Théories de la pauvreté : 3/3. La pauvreté comme privation des capabilités

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L’approche par les capabilités est une des théories de la pauvreté. Elle prend appui sur la capacité qu’ont les individus à contrôler leurs ressources et de les transformer en moyens de subsistance. Ce premier pas dans l’approche de Sen marque son intérêt pour l’homme en tant qu’acteur de son devenir, et fonde un espace d’évaluation basé sur les capabilités et les fonctionnements. La liberté, au cœur du modèle proposé par Sen, permet de définir la pauvreté comme un manque de libertés réelles et formelles, c’est-à-dire comme un manque de capabilité d’être et de faire. Toutefois, un débat, loin d’être clos, est présenté de manière critique, entre les tenants d’une évaluation de la qualité de vie fondée sur les capabilités et ceux qui se réclament de l’approche fondée sur les seuls fonctionnements accomplis.

Amartya Sen, récipiendaire du Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel en 1998 pour sa contribution à l’économie du bien-être, est, à l’origine, un économiste mainstream, et plus particulièrement un économiste du bien-être et du social choice. Ses travaux jusqu’au début des années 1980 concernent l’économie du travail puis le bien-être social au travers d’une série d’articles dans les années 1970 qui traiteront du concept de préférences – et plus particulièrement des préférences révélées -, des fonctions de choix du consommateur. En 1973, il écrit un article sur le comportement individuel et sur les préférences qui marque une évolution de sa pensée vers l’individu autonome et réfléchi. Cette conception atteindra son apogée en 1977 dans un célèbre article traitant du concept de rationalité en économie.

Toutefois, son intérêt pour la pauvreté, outre un article en 1976 portant sur la mesure ordinale de celle-ci, ne sera effectif qu’au début des années 1980 avec son article Equality of What ? qui questionne la base informationnelle adéquate à l’étude des inégalités et de la pauvreté. Sa démarche scientifique autour de cette problématique de la pauvreté se fera en deux étapes majeures. Tout d’abord, Sen s’interroge sur la capacité qu’ont les individus de négocier entre eux : à travers l’étude des famines, qui l’ont touché durant son enfance au Bangladesh, Sen remarque que les cas les plus graves surviennent lorsque le stock de nourriture disponible est tout à fait suffisant pour nourrir l’ensemble de la population, et que seule une partie de celle-ci est victime de famine. Ainsi, pour lui, cette survenue très localisée tant géographiquement que socialement, serait un problème d’accès et de contrôle des ressources. L’approche par les entitlements naîtra de cette constatation et nous conduira à aborder la pauvreté par le prisme de ces entitlements. Très rapidement, Sen approfondira cette notion et développera celles de capabilités et de fonctionnements, et fondera une nouvelle base informationnelle à l’étude des inégalités et de la pauvreté.

1. Les fondements de l’approche par les capabilités

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Cette approche par les capabilités se dessinera lentement entre 1981 et 1985. La pauvreté sera tout d’abord définie en termes de défaut d’entitlement, mais cette définition semble ne pas convenir à Sen qui l’abandonne au profit d’une approche plus large: l’approche par les capabilités. Cette dernière, qui place l’individu au centre des préoccupations, est une approche séquentielle : l’avantage individuel dépend, dans un premier temps des ressources individuelles qui seront ensuite transformées en libertés d’être et de faire, parmi lesquelles l’individu choisira celles qu’il valorise, et qui participent à la vie qu’il a raison de vouloir mener.

1.1. L’étude des famines : la pauvreté comme défaut d’entitlements

L’individu n’a, jusqu’à présent, été considéré que comme un réceptacle : à sensations pour l’utilitarisme, à besoins pour les deux autres approches. Cependant, plus qu’un patient, l’individu est un agent qui possède des ressources (monétaires et en biens) et un droit de contrôle sur celles-ci. Définir la pauvreté à partir des seules ressources monétaires ne suffit pas. Le fait de posséder des ressources ne constitue pas une fin en soi, mais un moyen nécessaire à l’accomplissement d’une vie digne d’être vécue. En définissant ces moyens de réalisation comme un droit d’accès et de contrôle des ressources, l’approche par les entitlements nous permet de redéfinir la pauvreté comme un manque de ces droits fondamentaux.

Droits d’accès et de contrôle des ressources : une critique des approches en termes de ressources

En 1981, Amartya Sen publie un ouvrage que l’on peut considérer comme le fondement de l’approche qu’il développera plus tard. Dans Poverty and Famines [1981], il montre que la définition standard usuellement utilisée par les organisations internationales lors des périodes de crises alimentaires conduisant à l’apparition de famines n’est pas opérationnelle. Selon cette approche, appelée F.A.D., pour Food Availability Decline, les situations de famine seraient essentiellement dues au déclin tendanciel de l’offre de nourriture disponible. La production de nourriture ne serait pas suffisante pour nourrir l’ensemble de la population. On retrouve ici l’argument malthusien que nous avons déjà rencontré selon lequel la croissance démographique pèse sur la croissance de la production et entraîne des situations de pénurie alimentaire qui frappe essentiellement les plus pauvres, ceux qui n’ont pas les moyens monétaires de se procurer ce niveau vital de nourriture. Dans le second cas, il s’agit d’une situation latente dans laquelle les ménages pauvres ne consomment pas suffisamment de nourriture pour survivre, en raison notamment d’une contrainte pesant sur l’accès à cette nourriture.

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Toutefois, Sen insiste sur une seconde voie à explorer dans l’appréhension des famines. A partir de l’étude de la grande famine qui a touché le Bengale en 1943, il montre que les deux raisons précédentes étaient absentes lors de la survenue de cette catastrophe. Selon l’analyse standard, cette famine serait due à une baisse exceptionnelle de l’offre totale de riz. Sen (1981) montre que, même si l’année 1943 n’a pas été une année d’abondante production, les stocks de riz étaient suffisants pour nourrir l’ensemble de la population concernée. La famine peut alors survenir lorsque «les greniers sont pleins». Ainsi, la relation directe entre la production agricole et la consommation de denrées vivrières n’est plus évidente : la famine n’est plus exclusivement influencée par l’offre agricole.

Dans la même logique, il montre que si une chute brutale de la quantité de nourriture disponible apparaît, elle ne touche pas toutes les classes de population de la même manière : certaines catégories sociales ou ethniques ne connaissent pas de baisse de leur consommation, tandis que d’autres, dans la même région, rencontrent de graves difficultés. Ces observations l’amènent à s’interroger sur les causes exactes de l’apparition, très localisée socialement et géographiquement, de la famine. Il remarque très rapidement que les classes sociales qui  souffrent de famine sont celles qui n’ont pas un accès aisé à la nourriture. Soit parce que les marchés d’échange sont inaccessibles (problèmes d’enclavement géographique), soit parce qu’ils ne possèdent pas les moyens de contrôler cet accès à la nourriture (relations de pouvoirs). L’approche standard, en laissant de côté les phénomènes d’interdépendance économique et sociale, ne prend pas en considération la relation entre l’individu et cette nourriture, d’une part, et entre les individus entre eux, d’autre part (Sen, 1981].

Il importe alors de comprendre pourquoi les victimes de famine n’ont pas les moyens de se procurer de la nourriture. La réponse qu’apporte Sen repose sur la notion d’entitlement, définie comme le droit de contrôle  que chaque indidivu possède sur ses ressources – son droit de propriété en quelque sorte – en vue d’obtenir d’autres biens – en l’occurrence de la nourriture dans le cas des famines (Le terme entitlement pose un problème de traduction. Nous considérerons ici que le verbe “to entitle” signifie “offrir à quelqu’un le droit à”. Entitlement sera donc traduit par “droit à”. D’autres traductions sont possibles (Sen [1987], Igersheim [2004] ou Farvaque [2005]). Cette approche «se concentre sur la capacité des individus à se procurer de la nourriture par les moyens légaux en vigueur dans la société, incluant l’utilisation des procédés de production, des opportunités de marchés vis-à-vis de l’État, et les autres méthodes d’acquisition de la nourriture» (Sen 1981:45, notre traduction]). L’individu possède un ensemble de biens qu’il a produit (relation avec la nature), acheté (relation avec autrui) ou dont il a hérité sur lesquels il possède un droit de propriété, que Sen nomme les dotations individuelles (endowments of a person).

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Celles-ci peuvent prendre plusieurs formes : (i) du capital physique sous forme d’actifs, (ii) du capital financier, (iii) du capital humain, sous la forme de niveaux d’éducation ou d’instruction, (iv) du capital social, sous forme de réseau ou de transferts (Pour une définition du capital social se reporter à Bourdieu [1980], Coleman [1988] ou Putnam [1995]). La mobilisation de ces différentes formes de capital, à tout moment, peut lui permettre d’échanger avec un tiers en vue d’obtenir certains biens. Cette relation avec autrui peut être représentée par une carte des droits à l’échange (exchange entitlements mapping) que Sen définit [1981:46, notre traduction] comme «la fonction spécifiant l’ensemble des paniers de biens alternatifs que l’individu peut acquérir grâce aux différents paniers de ressources qu’il possède» ou encore l’ensemble des biens que l’individu peut acquérir en mobilisant ses ressources.

Cette carte des droits à l’échange, c’est-à-dire la capacité qu’ont les individus à se procurer les biens qu’ils souhaitent, dépend de facteurs institutionnels comme les caractéristiques légales, politiques, économiques ou sociales ainsi que la position qu’occupe l’individu au sein de la société. Dans le cas des famines, les individus sont donc dans une position où ils ne peuvent mobiliser leurs ressources, c’est-à-dire que l’ensemble de leurs ressources ne contient pas les biens qui peuvent être échangés contre ceux qui leur permettraient d’atteindre les niveaux nutritionnels minimums. Il s’agit d’un défaut de droits à l’échange (entitlement failure).

