait d’une relation inversement proportionnelle entre le taux d’avortement et le taux de mortalité maternelle. En d’autres termes, plus le taux d’avortement est élevé, plus le taux de mortalité maternelle est faible.

Dans la base de la brochure World Abortion Policies 1994 publiée par United Nations Department of Economic and Social Affairs, Population Division (ou Département de l’information économique et sociale et de l’analyse des politiques des Nations Unies, Division de la population), nous avons constaté que les taux de mortalité maternelle ont été comparés aux taux d’avortement de la plupart des nations du monde, indépendamment des politiques locales en matière d’avortement, avec la formule de corrélation. Or, la valeur de corrélation qu’il faudrait obtenir si la mortalité maternelle dépend de l’autorisation ou non des avortements volontaires est de -1, mais ce n’était pas le cas puisque la corrélation obtenue était de -0,07, soit presque zéro. Par conséquent, il n’y avait pas de corrélation statistiquement significative entre les taux d’avortement et les taux de mortalité maternelle …

Par ailleurs, un autre argument avancé par ceux qui sont en faveur de la légalisation des avortements électifs est qu’un taux de fécondité élevé est corrélé à un taux de mortalité maternelle élevé … Mais une fois encore, en utilisant les données présentées par World Abortion Policies 1994, on observe qu’en comparant le taux de fécondité total (la moyenne d’enfants qui naîtraient vivants d’une femme au cours de sa vie si elle devait vivre toutes ses années de procréation, conformément aux taux de fécondité par âge d’une année donnée) et le taux de mortalité maternelle (décès pour 100 000 naissances vivantes ), la corrélation espérée par les partisans de l’avortement serait de +1. Mais la corrélation obtenue était de 0.595, ce qui n’est pas statistiquement significatif …

Ces deux observations font conclure qu’en 1994, ce ne sont pas des analyses et arguments sérieux qui furent présentés. Or, c’est dans leur continuité que les politiques sont renouvelées.

Identité du fœtus, nœud gordien ?

Toute position au sujet de l’avortement repose deux questions esssentielles : la viabilité et l’indentité du fœtus. La viabilité d’un fœtus, considérée comme l’âge à partir duquel le bébé peut survivre en dehors du ventre de sa mère, est le repère idéal à partir duquel le droit d’avorter peut-être fixé, alors, quel est donc ce moment? Cela dépend du niveau d’avancement de la néonatologie. Par exemple, dans certains pays développés, la viabilité est considérée à 24 semaines de gestation, alors que dans certains pays en développement, elle atteint 28, 30 voire de 34 semaines de gestation en raison d’un manque de technologie et de capital humain à la hauteur des exigences. Or, biologiquement, il n’y a pas de différences significatives entre une femme enceinte à 25 semaines de gestation dans les pays développés et en développement. Par ailleurs, quelle est la différence entre un fœtus dont l’âge gestationnel est de 28 semaines et un fœtus dont l’âge gestationnel est de 27 semaines et 6 jours ? L’un est-il moins humain que l’autre? Eh bien, selon les personnes qui défendent la légalisation de l’avortement, il y a une différence, puisque le fœtus de 28 semaines est épargné, et le fœtus plus jeune d’un jour peut être interrompu …

Quant à l’identité, la question est simple : quand un fœtus commence-t-il à être considéré comme un être humain? Quand a-t-il le droit de jouir de ses droits humains fondamentaux? Quand l’État devrait-il défendre cet humain? Selon les partisans pro-choix, à 20 semaines. Or, biologiquement, un individu est défini par une composition génétique spécifique, unique à cet individu et partagée uniquement par des jumeaux génétiques. Alors, quand est-ce que la composition génétique de cet individu est définie? C’est, on le sait, au moment de la fécondation, puisque c’est à la conception que les chromosomes des deux parents se mélangent pour initier un nouvel être humain. Si la grossesse n’est pas interrompue, l’issue la plus probable est un nouveau-né. De ce fait, si tout être humain a droit à la vie, et que le fœtus à naître est un être humain (car il a une composition génétique unique qui fait de lui un être humain), qu’est-ce qui donne le droit de choisir à sa place?

Enfin, selon le concept de santé reproductive de l’OMS, tout individu a le droit d’accéder à des services de soins de santé appropriés qui permettront aux femmes de vivre en toute sécurité pendant la grossesse et l’accouchement et d’offrir aux couples les meilleures chances d’avoir un enfant en bonne santé. Or, il faut se rappeler que tout au long de la grossesse, depuis la fécondation jusqu’à la naissance d’un enfant, deux individus sont impliqués : la femme et le fœtus. La question est donc : un fœtus avorté, est-il un enfant en bonne santé? C’est là que la science se distingue de l’idéologie, parce qu’elle éclaire plus qu’elle ne brouille, et c’est alors que la dérive de l’OMS susmentionnée (faire sauter toutes les limites à l’avortement) explique pourquoi les résultats des analyses statistiques ne furent pas tenus en compte en 1994 : il s’agit d’une idéologie et non de la science.

En fait, la question du droit à l’avortement n’est ni une question de droit humain, ni une question de liberté, mais uniquement une question de sens de la vie au sujet de laquelle les prises des positions sont plus idéologiques que logiques.

L’avortement comme une fausse réponse au problème de l’instruction et de la pauvreté

La mortalité maternelle n’est pas essentiellement due aux avortements non sécurisé. En fait, les causes les plus courantes de mortalité maternelle sont l’hémorragie sévère (pour l’essentiel après l’accouchement); les infections (habituellement après l’accouchement); l’hypertension durant la grossesse (pré-éclampsie et éclampsie); et les complications dues à l’accouchement. L’avortement pratiqué dans de mauvaises conditions de sécurité est la cinquième cause de mortalité maternelle. De ce fait, la pierre angulaire de la réduction de la mortalité maternelle est le développement, et non la légalisation des avortements électifs. En d’autres termes, ce n’est qu’en améliorant les soins de santé reproductive que l’on pourra réduire la mortalité maternelle. Oui, la clé pour fournir la santé reproductive à chaque être humain est le développement, c’est-à-dire l’amélioration de l’économie, de l’éducation, des soins de santé et de la protection des droits humains de chaque individu, à partir du moment où un individu commence à exister (conception) jusqu’à sa mort, ce qui ne devrait jamais être entre les mains d’un autre être humain.

Par ailleurs, s’il est prévisible qu’après toute légalisation de l’avortement le nombre d’avortements à risque diminue, il ne doit échapper à toute personne qui admet à l’altérité la liberté qu’il s’accorde que cela a un prix. Et ce prix, on le mesure quand on se demande combien de grossesses sont avortées pour justifier de sauver la vie de combien de femmes, l’argument étant de diminuer la mortalité maternelle en présentant l’avortement comme une santé reproductive. Presque dans tous les pays développés, c’est toujours moins de 100 femmes à sauver (celles qui en moyenne pourraient mourir des complications d’un avortement non sécurisé) contre plusieurs dizaines des milliers des vies à arrêter (nombre d’avortement réalisés) pour 100 000 naissances vivantes. Dans un monde d’autant de richesses, mais aussi d’autant de précarité, pourquoi, au lieu d’offrir un avortement, les gouvernements n’offrent-ils pas des services d’adoption pour que la femme qui ne se sent pas assez responsable pour s’occuper d’un enfant ait une alternative à la mise en danger de sa vie et de celle de l’enfant à naître? Se pourrait-il que ce soit moins cher de payer pour un avortement?

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