Théories de la pauvreté : 1/3. L’approche monétaire

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Les sciences économiques tentent d’expliquer l’existence de la pauvreté, ainsi que les mécanismes de l’accroissement de la richesse. Les gouvernements ont un souci universel du phénomène de la pauvreté, et s’efforcent de la contrôler, si ce n’est par égard pour la vie des individus et des groupes de personnes parce que des conflits entre les pauvres et les riches ont jalonné l’histoire du monde, et peuvent donc menacer les pouvoirs existants. La pauvreté est une cause majeure de souffrance, et l’égalité entre les êtres humains est au centre de diverses conceptions morales, philosophiques et religieuses. Il existe différents types et définitions de la pauvreté. En voici l’économie en trois articles.


L’histoire du paradigme monétaire de la pauvreté n’est pas linéaire. Comme bon nombre de théories morales, elle n’a cessé de faire de constants allers-retours entre philosophie, économie et mathématiques. Beaucoup d’auteurs se sont réclamés de ce courant de pensée (pour une introduction bibliographique sur le sujet voir Van Parijs [1982]) et aujourd’hui encore, certains n’hésitent pas à mettre en avant leur filiation (Harsanyi [1955], Mirrlees [1982]) directe avec les pères fondateurs de l’utilitarisme. Toutefois, deux périodes sont à distinguer pour comprendre comment le courant utilitariste s’est emparé de la problématique de la pauvreté : la première est la période fondatrice de l’utilitarisme historique avec des auteurs comme J. Bentham (1748-1832), J.S. Mill (1806-1873) ou Sidgwick (1838-1900). En rejetant une partie de la philosophie morale utilitariste, le néo-classicisme économique, fondé à partir de l’utilité marginale, débouchera sur une nouvelle branche de la théorie économique : l’économie du bien-être (welfarism). Cette discipline se détache de certaines hypothèses utilitaristes, comme l’utilité cardinale, pour passer à un utilitarisme des préférences et à la théorie du choix social.

Que ce soit l’utilitarisme classique ou la théorie néoclassique, la problématique de la pauvreté n’est jamais abordée de front. Pour la première, la pauvreté consiste en un état dont sont responsables les individus qui ne méritent pas une meilleure condition sociale, notamment parce qu’ils ne fournissent pas l’effort nécessaire au travail pour subvenir aux besoins de leur famille. Pour les welfaristes, la pauvreté résulte d’une inadéquation de la répartition des ressources au sein d’une économie décentralisée. Le manque de revenu en est le principal symptôme.

1. Les origines philosophiques

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L’utilitarisme, en s’inscrivant dans le courant philosophique anglo-saxon du 18ème siècle, s’oppose aux auteurs français des Lumières, notamment à Rousseau et à son contrat social (Rousseau [1762]). Pour les philosophes utilitaristes, l’homme, par la recherche du bonheur, fonde son existence sur des principes hédonistes. Pour l’utilitariste économiste, la recherche du bonheur passe par l’accumulation de richesses et par la consommation. La pauvreté, si elle n’est pas au cœur des préoccupations, peut néanmoins être étudiée à travers le prisme de la relation de l’homme à son travail.

1.1. L’utilitarisme : d’une philosophie hédoniste à un principe économique

L’utilitarisme classique est une philosophie morale qui pose comme principe premier que la vie bonne est celle qui permet à l’être humain d’être le plus heureux possible. Cette philosophie s’inspire très largement de l’eudémonisme grec qui stipule que le bonheur – eudaimonia – est le but de la vie ; Bentham [1789] faisant de la quête du bonheur le sens de l’existence humaine. Toutefois, il s’agit d’un eudémonisme hédoniste car cette quête du bonheur passe par les sensations de plaisirs et de peines que l’homme éprouve. Pour citer Bentham [1789] : «la nature a placé l’homme sous l’emprise de deux maîtres, les peines et les plaisirs». Le bonheur est, quant à lui, défini (Bentham, [1829]) comme l’«agrégat composé des plaisirs et de l’évitement des peines». Cette recherche constante du bonheur pousse l’homme à identifier peines et plaisirs, puis à attribuer à chacun des éléments une valeur qui en reflète sa perception (Bentham distingue 14 types de plaisirs différents contre 12 types de peines. Pour une liste exhaustive se reporter à Sigot [2001]). Puis, par un calcul arithmétique, il classe les différents états selon l’utilité retirée.