L’intérêt de cette approche en termes d’entitlements permet de mettre en lumière la relation qu’entretient chaque individu avec ses propores ressources. Dorénavant, le manque de ressources n’est plus la seule cause de survenue des famines ; il s’agit de prendre en compte la possibilité qu’ont les individus de contrôler leurs ressources, de les mobiliser en vue de les échanger, ainsi que les conditions institutionnelles en vigueur dans la communauté. Les causes de survenue de la famine sont multiples : (i) un manque de nourriture ; (ii) un manque de ressources permettant d’acquérir la nourriture ; (iii) un manque de contrôle sur ses ressources ; (iv) un effondrement des droits d’accès au marché (Sen [1999] parle d’aliénation d’une certaine catégorie d’individus par une autre). Ce sont ces quatre raisons qui forgent l’approche par les entitlements. Il s’agit alors d’étendre cette approche à l’analyse de la pauvreté.

Vers une redéfinition de la pauvreté

Si l’analyse de la famine et de ses causes par les entitlements est dorénavant parfaitement acceptée, peu d’études sur la relation entitlements/pauvreté ont été publiées. Cette relation a surtout été abordée à travers le prisme du conflit (Verstegen, 2001), ou de celui du droit (Parthsarathy, 2002). Il est donc nécessaire de présenter, dans l’optique d’une définition de la pauvreté, comment les différents concepts peuvent être articulés économiquement.

Les trois approches – utilitariste, rawlsienne et en termes de besoins essentiels, qui semblent différentes à première vue sont, en réalité, très proches puisqu’elles se focalisent sur les moyens nécessaires au bien-être : les ressources de l’individu (monétaires, en biens premiers et en biens essentiels). Ces approches souffrent d’une critique commune émise par Sen : l’absence de considération pour la notion de diversité des individus. Centrer son attention sur les ressources occulte toute une partie de l’information nécessaire à la définition et à la détermination de la pauvreté : nous devons garder à l’esprit que tous les individus sont différents, tant biologiquement que socialement. Ainsi, deux individus qui possèdent un même revenu et qui atteignent un même niveau de bien-être, sont considérés comme strictement identiques du point de vue de leurs caractéristiques personnelles (Ce qui rejoint la notion d’agent représentatif dans la théorie utilitariste ou encore l’hypothèse rawlsienne de voile d’ignorance). Il en va de même si on considère les besoins essentiels : si l’on offre à deux personnes les même biens pour satisfaire leurs besoins essentiels correspondants, on fait l’hypothèse forte et contestable qu’elles sont capables, à partir de mêmes biens, de retirer une satisfaction identique.

Toutefois, et nous rejoignons Sen dans cette critique, il est indispensable de garder en tête l’existence de différences entre les individus, tant au niveau physiologique qu’au niveau du contrôle de leurs ressources. Au niveau des différences physiologiques (sexe, poids, taille, âge, ethnie ou présence ou non d’un handicap quelconque, etc.), un ensemble de caractéristiques peuvent contraindre l’utilisation des ressources. Supposons deux femmes, dont une enceinte. Supposons en outre, qu’elles perçoivent toutes les deux le même salaire, toute autre chose égale par ailleurs. Pour les utilitaristes, si le salaire est supérieur au salaire qui définit la ligne de pauvreté, les deux femmes échappent à la pauvreté. Toutefois, cette conclusion radicale occulte l’importance des caractéristiques des deux individus. Imaginons un instant que les deux femmes veulent se rendre sur un marché dans une ville voisine. Pour se faire, elles doivent obligatoirement utiliser le seul moyen de locomotion à leur disposition : une bicyclette. Il paraît évident que la femme enceinte ne pourra se déplacer que très difficilement, et donc ne pas pouvoir atteindre le marché. Le résultat en termes d’accomplissements n’est plus le même : les deux femmes ne peuvent prétendre à un même niveau de bien-être à partir d’un même revenu (D’ailleurs, il serait raisonnable de penser que les deux femmes dotées d’un même revenu ne se procureraient pas le même moyen de locomotion : la femme valide achèterait une bicyclette, la femme enceinte se tournerait vers un moyen alternatif comme employer un tiers pour se rendre au marché à sa place).

On peut appliquer le même raisonnement mais de manière plus directe pour les deux autres approches. Doter tous les individus d’une communauté de moyens identiques ne permet pas d’affirmer que tous ces individus obtiennent des résultats identiques, puisqu’il est nécessaire de prendre en compte les comportements de consommation. La méthode de  détermination de la pauvreté basée sur les moyens est tout au plus un second best (Sen [1981]). Il est donc nécessaire de dépasser cette appréhension ressourciste du bien-être et de la pauvreté et de s’orienter vers celle exprimée en termes de réalisations. Viser une égalité dans les moyens ne résout qu’une partie du problème de la pauvreté et de s’orienter vers celle exprimée en termes de réalisations. Viser une égalité dans les moyens ne résout qu’une partie du problème de la pauvreté.

Il est également important de considérer la pauvreté à travers le prisme du contrôle de ses propres ressources. L’approche des entitlements permet alors de redéfinir et d’étendre la pauvreté en ces termes. Nous avons vu que les famines peuvent survenir lorsque le stock de nourriture est suffisant pour nourrir toute une communauté, et qu’elle frappe plus particulièrement certains groupes vulnérables. Or, Sen explique ce phénomène par le fait que certains groupes d’individus n’ont plus le contrôle de leurs propres ressources, c’est-à-dire qu’ils ne sont plus capables de transformer ces ressources en nourriture via l’échange avec des tiers. Leur carte des droits à l’échange est alors réduite. Il est possible d’expliquer la pauvreté dans les mêmes termes, à savoir qu’un individu est pauvre lorsqu’il ne possède pas la capacité (Sen parle d’habilité, traduction d’ability) de transformer ses ressources en accomplissements : la pauvreté serait alors un défaut d’entitlements (Bertin, Sirven [2006]).

Les causes de la pauvreté sont, ici aussi, multiples : (i) un manque de ressources ; (ii) une incapacité à contrôler ses propres ressources ; (iii) un défaut de droits d’accès aux marchés. Même si nous devons accepter l’existence et l’importance de la première cause, celle-ci s’avère très rapidement limitée pour capter l’intégralité des privations dont sont victimes les indigents. L’exercice d’un pouvoir discrétionnaire sur l’accès à certains biens et services peut causer plus de dégâts qu’un manque de ressources. Un revenu décent ne garantit pas un niveau de vie supérieur au seuil de pauvreté . La mobilisation d’un stock important de capital ne permet pas d’assurer à lui seul le bien-être d’une famille. Il est dorénavant important de considérer, non seulement, les caractéristiques personnelles dans la relation individu-ressources, mais aussi, les rapports de force et de domination dans la relation individu-individu. La définition de la pauvreté comme défaut d’entitlements nous permet de garder à l’esprit ce double niveau d’analyse.

Même si cette approche permet d’enrichir considérablement l’appréhension et la compréhension de la pauvreté, certaines critiques peuvent être avancées. Reconnaissons, d’ailleurs, l’honnêteté dont fait preuve Sen puisqu’il présente lui-même une série de critiques dans son ouvrage (Sen, 1981). Premièrement, il reconnaît que cette approche en termes d’entitlements peut très vite devenir confuse et floue. La spécification des relations d’échanges dépendent de l’environnement politico-économique (économie capitaliste, économie socialiste, économie de troc, etc.), et de l’influence des droits de propriété sur les dotations. L’approche par les entitlements, en reconnaissant, de facto, l’existence de droits de propriétés s’insère dans un schéma correspondant au système capitaliste. Or, le mode de fonctionnement de nombreuses sociétés et communautés, dites traditionnelles, ne repose pas précisément sur ce système capitaliste. En Afrique, par exemple, la propriété terrienne est dominée par des normes, coutumes et règles qui marquent l’appartenance (belonging) et le droit d’aînesse (seniority). L’extension de l’approche aux environnemental entitlements (Leach et al.,1997) permet de prendre en compte les mécanismes institutionnels de répartition et de contrôle des ressources à travers la notion d’appartenance à une collectivité mais également à un système plus vaste comprenant la biosphère, plutôt que comme une simple relation d’échange dans un système de propriété privée. L’approche par les entitlements, en ignorant ces éléments, ne permet pas d’expliquer certaines formes de pauvreté, comme celle relative à l’environnement naturel (Gore 1993; Devereux, 2001).

Deuxièmement, Sen reconnaît que les études empiriques souffrent d’un manque de données précises. Toutefois, il tempère rapidement cette remarque en affirmant que le but de l’approche n’est pas de donner un résultat précis mais de mettre en lumière les changements dans les relations d’échange et de contrôle des ressources lors de la survenue de famines. L’ambition n’est donc pas d’offrir un résultat formel et indiscutable mais de montrer l’avantage d’une analyse plus complète en termes d’identification des causes possibles d’apparition de la famine et de la pauvreté.

Un troisième niveau de critique se concentre autour de l’absence de prise en compte de certains «droits à», que l’on pourrait qualifier de pervers, qui entraînent un transfert de droits violant les droits individuels offerts par la société. Le pillage des ressources privées est un cas d’entitlements pervers. Même si l’échange à lieu (les ressources passent d’une main à une autre), celui-ci de fait de façon forcée, illégale et ne permet pas à l’individu victime d’obtenir un autre bien.

Un quatrième niveau de critique peut être émis à l’égard de cette approche. En formulant des relations d’échange sur une base purement marchande, Sen ignore les relations de pouvoir qui existent au sein du ménage. Or, ces relations sont également importantes pour expliquer la survenue de phénomènes de pauvreté qui peuvent frapper plus particulièrement les femmes et les enfants. Ceux qui détiennent les droits d’accès et de contrôle des ressources au sein du ménage (la plupart du temps les hommes, chefs de ménage) souffrent rarement des mêmes privations que les autres groupes (femmes et enfants) qui composent le ménage. Le cadre d’analyse offert par cette approche sous évalue l’importance de la pauvreté, notamment en termes de discriminations, de disparités intra-ménages et de rapport de pouvoir entre les hommes et les femmes.

Ces quatre niveaux de critiques permettent de dégager deux impasses majeures à l’analyse de la pauvreté par les entitlements. Premièrement, cette approche individualiste ne reconnaît pas l’importance des relations qui enchâssent (embedded) les individus dans un tissu social, historique et politique. Deuxièmement, la survenue des famines comme des situations de pauvreté n’est analysée qu’à travers le prisme des relations économiques ou de désastres naturels. Ces situations ne permettent d’expliquer qu’une infime part des famines et de la pauvreté, occultant les tensions politiques ou sociales, qui malheureusement permettent d’expliquer bon nombre des famines africaines des années 1990 (Von Braun et al., 1998). De plus, cette approche reste, in fine, focalisée sur les biens (reproche fondamental de Sen à l’encontre des approches dites fétichistes), comme le notent Pressman et Summerfield (2002:430, notre traduction) : «bien que l’ approche par les entitlements place le bien-être individuel au centre des préoccupations, la notion reste focalisée sur les marchandises», ce qui en relativise la portée analytique.

Malgré les limites soulevées et présentées ici, il n’en reste pas moins que cette approche se révèle importante dans l’évolution de la pensée économique sur les questions de pauvreté. Elle a permis de passer d’une conception purement ressourciste à une conception centrée sur les relations qu’entretient l’unité considérée (individu, ménage, communauté) avec ses dotations et avec les tiers. La pauvreté n’est donc plus un phénomène homogène qui s’appliquerait de façon équivalente à tous les membres d’une société mais, compte tenu de l’hypothèse de diversité humaine, de manière individuelle et contingente à un ensemble de caractéristiques personnelles. La pauvreté n’est plus perçue comme un manque de – ressources, droits, biens premiers et biens nécessaires –, mais comme une inadéquation personnelle des moyens de conversion des ressources en accomplissements. C’est cette relation qui est mise en avant à travers le concept d’entitlements, qui est prolongée dans l’œuvre de Sen, et qui se trouve au cœur de l’approche par les capabilités, développée depuis plus de vingt ans par de nombreux scientifiques de part le monde. C’est celle-ci que nous proposons de présenter ici.

1.2. Le cœur de l’approche : capabilité, fonctionnements et fonction d’utilisation

Malgré les critiques émises à l’égard de l’approche précédente, Sen tient un argument de taille qui lui permet de d’aller plus loin dans la caractérisation de la pauvreté que les approches qu’il remet en cause. Celles-ci, en plaçant la définition de la pauvreté sous l’angle exclusif des ressources, occultent les relations entre ces ressources et ceux qui les possèdent. A l’inverse, c’est cet argument que Sen va reprendre et étendre à partir de 1981 : les ressources des individus ne peuvent suffire pour décrire, de manière fidèle, leur bien-être. Il met alors en lumière la complexité des relations qu’entretiennent les individus avec les biens (commodities), les individus entre eux (relations sociales) et les individus avec leur environnement (institutions, normes, coutumes, etc.). Ce triple niveau de relations met l’individu au centre des préoccupations, tant au niveau du développement – on parle dorénavant de développement humain (PNUD 1990, 1994) – qu’au niveau de l’étude de la pauvreté. Le refus, exprimé par Sen, de considérer l’individu comme une entité homogène, représentative de la collectivité, pour laquelle l’environnement n’aurait qu’une place contingente et exogène, et qui ne serait qu’un «réceptacle passif de sensations» (Farvaque 2005: 91), lui permet de donner de la consistance à cet être humain. Celui-ci est unique (il est caractérisé par des éléments endogènes comme le sexe, l’âge, l’ethnie, etc.), il est responsable, il effectue des choix et il est libre de mener le type de vie qu’il a raison de valoriser.

Nous allons voir comment, à partir de cette vision de l’individu, Sen offre un nouveau cadre d’analyse à la pauvreté et de la qualité de la vie (quality of life) – Cette notion de “quality of life” reviendra dans tous les écrits de Sen qui ont pour objet l’approche par les capabilités. Sen refuse d’utiliser le terme well-being (bien-être) trop connoté utilitariste et qui ne représente pas de manière fidèle la vie que les individus ont raison de mener (Sen, 1992). Originellement, l’approche par la qualité de vie a été proposée par Morris (1979) comme une alternative à la mesure du bien-être basée sur le revenu par tête. Toutefois, il est utile de rappeler ce qu’est l’approche par les capacités et ce qu’elle n’est pas. L’approche par les capacités n’est pas une théorie de la justice comme peut l’être la théorie proposée par Rawls. Même s’il reconnaît une certaine attirance pour cette dernière (Sen, 1999a), Sen refuse de souscrire au perfectionnisme sous-jacent à l’œuvre de Rawls. L’approche par les capacités n’est pas non plus une formule magique à partir de laquelle tous les problèmes en économie pourraient être résolus (Robeyns, 2000), proposant simplement un outil permettant de conceptualiser et d’évaluer la pauvreté (Robeyns, 2005). Par contre, l’approche par les capacités offre un cadre théorique à l’évaluation du bien-être individuel (individual welfare) et des arrangements sociaux (social arrangements), ainsi qu’une base théorique pour l’étude de champs disciplinaires aussi variés que l’économie, la science politique, la justice sociale ou la philosophie concernant des problématiques d’inégalité, de pauvreté ou de politiques de développement (Robeyns, 2005).

L’objectif de cette section sera double : il s’agira (i) tout d’abord, de proposer une  définition des concepts utilisés par Sen L’approche par les capabilités bien que créées par Sen, a fait l’objet de nombreuses extensions qui ont permis d’enrichir le vocabulaire utilisé. Nous reviendrons plus tard sur ces extensions et nous n’aborderons ici que les concepts purement senniens, (ii) puis d’insiter sur deux points qui montrent plus particularité de l’approche par rapport aux théories concurrentes : (a) l’importance du rôle joué par la fonction d’utilisation lors du passage des ressources aux capabilités (et ainsi insister sur l’apport de la théorie par rapport aux approches focalisées sur les ressources) puis (b) sur le rôle du choix et de la liberté individuelle lors du passage des capabilités aux fonctionnements accomplis.

Définitions et formalisation

Comme nous venons de le voir, l’approche par les capabilités offre un nouveau cadre théorique pour l’évaluation de la pauvreté. Celui-ci implique l’utilisation d’un champ sémantique nouveau qui, s’il prête parfois le flanc à critiques (Benicourt, 2004), mérite d’être explicité. Nous nous proposons de retracer l’évolution des concepts à travers leur définition et d’en proposer une formalisation qui peut éclaircir le propos – Cette formalisation n’apparaît qu’une seule fois dans l’œuvre de Sen, dans son ouvrage fondateur Commodities and Capabilities (1985). L’abandon de la formalisation peut, à notre avis, résulter d’une volonté d’éviter l’excès de mathématisation, en vue d’élargir l’audience à un public plus large que les seuls économistes.

Sen (1985) part des limites opposées aux approches précédentes : les biens ne doivent pas être considérés comme une fin en soi, mais comme le moyen d’améliorer la qualité de la vie. Il n’est donc plus pertinent de se focaliser sur ces derniers pour étudier la pauvreté. Deux individus dotés des mêmes ressources peuvent atteindre des résultats différents en termes de bien-être. La question est alors de savoir pourquoi. La réponse offerte par Sen repose sur l’hypothèse de diversité humaine. Ces deux individus ne vont pas utiliser leurs ressources (qui sont, par hypothèse, équivalentes) de manière identique, car ils sont différents dans leurs caractéristiques physiques et mentales. Même si les biens envisagés ont exactement les mêmes caractéristiques, le rapport entre l’individu et ce bien n’est pas le même. Pour cela, Sen part des travaux de Gorman (1956) et Lancaster (1966) qui stipulent que les biens doivent être appréciés pour leurs caractéristiques intrinsèques et non pour eux-mêmes. Un morceau de pain n’est pas valorisé pour lui-même mais pour ses caractéristiques nutritionnelles et 109 sociales espérer obtenir grâce à ce bien peine de retomber dans les travers des approches critiquées. Pour juger du bien-être individuel, il nous faut changer d’espace d’information pour s’orienter vers ce que les individus peuvent être et faire grâce à leurs ressources. Il nous faut donc considérer l’espace de fonctionnements (functionings), c’est-à-dire (Sen [1987: 6, notre traduction]) : «ce que la personne est capable de faire (doing) grâce à ses ressources et à leurs caractéristiques». Il s’agit alors d’évaluer ce que l’individu peut accomplir grâce à ses ressources.

Plus tard (Sen, 1999b: 82), Sen définira les fonctionnements comme : “les différentes choses qu’une personne peut aspirer à faire ou à être”. Cette approche se distingue donc des approches alternatives en ce sens (Sen, 1987: 7, notre traduction) : “qu’un fonctionnement est alors différent de (i) posséder un bien (et les caractéristiques correspondantes), auquel il est postérieur et (ii) retirer une utilité (dans le sens de satisfaction résultant du 111 fonctionnement) auquel il est prioritaire”. L’individu peut alors accomplir tout un ensemble de fonctionnements participant à son bien-être. Cet ensemble est multidimensionnel dans la mesure où il correspond à une combinaison de plusieurs fonctionnements, des plus simples, manger convenablement, jouir d’une liberté d’échapper aux maladies évitables (Sen, 1999a), aux plus complexes comme prendre part à la vie de la communauté, etc.

La capabilité individuelle est alors (Sen, 1999b: 83) : “les différentes combinaisons de fonctionnements qu’il est possible de mettre en œuvre. Il s’agit donc d’une forme de liberté, c’est-à-dire de liberté substantielle de mettre en œuvre diverses combinaisons de fonctionnements”. L’ensemble capabilité est l’ensemble des vecteurs de fonctionnements que l’individu peut choisir. Et “si la combinaison des fonctionnements reflète les accomplissements réels, l’ensemble des capabilités représente, quant à lui, sa liberté d’accomplir, c’est-à-dire les combinaisons de fonctionnements possibles, à partir desquelles l’individu peut choisir” (Sen [1999b: 83]).

Deux niveaux apparaissent : (i) celui des accomplissements, correspondant à la réalisation de fonctionnements particuliers et (ii) celui de la liberté d’accomplir ces fonctionnements, c’est-à-dire la capabilité. A ce stade, nous pouvons formaliser pour rendre plus clair le propos : xi = un vecteur de biens que possède l’individu i ; c(.) = une fonction (qui n’est pas nécessairement linéaire) qui permet de convertir un panier de biens en un vecteur de caractéristiques de ces biens ; fi(.) = une fonction d’utilisation de l’individu i ; Fi = l’ensemble des fonctions d’utilisation fi, parmi lequel l’individu peut effectuer son choix ; hi(.) = la fonction de satisfaction que l’individu i retire de ses fonctionnements (La satisfaction doit être prise en relation avec l’espace des fonctionnements uniquement).