L’utilité étant définie par Bentham [1789] comme : «la propriété présente en tout objet de tendre à produire bénéfice, avantage, plaisir, bien ou bonheur (toute chose qui, en l’occurrence, reviennent au même) ou (ce qui revient encore au même) à empêcher que dommage, peine, mal ou malheur n’adviennent au parti dont on considère l’intérêt». L’homme étant enclin à rechercher les plaisirs et à éviter les peines, il est évident qu’il va chercher à rendre maximale la différence nette entre valeurs des plaisirs et valeurs des peines pour chaque action qu’il compte entreprendre. Cette motivation individuelle le pousse à se comporter de manière à maximiser son utilité cardinale. L’homme serait donc une machine à maximiser, un calculateur qui ne prendrait ses décisions qu’en fonction de l’utilité qui découlerait de l’action (Pour un détail du caractère calculatoire de l’utilitarisme benthamien, se référer à Sigot [2001]). Smart [1993] définit cet utilitarisme comme étant un utilitarisme de l’acte ou conséquencialisme, c’est-à-dire : «la vue selon laquelle la justesse ou la fausseté d’un acte doivent être jugées à la lumière des conséquences, bonnes ou mauvaises, de l’acte lui-même». Bentham stipule que la recherche du maximum d’utilité est un fait avéré, un principe non réfutable qui est universellement inscrit dans l’inconscient collectif.

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Pour Mill (1806-1873), disciple de Bentham, cette vision de l’utilitarisme serait vulgaire, et après l’avoir confrontée avec le positivisme de Comte, il écrira son œuvre fondamentale en 1863, l’Utilitarisme, pamphlet qui enrichit le travail de son prédécesseur. L’utilitarisme de Mill, à l’inverse de l’utilitarisme benthamien est un utilitarisme que l’on pourrait qualifier d’idéal. Lorsque Bentham considère l’individu comme étant foncièrement égoïste, exclusivement mû par la recherche du plaisir physique, Mill en a une vision beaucoup plus spirituelle : certes, il rechercherait le plaisir, mais, loin de se concentrer sur le plaisir physique, il serait plutôt tenté de rechercher un plaisir d’une nature plus élevée. Ainsi «les plaisirs les plus désirables seraient ceux liés à l’exercice de l’intelligence, de la sensibilité, des sentiments moraux» (Griffin-Collart [1974]).

L’utilitarisme millien tout en restant eudémoniste 36 37 38 s’éloigne de l’hédonisme, il devient quasi-idéal, ou indirect c’est-à-dire que le bonheur passe par le développement de soi, par la recherche spirituelle : le bonheur devient un idéal de conduite rationnelle (Catherine Audard [1999] soutient pour sa part une thèse différente à savoir que Mill reste hédoniste mais «refuse [toute] relation causale entre les actions humaines et la recherche de la satisfaction, car, […] rien ne distinguerait de l’homme de la bête […]»; Smart [1993]; Audard [1999]). Mill [1838:79] écrira d’ailleurs à propos de la conception benthamienne de l’homme : «L’homme n’est ainsi jamais reconnu par [Bentham] comme un être capable de poursuivre, comme fin valable par elle-même, la perfection spirituelle et de désirer, pour cette raison, la conformité entre son caractère et un critère de l’excellence choisi sans espoir d’autres biens ou d’autres maux que ceux qui lui fera éprouver sa propre conscience. La conscience, cet élément si important de la nature humaine, lui échappe même sous une forme plus générale […]. Il semble totalement ignorer ces sentiments proprement moraux d’approbation ou de désapprobation soit de nous-mêmes soit de nos semblables et jamais, ne serait-ce qu’une fois, l’expression respect de soi ou l’idée qui y correspond n’est apparue – autant que nous puissions nous en souvenir – à quelque endroit de son œuvre».