De là, on peut construire le vecteur bi qui représente le fonctionnement atteint par l’individu lorsqu’il choisit la fonction d’utilisation fi pour un panier de biens xi : bi = fi(c(xi)) (Sen note que le vecteur de fonctionnement bi ne dépend pas uniquement des caractéristiques des biens possédés mais peut également être influencé par les fonctionnements des autres personnes, de la santé publique ou encore des programmes médicaux… Sen (1985)). Ce vecteur bi représente ce que l’individu «est» (being), et ce qu’il «fait» (doing), le bien-être n’étant qu’une évaluation de ce vecteur, l’indication de son état atteint. Il propose une fonction d’évaluation du bien-être sur la base de ces fonctionnements : Vi = vi(fi(c(xi))) = vi(bi). Ici, bi ne représente qu’un seul vecteur de fonctionnements, or l’individu fait face à un ensemble de vecteurs de fonctionnements parmi lesquels il va pouvoir choisir. Cet ensemble de fonctionnements réalisables est noté : Pi(xi) = { bi / bi = fi(c(xi)), pour tout fi(.) ∈ Fi }. Or, le choix de l’individu n’étant pas infini, il est contraint par l’ensemble X et le vecteur de fonctionnements réalisables devient: Qi(xi) = { bi / bi = fi(c(xi)), pour tout fi(.)∈ Fi et pour tout xi ∈ Xi}. Cet ensemble Qi représente alors formellement l’ensemble capabilité de l’individu, c’est-à-dire la liberté que possède l’individu de choisir parmi toutes les alternatives possibles les fonctionnements qu’il valorise étant donnés ses caractéristiques personnelles et son environnement social.

A ce stade du raisonnement il paraît important de s’arrêter quelque peu sur cet ensemble capabilité. Par définition, Qi est composé d’un ensemble disparate de fonctionnements bi parmi lequel l’individu va choisir ceux qu’il valorise, c’est-à-dire ceux qui vont contribuer à améliorer son bien-être. Il est donc clair, même si cela n’apparaît pas formellement chez Sen, qu’il existe deux types de fonctionnements : ceux qui sont potentiellement accessibles (fonctionnements potentiels) mais qui ne sont pas choisis par l’individu, et ceux qui sont accessibles et qui sont choisis (fonctionnements accomplis). L’ensemble des fonctionnements potentiels constitue l’espace des capabilités et les fonctionnements accomplis constituent un sous-ensemble à l’espace des capabilités. Si l’on considère l’espace des fonctionnements potentiels, il semblerait qu’il soit quasi-infini.

En effet, si l’on considère tous les fonctionnements qui sont potentiellement atteignables par un individu dans une société, la liste peut être très longue. Toutefois, l’introduction des conditions environnementales et sociales vient limiter cette liste. En effet, chaque société offre un ensemble de fonctionnements potentiels qui lui est propre et qui ne correspond pas à l’ensemble d’une autre société. Par exemple, il parait évident que certains fonctionnements sont réalisables dans toutes les sociétés (Sans pour autant que ceux-ci soient effectivement réalisés) – on parle alors de fonctionnement de base – comme manger décemment, boire de l’eau de qualité. Par contre, certains fonctionnements ne sont pas réalisables dans toutes les sociétés – participer à la vie de la communauté n’est pas un fonctionnement réalisable par la caste des Intouchables en Inde, puisque les coutumes sociales de la société indienne ne le permettent pas. Il n’existe donc pas une liste définitive de fonctionnements, seulement une base commune à toutes les sociétés.

La fonction d’utilisation : l’élément clé dans le passage des ressources aux capabilités

La fonction d’utilisation fi(.) est la première originalité de l’approche par les capabilités. En effet, Sen insiste particulièrement sur cette fonction qui conditionne la conversion des ressources en moyens de réalisation du bien-être fondé sur les fonctionnements. Les ressources, qui jusqu’alors étaient considérées comme une fin en soi, acquièrent une importance relative, quoique primordiale. Si la possession garantie de ces ressources n’assure pas à la personne qui les possède d’atteindre le niveau de bien-être attendu, leur absence réduit considérablement la possibilité pour l’individu d’élargir son ensemble de capabilité. Plusieurs facteurs, présents en filigrane dans la fonction d’utilisation, peuvent contraindre l’individu à ne pas réaliser ce qu’il attend dans la vie (Bertin, 2005b) : (i) l’hétérogénéité des personnes (caractéristiques physiques, mentales, sexuelles), (ii) la diversité de l’environnement (les paramètres du climat, le caractère endémique de maladies infectieuses, la pollution), (iii) les disparités de l’environnement social (nature des relations sociales, des services publics), (iv) la relativité des perspectives (statut de la personne dans la société, vie sociale, réponse à certaines normes) et enfin (v) la distribution au sein de la 118 famille (règles de répartition en usage dans une famille) – (Sen, 1999b). Il paraît ainsi évident que les approches ressourcistes, en ignorant ces facteurs de conversion, sont limitées dans l’explication de la pauvreté.

A ce stade de la présentation, il est nécessaire d’insister sur la présence des caractéristiques personnelles dans la fonction d’utilisation. Ces dernières impliquent une transformation des ressources en capabilités différente selon les individus. De même, deux individus peuvent, à partir d’un même bien, ne pas transformer les caractéristiques de ce bien en une capabilité identique. Prenons un exemple : Alice et Benjamin possèdent tous les deux un sac de riz. Toutefois, Alice est atteinte d’une maladie de l’estomac, l’empêchant de digérer correctement le riz. Un même bien, ici le sac de riz qui possède des caractéristiques nutritionnelles identiques pour les deux individus, ne permet pas à Alice et Benjamin d’obtenir le même espace des capabilités. Ils possèdent la même ressource mais ils ne peuvent l’utiliser de la même façon. Dans un espace en termes de ressources, ils auraient un même niveau de bien-être. Par contre, dans l’espace des capabilités, ils ne peuvent obtenir le même ensemble de fonctionnements potentiels. Alice a un nombre de fonctionnements inférieur à celui de Benjamin. Elle va devoir se tourner vers d’autres ressources (le pain, par exemple, ou les féculents) pour espérer obtenir le même ensemble capabilité que Benjamin. L’environnement social est également un facteur déterminant dans le processus de conversion. Une société dont les normes discriminent un groupe particulier contraint également cette transformation. Supposons un homme et une femme qui possèdent le même revenu. Toutefois, dans cette société, les femmes ne peuvent disposer librement de leur argent pour acheter ce qu’elles veulent, étant obligées d’en référer à leur mari. D’après l’approche monétaire, puisque l’homme et la femme ont le même niveau de revenu, ils vont en tirer tous les deux la même satisfaction et le même niveau de bien-être. Or, ces normes sociales, contraignantes pour les femmes, réduisent leur espace des capabilités.

Certains, comme Kuklys et Robeyns [2004], intègrent les facteurs d’environnement social dans les arguments de la fonction d’utilisation. Celle-ci deviendrait, selon elles, fi(c(xi ; zi)) avec zi l’influence des facteurs sociaux sur les individus. Toutefois, inclure ce facteur social comme argument de la fonction d’utilisation nous paraît inutile puisque, comme nous venons de le montrer, Sen considère que ceux-ci sont déjà pris en compte dans la fonction fi. De plus, comme le remarque Farvaque [2005: 104], elles considèrent ce facteur comme «un ensemble de ressources personnelles inégalement distribué (talent, capacités à faire des efforts,…) et comme un ensemble de bénéfices induits par les structures sociales (effet de l’ éducation, bénéfice tiré du fait d’ habiter dans une région prospère,…)». Cependant, nous refusons l’interprétation de Farvaque qui sépare ressources internes – comme le talent – et ressources externes – comme les services publics. Il insère les premiers dans la fonction d’utilisation tandis qu’il considère les seconds comme un argument de cette fonction. Or, il nous semble plus logique de replacer les services publics au niveau de l’environnement social de l’individu, ce dernier n’ayant aucun contrôle sur ces derniers à titre individuel.

Pour résumer, la fonction d’utilisation qui permet de convertir les ressources en capabilités dépend de deux éléments : (i) les caractéristiques propres à chacun et (ii) l’environnement social, politique, économique et environnemental qui s’impose à l’individu. Il est donc hasardeux de conclure que deux individus identiquement dotés en ressources puissent prétendre au même ensemble de capabilité. Cette critique envers les autres approches marque la première originalité de l’approche par les capabilités. La question du choix, et de sa place dans le processus qui conduit des ressources à la qualité de la vie et au bien-être, en constituent la seconde.

La problématique du choix dans l’approche par les capabilités

La seconde originalité de l’approche par les capabilités repose sur la place accordée aux problématiques du choix et de la liberté individuelle. Ces deux éléments s’expriment, non seulement, lors du passage des fonctionnements potentiels à l’ensemble des fonctionnements accomplis, mais également dans le choix de la fonction d’utilisation. Commençons par le deuxième point. Il est dit (Sen [1987: 7]) que l’individu fait face à un ensemble de fonction d’utilisation Fi parmi lequel il va choisir une certaine fonction fi(.) étant données ses ressources. Ainsi, à partir d’une même ressource comme une bicyclette, un individu va pouvoir choisir entre plusieurs fonctions d’utilisation – par exemple, se déplacer, faire du sport ou même l’échanger contre un autre bien. Comme l’écrit Sen [1987: 18, notre traduction] : «la fonction d’utilisation est, en partie, une question de choix parmi l’ensemble des fonctions d’utilisation possibles».

La question du choix est également présente plus loin dans le processus sous-jacent au passage de l’espace capabilités à celui des fonctionnements accomplis. Comme nous l’avons écrit, l’ensemble capabilités représente les vecteurs alternatifs de fonctionnements potentiels compte tenu des caractéristiques personnelles et environnementales. Ainsi, les fonctionnements potentiels sont toutes les alternatives auxquelles peut prétendre l’individu en question (Nous entendons valoriser comme le fait d’accorder une certaine utilité (dans le sens commun du terme) à la réalisation d’un fonctionnement particulier). Toutefois, l’individu ne valorise pas tous les fonctionnements auxquels il peut prétendre. Il émet alors des préférences, préférant réaliser tel fonctionnement et pas tel autre : il possède alors le choix de réaliser les fonctionnements qu’il valorise. La question du choix est ici proche de celle de la liberté individuelle. En effet, la définition de la capabilité comme liberté d’être et de faire rejoint celle de la liberté de choisir. S’il est libre d’exprimer un choix, l’individu retirera certainement plus de bonheur à la réalisation du fonctionnement que s’il est contraint (La présence d’un dictateur qui impose un fonctionnement particulier est un bon exemple de dénis de liberté de choix des fonctionnements).

D’ailleurs, Sen insiste sur l’importance de la liberté de choix dans l’évaluation du bien-être («Il est possible pour une personne d’avoir un véritable avantage et de le « gâcher» tout simplement», (Sen [1987: 3, notre traduction]).  Cette citation met en avant la responsabilité de l’individu de choisir et de «tirer profit» de toutes les opportunités (en termes de fonctionnements potentiels) qui s’offrent à lui). Selon lui, lors de l’évaluation des situations individuelles, il est nécessaire de prendre en compte non seulement les réalisations effectives mais aussi l’étendue du choix qui s’offre à l’individu (Toutefois, il se peut que l’augmentation des choix possibles entraîne l’individu dans l’embarras et la confusion. Le fait de devoir choisir peut alors diminuer le bien-être).

Il s’agit alors de ne plus seulement évaluer le bien-être individuel (individual well-being) qui ne prend en compte que les réalisations des individus (leurs fonctionnements accomplis) mais l’avantage (advantage), dont chacun peut jouir. Ainsi (Sen [1987: 3, notre traduction]) «la notion d’avantage fait référence aux opportunités réelles d’une personne face à celles des tiers. Cette notion d’avantage est plus proche de celle de liberté de bien-être que celle du bien-être elle-même». L’étendue du choix fait désormais partie intégrante de la qualité de vie des individus et de son évaluation. Sen [1999b:68] de poursuivre : «choisir est en soi une composante précieuse de l’existence et une vie faite de choix authentiques entre des options sérieuses peut être considérée – précisément pour cette raison – comme plus riche». Augmenter les choix des individus, c’est leur offrir une liberté formelle d’améliorer leur sort en leur permettant de choisir les alternatives qu’elles valorisent et qui participent à leur bien-être.

2. L’appréhension de la pauvreté humaine en termes de capabilités et de fonctionnements

Une fois la définition des concepts posée, il est nécessaire d’aborder la problématique de la pauvreté au travers de ce cadre théorique. L’approche par les capabilités, en offrant une vision plus large que les approches en termes de ressources (monétaires ou en biens essentiels), permet d’appréhender la pauvreté de manière plus fine, et plus en phase avec la réalité. Toutefois, nous avons vu que le bien-être et la qualité de vie dans cette approche peuvent être observés à deux niveaux : un premier niveau en termes de liberté d’être et de faire – les capabilités – puis un second niveau en termes de réalisations effectives – les fonctionnements accomplis. Il nous paraît important de contribuer au débat qui existe autour de la détermination de la pauvreté grâce à une base informationnelle large, mais floue et ambiguë – la capabilité –, ou grâce à une base, certes plus étroite, mais beaucoup plus évidente – l’ensemble des fonctionnements accomplis. Avant d’expliciter le débat et de prendre position, il est nécessaire de présenter la place de l’agent dans la théorie de Sen puis de montrer comment l’évolution du concept de capabilité vers celui de liberté peut orienter l’appréciation de la pauvreté.

2.1. Agence et liberté

Pour comprendre la pauvreté dans cette nouvelle base informationnelle, il est nécessaire de présenter comment Sen appréhende l’individu, notamment en le considérant comme un agent et non comme un patient comme ont pu le considérer les trois approches précédentes. Cette qualité d’agent porte plus particulièrement sur la place du choix et de la liberté de choix de l’individu.

La notion d’«agency» : l’individu comme acteur de son propre devenir

L’une des critiques les plus virulentes de Sen à l’égard de l’utilitarisme concerne la place faite à l’individu, et plus particulièrement la recherche de son intérêt personnel comme seul comportement cohérent et rationnel. Dans Rational Fools [1987], il montre que les individus peuvent accomplir des actions, prendre des décisions qui n’ont pas pour unique objet la maximisation de l’intérêt personnel ; l’égoïsme n’est pas le seul comportement qui soit rationnel, comme le stipulaient des auteurs comme Spencer [1879] ou Edgeworth [1881], entre autres. A côté du sentiment d’égoïsme, Sen insiste sur ceux de compassion (sympathy) et d’engagement (commitment), deux formes d’altruisme (Pettit [2005]). S’il abandonne rapidement le premier pour des raisons évidentes – la compassion permet à l’individu d’améliorer son bien-être à travers l’augmentation de celui d’autrui (par un acte de générosité, par exemple -Pour Sen [2002:35, notre traduction], la compassion est «l’état où le bien-être de quelqu’un est affecté par la situation des autres») –, il s’intéresse plus particulièrement au second, qu’on peut définir comme un acte qui n’a pas pour but d’améliorer son propre bien-être mais celui de ceux vers qui l’action est dirigée — Pour Sen toujours [2002:35, notre traduction], l’engagement «signifie la rupture du lien étroit entre le bien-être individuel (avec ou sans compassion) et le choix de l’action».

Prenons l’exemple proposé par Sen [2002:35] selon lequel agir pour aider au soulagement de la misère des autres même si on n’en souffre pas personnellement est un acte d’engagement et non de compassion. Cette forme d’altruisme est en ce sens pure puisqu’elle transcende l’intérêt personnel de l’individu impliqué dans l’action, tandis que l’altruisme correspondant à la compassion ne fait qu’élargir le champ de la satisfaction. Toute la difficulté de cette dichotomie – compassion / engagement – réside dans la limite fine entre les deux. Dans notre exemple, si l’on évalue le bien-être en termes de résultats, il est clair que c’est un cas d’engagement : les bénéfices d’une telle démarche profitent aux démunis, puisque ce sont eux qui vont voir leur situation s’améliorer. Toutefois, opposer compassion et engagement sur la seule base de l’intérêt des personnes en jeu, c’est ignorer l’aspect purement psychologique de l’action, la différence entre les deux devient très floue et l’on peut considérer que toute action est destinée à améliorer le bien-être psychologique de son auteur – Il est évident qu’une action qui paraît être conduite de manière désintéressée peut contribuer de manière psychologique à l’amélioration du bien-être. Dans notre exemple, l’action de l’individu va lui procurer une sensation psychologique participant à l’amélioration de son bien-être. Il est donc important de souligner cette sensation psychologique. Elle ne peut être ignorée lorsque l’on applique le principe d’engagement. La proposition de Sen qui stipule que l’engagement dépasse la satisfaction personnelle ignore le résultat psychologique issu d’un comportement désintéressé. C’est une des limites de la critique de Sen à l’utilitarisme.

Il est donc possible de rapprocher compassion et engagement en une seule forme d’altruisme intéressé : les buts que l’on se fixe peuvent, a priori, être conduit de manière à améliorer le bien-être d’un tiers mais peuvent, a posteriori, conduirent à améliorer, en plus du bien-être de l’autre, sa propre satisfaction personnelle d’avoir agit en ce sens. De même, les activités non orientées vers le bien-être ne sont pas nécessairement sacrificielles mais peuvent aussi renforcer le bien-être. Sen ne prend pas en considération cette remarque, et insiste sur le fait que certains actes, conduits de manière purement désintéressée, peuvent être le fait d’une décision réfléchie et intentionnelle (Sen [1987, 2002]) – Il faut admettre, nous dit Sen [2002: 41, notre traduction] : «que la rationalité ne se limite pas à la poursuite systématique de buts donnés et qu’elle exige également un certin examen critique des buts eux-mêmes». Dans ce cas, les objectifs de l’individu dépassent la recherche de son intérêt personnel.

C’est à ce niveau qu’est introduite la notion d’agency (les premières références à la notion d’agency peuvent être trouvées dans les écrits socio-anthropologiques de Norman Long [1968]), que l’on peut traduire par qualité d’agent, qui permet, non seulement, de dépasser le demeuré social également, de considérer la qualité de la vie au-delà du simple bien-être – Pour Sen [1987: 107] «l’homme purement économique est à vrai dire un demeuré social », une personne niaise qui ne fait pas la différence entre les différentes notions – égoïsme, compassion et engagement – car il ne peut exprimer ses choix et ses préférences qu’à travers un classement unique cardinal. Comme nous l’avons écrit plus haut, le bien-être serait évalué sur la base des accomplissements, tandis que la qualité de vie (ou l’avantage) serait évaluée à partir de la liberté d’atteindre ces accomplissements. L’individu en tant qu’agent (Nous parlerons d’agence pour alléger le propos) va donc mettre en oeuvre sa refléxion personnelle à travers ses propres valeurs pour atteindre les buts qu’il s’est fixés. Pour Sen [1992 : 87] : «la qualité d’agent comme accomplissement de quelqu’un, c’est la réalisation des objectifs et des valeurs qu’elle a raison de rechercher, qu’ils soient ou non liés à son bien-être. Rien n’oblige l’être humain, en tant qu’agent, à ne penser qu’à son bien-être personnel, et sa qualité d’agent conçues en termes d’accomplissements représente son succès dans la poursuite de la totalité des fins et objectifs réfléchis qu’il s’est donnés».