L’introduction de l’aspect qualitatif dans le plaisir éloigne un peu plus Mill de Bentham. Sidgwick (1838-1900), autre philosophe utilitariste, se place entre Bentham et Mill sur ce sujet. La lecture des œuvres de Bentham et de Mill peut laisser penser que la recherche du plaisir est un devoir. Or, Sidgwick sépare l’hédonisme descriptif et l’hédonisme égoïste doctrinal. Pour lui, l’hédonisme universaliste de Mill peut tout à fait être compatible avec l’intuitionnisme qu’il défend (Sidgwick [1874: 86]) : «Il me paraît indéniable que l’affinité pratique entre l’utilitarisme [qui n’est autre que l’hédonisme universel pour Sidgwick] et l’intuitionnisme est réellement beaucoup plus grande que celle qui existe entre les deux formes d’hédonisme».

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Le deuxième point important dans l’utilitarisme philosophique est l’articulation entre intérêt personnel et intérêt collectif. Comment concilier la recherche de l’intérêt particulier avec l’harmonie de la société ? L’être humain est-il seulement égoïste ou peut-il œuvrer pour le bien commun ? Bentham rejoint ici Adam Smith [1776] sur la problématique de l’harmonie naturelle entre les intérêts privés et l’intérêt collectif. Selon Smith, l’intérêt collectif résulterait de la recherche de l’intérêt personnel. L’ensemble des intérêts individuels conduirait naturellement et harmonieusement à l’intérêt général. Comment peut-on affirmer que l’intérêt égoïste coïncide harmonieusement avec l’intérêt général ? Smith répond grâce à la métaphore de la main invisible : d’après lui, il existerait une force qui conduirait naturellement, par la recherche du profit personnel et de l’intérêt privé, à l’augmentation de la richesse de la Nation et de l’intérêt collectif. L’individu, mû par la recherche de son propre intérêt contribue indirectement au bonheur collectif (Terme qu’il précisera ensuite dans son Parliamentary Candidate’s Proposed Declaration of Principles [1831] : «Le plus grand bonheur des membres de la communauté : le plus grand bonheur de tous sans exception, lorsque cela est possible ; le plus grand bonheur pour le plus grand nombre d’entre eux lorsque la nature de la situation rend impossible de pourvoir chacun d’entre eux d’une quantité égale de bonheur, lorsqu’il s’avère nécessaire de faire le sacrifice d’une partie du bonheur de quelques-uns pour assurer le plus grand bonheur de tous» in Audard [1999, Vol.1: 199, note de bas de page 2]). Bentham définit alors le Principe d’Utilité comme celui : «[…] qui approuve ou désapprouve toute action de toute sorte selon qu’elle paraît tendre à l’augmentation ou à la diminution de la partie dont l’intérêt se trouve en cause […]» (Bentham [1789]).

Ce principe, qui définit ce qui est bien et ce qui est mal pour la partie dont l’intérêt est en jeu – en somme l’individu ou la collectivité – est un principe moral, un critère éthique du bien. Bentham ne rejoint toutefois pas le libéralisme idéaliste de Smith puisqu’il prône le recours aux sanctions lorsque les individus n’œuvrent pas de manière à rendre maximum le bonheur du plus grand nombre (Bentham définit quatre types de sanctions différentes : (i) les sanctions physiques, (ii) les sanctions politiques, (iii) les sanctions morale ou populaires et enfin (iv) les sanctions religieuses). L’intervention du législateur est alors nécessaire, et la société doit mettre en place un système incitatif de gestion des intérêts égoïstes. Le principe d’utilité devient [Audard, 1999] «une fin générale que tout bon gouvernement devrait rechercher et dont découlent les fins subordonnées qui sont au nombre de quatre : la sécurité, la subsistance, l’abondance et l’égalité». Il paraît clair que ce principe d’utilité s’applique à deux niveaux distincts mais interdépendants : le niveau individuel tout d’abord, dans lequel chacun est mû par la recherche de son propre bonheur et par sympathie par la recherche du bonheur collectif; au niveau collectif ensuite, par la mise en place d’une législation permettant de concilier intérêt privé et intérêt collectif.