On note ainsi qu’à travers le concept d’agency, Sen prend en compte les actions qui n’ont pas forcément pour but une amélioration de son propre bonheur. A cette distinction correspond une autre distinction entre «liberté d’agence» (agency freedom) et «liberté de bien-être» (well-being freedom). «La première liberté est celle dont un individu dispose pour mener à bien les accomplissements qu’il valorise et s’efforce de réaliser ; la seconde est uniquement sa liberté d’accomplir, ce qui est constitutif de son bien-être» (Sen [1992: 88]). La prise en compte de la fonction d’agence permet de considérer l’individu comme un être qui émet des jugements sur son propre bien-être, qui est capable de prendre des décisions lui permettant de s’émanciper, de prendre part aux décisions politiques, en d’autres termes, d’obtenir un pouvoir de contrôle sur sa propre existence – Sen montre également que le renforcement de la fonction d’agent des femmes a conduit à des résultats probants dans la lutte contre la mortalité infantile et la morbidité. De plus, ce renforcement permet aux femmes d’acquérir un rôle politique, social et économique conduisant à une émancipation salutaire de celles-ci (Sen [1999b : 193-206]). Il devient cet être autonome et responsable, qui fait des choix, n’étant plus un patient incapable de concevoir ce que doit être sa vie et comment il doit la mener.

Un dernier point qu’il est utile de mettre en avant dans l’étude de la qualité d’agent est la prise de position de Sen pour ce qui concerne les jugements sur ce que doit être la vie bonne que les individus veulent mener. Dans la définition qu’il offre des capabilités et des fonctionnements, Sen insiste en dernier lieu sur «la vie que les gens ont raison de souhaiter» (Sen [1999b: 82], [1980], [1985]). L’évaluation qui est faite de la vie bonne ou épanouissante (flourishing life) relève de l’individu lui-même. Sen offre ainsi à celui-ci la responsabilité de mener la vie qu’il souhaite sans prendre position quant au jugement de cette vie, et d’attribuer des valeurs aux opportunités qui s’offrent à lui. Il devient alors difficile pour l’observateur externe de porter un quelconque jugement sur la façon dont les individus mènent leur vie, et de leur attribuer une certaine valeur objective. Ce problème de l’évaluateur est abordé par Sen [1987] avec la notion de neutralité de l’évaluateur par rapport à l’agent. Selon Sen, les situations doivent être évaluées de manière neutre pour pouvoir prendre en compte la qualité d’agent de l’individu, ce qu’il est capable de réaliser en vue d’améliorer la vie qu’il a raison de vouloir mener.

Deux cas se présentent alors: (i) soit l’évaluateur considère l’individu comme responsable de ses choix, ce dernier remplissant alors une fonction d’agent, (ii) soit il le considère comme non responsable de ses motivations, l’évaluation se concentre alors sur le bien-être. Mais, nous dit Sen [1992:107] : «selon le contexte, c’est l’aspect «qualité d’agent» ou l’aspect «bien-être» qui l’emportera».  En ce qui concerne la lutte contre la pauvreté, l’aspect bien-être semble l’emporter car «cette option n’a pas pour condition que l’intéressé lui-même assigne une priorité écrasante à son bien-être personnel dans les objectifs de sa qualité d’agent[…]» mais «[…] il convient de ne pas perdre de vue la pertinence de l’aspect «qualité d’agent», car l’usage réel que fera l’individu de la liberté de bien-être dépendra entre autres choses des objectifs de sa qualité d’agent (puisqu’ils influenceront ses choix concrets)» (Sen [1992:107-108] – La mise en œuvre de la transparence démocratique permet d’éliminer la survenue des famines parce que l’opinion publique exerce une fonction d’agence en faisant pression sur le gouvernement pour qu’il prenne de manière préventive des mesures concrètes permettant d’améliorer le bien-être des individus sensibles à la famine (Sen [1992: 108-109]). L’avantage de l’approche par les capabilités est qu’elle considère que l’idée de réflexion personnelle sur soi n’est pas une valeur purement occidentale, pas plus que celle sur les opportunités de fonctionnements qui s’offrent aux individus (Nussbaum [2006]) : la qualité d’agent est universelle, il est donc nécessaire de considérer tous les individus comme étant dotés de cette capacité de réflexion sur la vie qu’ils souhaitent mener.

La perspective de la liberté chez Sen

La phrase introductive de Development as Freedom, est claire : «Le développement peut être appréhendé comme un processus d’expansion des libertés réelles dont jouissent les individus» (Sen [1999b: 13]). La liberté est donc le principal vecteur de développement par la possibilité qu’elle offre aux individus de choisir les modes de vie auxquels ils aspirent. Cependant, loin de se focaliser sur la liberté comme seul moyen du développement, il lui associe un «rôle constitutif» (Sen [1999a: 46]) : la liberté est, et doit être, le but ultime du développement; les politiques économiques devant centrer leur attention sur le respect de toutes les libertés. Cette notion de liberté individuelle est essentielle chez Sen puisqu’elle rejoint la pensée de Smith : «La liberté d’échange et de transaction constitue en elle-même, une de ces libertés élémentaires auxquelles les gens ont raison d’aspirer» (Sen [1999a: 16]). Il s’agit donc de considérer la liberté individuelle sous une double optique : une première optique orthodoxe instrumentale – qui n’est toutefois pas à négliger – et une vision alternative qui permet de considérer la liberté comme l’ultime but du développement. Pour cela, Sen adopte la définition de la liberté qu’offre Isaiah Berlin (Berlin [1969]) : il existerait une liberté négative – être libéré de contraintes physiques et morales – et une liberté positive – être libre d’être et de faire. Sen associe ainsi à chaque définition, le rôle qu’entretient cette liberté vis-à-vis du développement.

La liberté comme moyen du développement repose sur l’acceptation négative de la liberté. Cette vision de la liberté – être libre des contraintes – est celle des économistes libéraux, pour qui, l’absence d’entrave à l’accès aux marchés et à l’exercice par l’individu de sa pleine rationalité doit être respectée : il s’agit de la liberté de marché développée par des auteurs comme Rose et Milton Friedman [1979]. Pour eux, les libertés politiques et les libertés économiques sont intimement liées : les secondes permettent de mettre la pression sur les gouvernements pour mettre en œuvre les premières. Les libertés économiques sont le rouage de la croissance (Bertin [2005b]). Même si, pour Sen cette vision de la liberté négative comme liberté de marché est primordiale (Sen [1999b: 17] : “la liberté de participer aux échanges économiques a un rôle fondamental dans la vie sociale”), il n’en reste pas moins qu’elle n’offre qu’une vision partielle de la liberté négative. Il ne faut pas occulter (Sen [1999b:36]) : «les revendications du libre droit des individus à s’engager dans des transactions et des échanges», comme l’ont fait les auteurs libéraux.

Chez lui, l’idée sous-jacente à la liberté négative est celle de processus réel de décision par lequel chaque individu peut librement choisir ce qu’il désire réaliser dans l’ensemble des opportunités qui lui sont offertes par la société (La notion d’agency est en filigrane ici). Pour cela, il définit cinq types de libertés instrumentales : (i) les libertés politiques, l’ensemble des libertés offertes aux individus de s’exprimer, de voter de s’opposer, de s’organiser en association, de lire une presse libre; (ii) les facilités économiques, l’ensemble des «opportunités offertes aux individus d’utiliser les ressources économiques à des fins de consommation, de production et d’échange» (Sen [1999b: 48-49]); (iii) les opportunités sociales, l’ensemble des services publics disponibles permettant d’accroître la liberté de vivre mieux ; (iv) les garanties de transparence, représentant la liberté de traiter dans les relations sociales de façon claire et licite ; (v) la sécurité protectrice, l’ensemble des libertés sociales accordées aux plus vulnérables afin de leur éviter la mort.

Seul un régime démocratique est capable d’offrir l’ensemble de ces libertés. Mais la démocratie doit également mettre en œuvre des mécanismes de renforcement de la liberté positive – pouvoir être et faire –, en faire la fin première du développement (Sen [1999b]). Cette liberté renvoie à «l’ensemble des «capabilités» élémentaires, telles que la faculté d’échapper à la famine, à la malnutrition» (Sen [1999b:46]). Cette deuxième acceptation de la liberté fait référence à la liberté individuelle de choisir les fonctionnements parmi l’ensemble des fonctionnements potentiels en mettant en œuvre la qualité d’agent dans la prise en compte de choix réfléchis et responsables. Un individu qui possède un revenu décent lui permettant d’échapper à une pauvreté monétaire peut très bien ne pas posséder la “liberté de prendre part à la vie communautaire”, et ainsi souffrir d’un déni de libertés substantielles (Il s’agit de l’ensemble des capabilités élémentaires). Il est donc victime de privations – de droits, de libertés – qui font de lui un individu pauvre en termes de capabilités, un exclu social. Il devient donc nécessaire de prendre en compte l’aspect constitutif de la liberté dans les programmes de lutte contre la pauvreté, et non plus seulement l’aspect instrumental dans l’optique d’une réduction de la pauvreté monétaire.

2.2. Pauvreté de capabilités ou pauvreté de fonctionnements ?

Il apparaît, à la lecture de l’œuvre de Sen, que la liberté revêt une importance particulière. La preuve en est que son ouvrage «post-Nobel» est intitulé Development as Freedom. La capabilité est alors définie comme la liberté d’être et de faire dont jouissent les individus. Il semblerait donc que l’espace d’évaluation de la pauvreté soit cet espace capabilité permettant de prendre en compte les libertés d’accomplissement possédées par les individus. Pourtant, la réponse est loin d’être aussi tranchée. Il existe un débat, vieux de plus de dix ans, sur la base informationnelle nécessaire à l’évaluation de la pauvreté dans l’approche de Sen (Basu [1987], Alkire [2000], Robeyns [2004]). Deux visions s’affrontent : les tenants d’une approche ensembliste et les tenants d’une approche réduite. Les premiers considèrent que le bien-être et la pauvreté ne peuvent être déterminés et évalués que sur la base des capabilités, c’est-à-dire sur l’espace des fonctionnements potentiels. Les seconds optent pour une évaluation de la pauvreté basée sur les fonctionnements accomplis. Nous allons donc présenter le débat qui prévaut et montrer en quoi l’évaluation du bien-être par les fonctionnements accomplis est, certes, moins précise que celle focalisée sur l’ensemble des fonctionnements potentiels, mais beaucoup plus pratique à mettre en œuvre.

L’analyse en termes de capabilités : une appréhension complète de la pauvreté

La position de Sen sur ce sujet n’est pas définitive. Théoriquement, il considère que la pauvreté doit être évaluée sur la base de l’ensemble des fonctionnements potentiellement réalisables par les individus. L’approche par les capabilités ne considère pas la qualité de vie comme une réalisation de certains fonctionnements, mais comme la liberté effective que possède un individu de réaliser les choix qui lui paraissent bons. En effet, selon lui, la liberté de pouvoir puiser certains fonctionnements parmi un ensemble varié d’alternatives est intrinsèquement importante : la capabilité «est un reflet de «l’épaisseur concrète» de la liberté» (Sen [1992:78]). De plus, la capabilité est une combinaison des différents vecteurs de fonctionnements que l’individu peut accomplir. En se concentrant sur la capabilité, on prend en compte cette combinaison et les relations qu’entretiennent les fonctionnements entre eux. Brandolini et d’Alessio [1998] insistent sur le fait que dans l’ensemble des fonctionnements potentiels, certains ont une influence directe sur d’autres. Par exemple, le fonctionnement «savoir lire» conditionne la réalisation d’une multitude de fonctionnements, comme les fonctionnements «prendre part à la vie de la communauté» ou «obtenir un emploi», etc. Considérer les fonctionnements indépendamment les uns des autres ne permet pas de montrer qu’il existe des relations de renforcement mutuel entre ceux-ci. A l’inverse, si l’on considère l’ensemble capabilité, les interactions entre ces fonctionnements deviennent évidentes. Pour Robeyns [2000, 2003], il existe de bonnes raisons d’opter pour la capabilité plutôt que pour les fonctionnements accomplis. S’intéresser aux fonctionnements accomplis reviendrait à s’intéresser aux conditions de vie des individus (Robeyns [2000]). Or, rien n’indique dans ces réalisations si leur choix s’est fait librement ou s’il a été imposé par les conditions sociales, politiques ou communautaires à l’individu.

D’autres éléments entrent en jeu dans le choix des individus : deux personnes qui ont le même espace capabilité peuvent ne pas accomplir les mêmes fonctionnements pour une diversité de raisons : leur psychologie, leur histoire personnelle, leur conception personnelle de la vie bonne. Il apparaît donc nécessaire de prendre en compte l’ensemble des fonctionnements potentiels (les capabilités) plutôt que les accomplissements pour évaluer la qualité de vie. Robeyns et Kuklys [2004] insistent également sur l’importance du rôle joué par le choix. Si l’on compare trois ensembles capabilités, A={a}, B={a,b} et C={a,b,c}, il ne faut pas simplement s’intéresser aux réalisations a, b et c. Si, par exemple, l’individu réalise le fonctionnement a, il nous est impossible de différencier les situations puisqu’elles conduisent toutes au même niveau de bien-être. Par contre, si l’on considère l’étendue du choix qui s’offre à notre individu, il est clair que les situations ne sont pas équivalentes. Les fonctionnements potentiels sont plus nombreux dans le cas C que dans le cas B ou A. Selon Sen [1985], la perte de liberté de choix lorsque l’on passe de l’état C à l’état B, puis à l’état A, doit être prise en compte dans l’évaluation du bien-être de la personne. Pour Robeyns et Kuklys [2004:14, notre traduction] : «la valeur intrinsèque du choix consiste en deux éléments : l’acte de choix en lui-même (absent dans l’état A, présent dans les deux autres états) et l’étendue des options réalisables (la plus large dans l’état C)». C’est cette valeur que l’espace capabilités permet de saisir contrairement à l’espace des fonctionnements accomplis. Elles rejoignent, en ce sens, Sen [1992:68] pour qui le choix est «en soi une composante précieuse de l’existence, et une vie faite de choix authentiques entre des options sérieuses peut-être considérée – précisément pour cette raison – comme plus riche».

Toutefois, il n’hésite pas à avancer plusieurs arguments au choix de l’espace des fonctionnements accomplis comme base d’évaluation de la pauvreté. Pour preuve, citons-le (Sen [1992:79]) : «il est particulièrement important de bien noter qu’il n’y a, en ce qui concerne l’espace, aucune différence entre focalisation sur les fonctionnements et focalisation sur les capabilités. Une combinaison de fonctionnements est un point de cet espace, et la capabilité un ensemble de ces mêmes points». La capabilité est définie à partir des mêmes variables focales que les fonctionnements, elle consiste juste en une combinaison de ces derniers. L’information est donc la même et certains fonctionnements permettent de considérer les options potentielles: par exemple (Sen [1992:81], le fonctionnement «jeûner» n’est pas simplement être affamé. Il représente plutôt la capabilité «choisir d’être affamé lorsque d’autres options s’offrent à soi». A contrario, le fonctionnement «être affamé» ne permet pas de distinguer la capabilité «pouvoir jeûner» de celle «ne pas pouvoir se nourrir».

Sen, n’étant pas clair sur ce point (Sugden [1993]), se veut pragmatique. Selon lui (Sen [1992]) et d’autres auteurs (Brandolini, d’Alessio [1998], Chiappero-Martinetti [2000]), la collecte des données et les études statistiques permettent de clore ce débat. La collecte des données concernant les capabilités pose d’évidentes difficultés pratiques : la capabilité n’étant pas directement observable, “[elle] doit être construit[e] sur la base de présomptions. Donc, en pratique, on pourrait avoir assez souvent à se contenter de relier le bien-être aux fonctionnements accomplis – et observés – au lieu d’ essayer d’ introduire l’ ensemble capabilité. […] Nous devons passer les compromis pratiques en ne perdant de vue ni (1) l’éventail de nos intérêts ultimes, ni (2) les circonstances contingentes de la disponibilité de l’information” (Sen [1992:82-83]). Il paraît évident que Sen, ici, se défausse en n’apportant pas de réponse concrète au problème essentiel de mesure des capabilités. Le vocabulaire utilisé – présomptions, contenter, essayer ou compromis – montre que Sen n’est pas serein quant à la mise en œuvre opérationnelle de son cadre d’analyse.

Les fonctionnements accomplis : une réponse pragmatique à l’évaluation de la pauvreté

Cet «aveu» nous permet de nous orienter vers les fonctionnements accomplis, que nous considérerons comme une bonne représentation de l’ensemble capabilité. Toutefois, s’il est aisé de conclure qu’il est logique, de manière empirique, de prendre en compte les seuls fonctionnements accomplis, il ne faut pas perdre de vue les arguments théoriques qui sous- tendent ce raisonnement. Le premier à avoir pris position est Basu [1987:1] pour qui «[sa] position rejoint celle de Sen [sic] quant à l’évaluation du bien-être sur la base des fonctionnements, mais en focalisant sur les fonctionnements accomplis à la place des capabilités». Enrica Chiappero-Martinetti [2000] va dans le sens de Basu puisque, selon elle, le recours au choix d’un ensemble de fonctionnements accomplis semble plus pratique, et consiste en une évaluation indirecte de l’ensemble capabilité.

En effet, lorsque l’on considère tel ou tel fonctionnement, on considère la capabilité qui lui correspond. Prenons l’exemple d’un individu qui exerce le fonctionnement «faire de la bicyclette». Ce fonctionnement correspond à la capabilité «pouvoir se déplacer en bicyclette». On peut donc conclure que chaque fonctionnement accompli comprend l’information relative à la capabilité correspondante. La liberté de choisir ce fonctionnement est alors endogénéisée dans le fonctionnement lui-même. S’il fait effectivement de la bicyclette, c’est que notre individu possède la liberté de faire de la bicyclette. La liberté est donc directement incorporée dans les fonctionnements accomplis. Sen [1992 : 80], lui-même, reconnaît que puisque l’ensemble capabilité contient tous les fonctionnements effectivement réalisés, «rien ne nous empêche de fonder l’évaluation d’un ensemble capabilité exactement sur la mesure de la combinaison de fonctionnements choisie dans cet ensemble».

Toutefois, une sérieuse limite vient affaiblir l’argument. Considérons un individu qui valorise et donc accomplit le fonctionnement a parmi un ensemble de fonctionnement A={a,b,c,d,e}. Il est libre de réaliser chaque fonctionnement mais son choix se porte sur le fonctionnement a. Introduisons, maintenant, un dictateur qui impose à l’individu de réaliser le fonctionnement a. Si on considère simplement les réalisations effectives, on peut penser que le bien-être de cet individu est identique dans les deux situations, puisque se focaliser sur les fonctionnements accomplis est une évaluation indirecte de la capabilité. Or, dans la situation dictatoriale, la réalisation du fonctionnement a ne permet pas de conclure que l’individu a  la liberté de réaliser ce fonctionnement – Sen abonde dans ce sens lorsqu’il écrit [1987:57] : «Si toutes les possibilités autres que la solution choisiese trouvaient éliminées, cela ne modifierait pas nécessairement le résultat accompli (puisque l’option retenue pourrait être encore choisie), mais la personne aurait à l’évidence moins de liberté, ce qui peut-être considéré comme une perte importante». On ne peut pas endogénéiser la liberté dans la réalisation des fonctionnements sans obtenir un résultat contre-factuel. Cet argument en faveur d’une base informationnelle en termes de fonctionnements accomplis n’est que faiblement recevable.