La question est alors de savoir ce qu’on entend par intérêt de la communauté, et comment le concilier avec l’individualisme qui émerge de cette philosophie. Bentham [1789] répond simplement qu’il s’agit de «la somme des intérêts des divers membres qui la composent», des fragments de bonheur individuel (bits of happiness). Le bonheur collectif revient à une simple addition d’utilités dans la mesure où l’homogénéité des plaisirs et des peines (chacun ressent tel plaisir ou telle souffrance de la même façon) est un fait. De plus, chaque membre comptant pour un et un seul, aucun individu ne verra son utilité peser plus que celle d’un tiers dans le bien-être collectif. Cette arithmétique des plaisirs et des peines permet d’appréhender le bonheur d’une manière cardinale, de classer les différents états selon la valeur estimée de l’utilité ressentie, de comparer les valeurs individuelles, et de comparer les niveaux de bonheur des différents membres de la société. Plus l’utilité sera élevée plus l’individu sera heureux. Le bien-être collectif sera alors défini par une fonction d’utilité collective croissante qui aura pour argument les utilités individuelles des membres de la société comptant pour une et une seule.

L’homme selon Mill est plus complexe et plus charnel que l’homme benthamien. Ce dernier, n’est mû que par son intérêt personnel et par un vague sentiment de sympathie à l’égard d’autrui, c’est un calculateur froid qui est soumis à sanction si son comportement dévie de l’intérêt collectif. La conception de l’homme millien, basée sur la recherche d’un bonheur spirituel, est plus riche, puisque celui-ci est capable d’atteindre le bonheur sans pour autant le rechercher directement, notamment par l’exercice de sages vertus ou par l’altruisme et la solidarité. Mill retourne le lien de causalité benthamien entre intérêt privé et intérêt collectif. L’harmonie collective jouerait alors en faveur des intérêts de chacun, chacun comptant ici aussi pour un et un seul.

Le critère n’est donc pas le plus grand bonheur de l’individu lui-même mais bien le plus grand bonheur au total. L’individu est capable d’exprimer des sentiments envers autrui, et la critique qui s’est à l’époque abattue contre l’utilitarisme de Bentham stipule que cette philosophie est froide, non humaniste et rend les hommes incapables de sympathie à l’égard des autres, considérant que les jugements de valeur se basent exclusivement sur les conséquences de l’acte sans prendre en compte les considérations morales dans le jugement, est remise en question par Mill : pour lui, ces reproches ne peuvent être émis à l’égard de l’utilitarisme, mais plutôt «contre le fait même d’avoir un critère de moralité», c’est l’évaluation des personnes, non des actions, qui est alors en cause et le reproche ne peut s’appliquer à l’utilitarisme de Mill (Mill [1863] in Audard [1999, vol.2: 93]).

Enfin, Sidgwick [1874] aura eu le mérite de soulever, puis de résoudre le problème posé par Mill, concernant le sacrifice du bonheur individuel sur l’autel du bonheur collectif. Alors que pour Bentham, l’harmonie des intérêts privés conduit nécessairement à l’intérêt collectif, pour Mill, nous l’avons souligné, le bonheur collectif est un préalable au bonheur individuel : ce qui est bon pour la société est forcément bon pour moi. Sidgwick met en avant ce dilemme entre «hédonisme universaliste» (Mill), «hédonisme égoïste» (Bentham), et l’absence d’obligation qui lierait les individus entre eux (Audard [1999]). En ce sens, il se qualifie comme un utilitariste intuitionniste ou de la règle pour qui la raison occupe une place primordiale dans la morale collective (Sidgwick [1874] utilise le terme intuitionnisme «pour désigner la point de vue éthique qui considère que la fin pratique ultime des actions morales est leur conformité à certaines règles ou à certains impératifs prescrits de façon inconditionnelle par le devoir»).