La définition même de la capabilité révèle la difficulté à évaluer le bien-être sur la base des informations fournies par les fonctionnements potentiels. La capabilité étant un vecteur de fonctionnements potentiels, il est nécessaire de considérer tous les fonctionnements de la capabilité pour évaluer les situations. Ceux qui sont effectivement choisis mais également les alternatives non retenues. Parmi ces dernières, même s’il est logique d’éliminer celles qui paraissent non pertinentes, il n’en reste pas moins qu’un nombre quasi-infini de fonctionnements reste potentiellement accessible. Le décompte de ceux-ci est impossible. De plus, nous disent les auteurs (Brandolini, d’Alessio [1998:13]), il existerait un «biais néoclassique» dans la mesure où un individu rationnel effectue toujours le meilleur choix, sans se soucier des alternatives non choisies. Il devient alors difficile de collecter des informations fiables sur ces alternatives. Comme le notent Converse et Presser [1986: 23, notre traduction] : «demander aux gens d’imaginer ce qu’aurait été leur vie si les choses ne s’ étaient passées ainsi, c’ est les confronter à une tâche difficile voire impossible». Considérer toutes les alternatives potentielles ne permet pas d’avoir une représentation fiable des capabilités individuelles. Pour Fleurbaey [2004], considérer que les alternatives non choisies contribuent au bien-être, cela fait référence à une vision perfectionniste de ce que doit être une vie bonne – Opter pour des fonctionnements objectifs, c’est imposer une vision de la vie bonne, notamment lors de l’établissement d’une liste de fonctionnements non choisis par les individus. Le dernier argument en faveur d’une information en termes de fonctionnements est sans doute le plus convaincant. Il est à chercher chez Fleurbaey [2004] qui prouve qu’il est inutile de s’intéresser aux capabilités lorsque l’information nécessaire est offerte par les fonctionnements accomplis.

Pour Sen [1992], l’information fournie par l’ensemble capabilité est plus complète que celle obtenue par l’ensemble des fonctionnements choisis et accomplis. Selon Fleurbaey, cette vision est contre-intuitive. Connaître l’ensemble capabilité d’un individu ne nous indique en rien quelles sont les réalisations effectivement accomplies. Se concentrer sur les secondes, c’est prendre en compte les privations réelles dont sont victimes les plus pauvres. Considérer la première, c’est considérer que l’étendue des options est plus importante que ce que réalisent effectivement les individus. Une des solutions proposées par Fleurbaey est de ne pas considérer distinctement les deux types d’évaluation, mais de concilier les deux dans une base d’information plus large {l’ensemble capabilité ; les fonctionnements accomplis}: les fonctionnements affinés (Sen [1987], [1993]) – Stewart [1995 : 92, notre traduction] semble opter, sans la nommer explicitementent, pour cette solution. Selon elle «le problème lorsque l’on se concentre sur un manque de capabilités comme objectif plutôt que de fonctionnements, surtout lorsque le point important reste le fonctionnement vital, est qu’un manque observé de fonctionnement peut être dû à un choix, ou à des contraintes non observées. Dans l’approche en termes de besoins essentiels, le manque de fonctionnement tirerait immédiatement l’alarme sur les causes et les solutions possibles ; tandis que le même manque dans l’approche par les capabilités, accompagné d’une réalisation de capabilité dans son ensemble pourrait être attribué au choix et accepté ainsi. D’après moi, une meilleure manière de traiter du choix, serait de considérer le fonctionnement en regard des autres fonctionnements basiques».

Le fonctionnement affiné consiste en la prise en compte du vecteur réalisé associé à l’ensemble des fonctionnements potentiels parmi lequel ce vecteur a été sélectionné, donc à prendre en compte la liberté elle-même, incorporée dans le vecteur réalisé – Le cas du jeun est un exemple de fonctionnement affiné. Quand un individu jeune, il a forcément faim, mais la nature même du fonctionnement inclut le choix de ne pas mourir de faim. A l’inverse, un individu qui meurt de faim car il n’a pas le choix (du fait d’une extrême pauvreté par exemple) ne peut être considéré comme jeûnant. Il est donc différent de considérer le simple fait de jeûner volontairement et celui de jeûner faute de nourriture. Par rapport à un fonctionnement j, un fonctionnement affiné j/J est défini comme étant «j’ai accompli j après avoir choisi de l’accomplir» en considérant l’ensemble J des fonctionnements potentiels auquel il appartient. Il s’agit alors d’obtenir une information non seulement sur les accomplissements mais aussi sur les alternatives non choisies mais présentes. Pour reprendre Sen [1992: 81-82] : «il est possible, de fait, de représenter les fonctionnements sous un angle tel qu’ils reflètent déjà les possibilités offertes, et donc les choix dont [l’individu] bénéficie. […] Il y a, sur le principe, un avantage bien réel à pouvoir relier l’analyse du bien-être accompli à la base d’information plus large de l’ensemble capabilité de l’intéressé plutôt qu’au seul élément qu’il y a choisi».

Un problème apparaît alors : si l’approche par les capabilités n’est pas une théorie du résultat (theory of achievements) mais une théorie des opportunités ou des chances – theory of opportunities – (Fleurbaey [2004: 6]), focaliser l’évaluation sur la base des fonctionnements accomplis pose un évident problème de cohérence. Sen n’est pas clair sur cette assertion : selon lui (Sen [2002]), il est nécessaire de refuser une vision en termes exclusifs d’accomplissements tout en acceptant une certaine dose d’opportunité, tant dans l’approche par les capabilités que dans celle des fonctionnements affinés. Toutefois, le problème de l’identification de toutes les alternatives composant l’ensemble capabilité reste entier. Pour éviter cet écueil, Fleurbaey [2004 : 8-9, notre traduction] propose d’examiner dans quelle mesure la notion de liberté est intégrée dans celle de fonctionnements accomplis en d’autres termes: «examiner pour [chacune des libertés proposées par Sen] dans quelle mesure une description en termes de fonctionnements plutôt qu’en termes de capabilités est faisable et raisonnable». Quel que soit le type de liberté que l’on considère, on peut aisément conclure que le manque dont sont victimes les individus se reflète dans leurs accomplissements. Par exemple, en ce qui concerne la liberté d’éviter la maladie, il est plus évident d’opter pour les fonctionnements puisque les variables environnementales sont naturellement décrites en termes de résultats plutôt que d’opportunités. La liberté d’acquérir des biens, d’atteindre un certain niveau de vie et de choisir son mode de vie est très bien décrite par les niveaux de formation, revenu et richesse des individus.

Nous voyons que beaucoup d’arguments plaident en faveur d’une base informationnelle en termes de fonctionnements accomplis plutôt qu’en termes d’opportunités d’être et de faire. Cependant, il ne s’agit pas de défendre, ici, l’idée que la liberté n’est pas importante en soi mais que les fonctionnements permettent d’évaluer une partie, sinon toute, la liberté nécessaire à la compréhension des situations personnelles et sociales. Nous opterons donc dans la suite de cet exposé pour une évaluation de la pauvreté en termes d’accomplissements. Toutefois, et nous le verrons plus tard, une certaine information complémentaire peut permettre d’appréhender l’étendue des opportunités qui s’offrent aux individus grâce à l’incorporation dans l’analyse de la pauvreté de fonctionnements, d’éléments descriptifs d’accessibilité, de potentialités et d’opportunités (Dubois, Mahieu, Poussard [2001]). Ces derniers permettront dans une certaine mesure de capter l’ensemble capabilité dans lequel chacun est libre de puiser pour mener la vie qu’il a raison de vouloir mener.

Conclusion

L’objectif de ce premier chapitre était de dresser un panorama non exhaustif des théories économiques susceptibles d’offrir un cadre formel et rigoureux à la constitution d’un espace d’évaluation de la pauvreté. Plusieurs éléments peuvent être dégagés. Premièrement, la définition de la pauvreté n’est pas l’objet d’un consensus définitif. En effet, nous avons montré que selon la base informationnelle retenue, la pauvreté revêtait différents aspects. Le choix de cette base informationnelle est donc primordial puisqu’il est susceptible de conditionner non seulement la détermination des groupes d’individus retenus, mais aussi la mise en oeuvre des mesures résultant de cette décision.

Deuxièmement, nous avons retenu, dans notre présentation, deux groupes de théories : le premier, qui n’est pas un groupe homogène, repose sur une acceptation de la pauvreté en termes de ressources. La pauvreté résulte d’un manque, d’une non-possession. De ressource monétaire dans le cas de l’approche monétaire de la pauvreté, de biens primaires dans le cas de la théorie de Rawls et de biens essentiels dans l’approche des besoins essentiels. Ce groupe n’est pas homogène dans la mesure où l’approche monétaire est une approche unidimensionnelle de la pauvreté puisque celle-ci n’est définie qu’en termes de revenu (ou de consommation). En revanche, les deux autres approches sont multidimensionnelles puisque la pauvreté n’est pas facteur que d’un seul élément mais d’une multitude de biens. En ce sens, nous aurions pu regrouper ces deux approches multidimensionnelles avec l’approche des capabilités, également multidimensionnelle, mais nous avons préféré opposer approches en termes de ressources et approche en termes d’accomplissements. Nous avons montré, tout au long de la seconde section, que l’approche par les capabilités réfutait les trois autres approches car elles étaient trop focalisées sur la possession de biens (Sen les a même qualifiées de fétichistes). Or, l’approche des capabilités est novatrice dans la mesure où elle ne considère pas la possession des biens comme bonne en soi-même (c’est-à-dire permettant de réduire la pauvreté), mais ce que les individus qui possèdent ces biens sont capables d’en tirer. Les biens, ou les ressources, deviennent des moyens de réaliser la vie que chacun d’entre nous a raison de vouloir mener.

Troisièmement, même si à l’heure actuelle, l’approche monétaire est toujours la plus employée pour définir la pauvreté, il n’en reste pas moins que l’approche par les capabilités connaît un essor considérable depuis quelques années. Pour preuve, depuis 1990, Sen collabore avec le P.N.U.D. pour élaborer un indicateur de développement qui ne soit pas exclusivement basé sur le Produit Intérieur Brut par tête, c’est-à-dire qui n’identifie pas le développement à la croissance économique et la pauvreté au manque de richesse. De même, la récente collaboration de Sen avec la Banque mondiale marque l’importance de l’approche dans les préoccupations des institutions internationales. Cette approche, en forgeant la liberté comme élément centrale de la lutte contre la pauvreté permet au développement d’entrer dans l’ère de la liberté (Bertin, 2005b).

L’apparente opposition entre les différents espaces de définition de la pauvreté permet-elle de conclure qu’un espace d’évaluation serait meilleur que les autres dans la définition de la pauvreté? Où peut-on affirmer, à l’inverse, qu’ils sont plutôt complémentaires et qu’ils permettent, à eux tous, d’offrir une définition plus riche et plus précise de la pauvreté. Nous allons, dans un chapitre deuxième, poursuivre l’investigation entamée ici et porter un regard croisé sur les différentes approches de la pauvreté.

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