Il développe une approche axiomatique de l’utilitarisme : (i) un principe de prudence, qui équivaut à un égoïsme rationnel «puisque œuvrer à mon propre 46 bonheur est un devoir en tant qu’être rationnel» (Audard [1999]) ; (ii) un principe de bienveillance qui, sous l’hypothèse de rationalité des individus, demande de rechercher le bien commun et enfin ; (iii) un principe d’impartialité qui demande de traiter tous les êtres humains comme nous nous traitons nous-même. Et d’établir alors ce que l’on peut qualifier d’utilitarisme classique (Sidgwick [1874] in Audard [1999]) : «De même que l’on construit la notion du «bien global» d’un seul individu en comparant et en intégrant les différents « biens » qui se succèdent dans la suite de nos états de conscience, de même nous avons formé la notion de bien universel en comparant et en intégrant le bien de toutes les existences individuelles humaines ou douées de sensibilité».

1.2. La pauvreté : entre travail et mérite

Même si Bentham, Mill et Sidgwick sont avant tout des philosophes, il n’en reste pas moins que l’universalité prétendue de l’utilitarisme lui confère une importance considérable dans le domaine économique (Keynes [1926] dira à propos de Bentham qu’«[il] n’était pas un économiste du tout». A contrario, la thèse de Sigot [2001] ne cessera de montrer que le mérite de Bentham aura été de concilier sa philosophie morale avec sa vision de l’économie). L’utilité, définie comme une notion psychologique, peut être économiquement appréhendée à travers la notion de richesse. Smith, Malthus puis Ricardo, tous contemporains de Bentham, ont influencé la pensée utilitariste notamment dans ce domaine (Comme nous l’avons déjà stipulé, Bentham reprend à son compte la notion d’harmonie naturelle des intérêts émise par Smith qui parle de main invisible. Cette notion est une métaphore de l’harmonie naturelle qui résulte des comportements individuels. Smith, sans faire explicitement référence à Bentham n’en applique pas moins les préceptes dans le domaine marchand. Son passage sur le boucher est à ce sujet assez éloquent : «Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ; et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c’est toujours de leur avantage» (Smith [1776]). Toutefois, Smith circoncit ce principe d’égoïsme aux échanges marchands et aux contrats. Bentham l’étend, lui, au comportement humain dans son ensemble).

Pour ces derniers, penseurs issus de la bourgeoisie britannique, la pauvreté serait une situation, qui est certes peu enviable, mais qui trouve ses racines dans la relation de l’homme au travail. Le mérite – l’effort que fournit l’individu lorsqu’il travaille – est récompensé par une accumulation de richesses qui lui permettra de subvenir aux besoins de sa famille. Est donc pauvre celui qui ne fournit pas suffisamment d’effort au travail, qui ne mérite pas son salaire.  Pour Bentham, l’État ne doit intervenir que pour assurer une certaine sécurité à ses citoyens. Ainsi, si des disparités existent au départ (les talents ne sont pas également répartis entre tous les individus), et si elles sont productrices de trop grandes inégalités, alors l’État doit faire en sorte que ceux qui ne possèdent pas les moyens physiques de subvenir à leurs besoins par le travail soient protégés.

Les situations d’extrême pauvreté doivent être gérées par les gouvernements qui doivent assistance pour réduire les inégalités naturelles. Toutefois, ce principe de solidarité ne doit pas remettre en question le principe d’utilité et ne doit pas grever l’effort au travail des plus méritants. Prendre aux riches pour redistribuer aux plus pauvres ne doit pas désinciter les méritants à travailler plus, et ne doit pas inciter le pauvre à ne pas travailler, fondant l’espoir d’une vie meilleure sur les subsides de l’État. Chacun doit œuvrer dans le sens d’un plus grand bonheur pour le plus grand nombre. Mill dépasse Bentham sur ce sujet. Pour lui, la seule manière de protéger les méritants des fainéants (en d’autres termes les riches des pauvres) serait d’assurer la propriété privée puisqu’elle «garanti[rait] aux individus [le] fruit de leur travail et de leur abstinence» (Mill [1848]).

Les inégalités entre individus ne sont acceptables que si elles respectent l’adage à chacun selon son mérite. Pour Mill, la pauvreté serait due à deux facteurs : un manque d’éducation populaire et surtout un phénomène de surpopulation des indigents, néfaste au progrès de la société (On retrouve ici l’argument de Matlhus qui prévoyait que l’extension de la population dépasserait un jour celle de la production agricole conduisant à la perte de l’Homme. Malthus [1798]). Cette surpopulation serait, selon la loi immuable de l’offre et de la demande, la cause d’un niveau de salaire trop bas pour permettre de vivre décemment (Selon la loi de l’offre et de la demande, l’excès d’offre de travail émanant des travailleurs sur la demande de travail entraînerait une baisse du taux de salaire au niveau d’équilibre entre offre et demande. Ce niveau de salaire serait alors inférieur au niveau permettant aux individus de se procurer les biens nécessaires à leur survie et à leur reproduction). Selon Mill [1848, vol. 2 : 345] «il est impossible que la population augmente à son rythme maximum sans faire baisser les salaires. Et la baisse ne s’arrêtera qu’au point où, soit par l’effet physique, soit par l’effort moral, l’accroissement de la population sera stoppé». Derrière l’effet physique se cachent des lois de limitation et de contrôle des naissances. Il n’accepte l’assistance aux plus démunis que si l’État peut en contrôler leur multiplication. Il apparaît donc que chez les deux premiers auteurs, la situation de pauvreté correspond à un manque de ressources permettant de survivre.

De plus, l’apparition de situations de pauvreté est due, sauf exception, à l’absence de motivation au travail, à l’absence d’effort fourni pour acquérir ces ressources vitales. L’individu pauvre est donc entièrement responsable de sa situation difficile, et l’État ne peut intervenir sous peine de mettre à mal le principe d’utilité. Pour sortir de cet état de pauvreté, l’individu n’aura qu’une seule solution : le travail. La réflexion économique de Sidgwick est plus complexe. Il insiste sur un point important : il est nécessaire de distinguer le bonheur et les moyens d’atteindre ce bonheur. Pour maximiser le premier, il est nécessaire d’offrir à tous et de manière égalitaire les seconds. En cela, il propose le concept d’égalité des chances. Pour lui, ce qui importe ce n’est pas tant que les hommes aient un bonheur égal, mais bien qu’ils possèdent une même chance au départ d’atteindre le bonheur. Il rejoint Mill sur l’importance de l’éducation, notamment celle des enfants des familles pauvres, dans la réduction des disparités des chances au départ.

Cette égalité des chances, confrontée au principe d’utilité, amène Sidgwick à réfléchir sur la place de l’État dans la lutte contre la pauvreté. Concernant cette dernière, il se rapproche de ses deux prédécesseurs dans la mesure où un individu est pauvre s’il ne fournit pas l’effort au travail nécessaire pour survivre. Toutefois, selon lui, l’intervention de l’État dans la lutte contre la pauvreté entraînerait un biais discriminatoire envers les plus méritants. L’impôt sur le revenu, que Sidgwick juge être une égalisation contrainte, est contraire à l’utilité puisqu’il s’agit de ponctionner les plus méritants pour donner sans contrepartie à ceux qui ne fournissent aucun effort au travail, et donc conduire à une désutilité du travail et à un appauvrissement général de la société. L’auteur prône donc une autonomisation et une responsabilisation de l’individu, notamment du pauvre, qui, s’il veut sortir de l’état de pauvreté, doit fournir l’effort nécessaire pour mériter un sort plus enviable.

2. L’économie du bien-être et la pauvreté

La pauvreté, nous venons de le voir, serait perçue par les utilitaristes comme étant de la responsabilité des individus eux-mêmes. L’extension de l’utilitarisme à l’économie du bien-être et à la théorie du choix social ne permettra pas à la problématique de la pauvreté de gagner des galons et de devenir une préoccupation centrale. Ceci étant, l’économie du développement, en devenant une matière à part entière dans le corpus théorique néo-classique, peut permettre d’offrir une définition de la pauvreté qui découlerait de la définition utilitariste et qui reposerait sur une base informationnelle purement monétaire.

2.1. Fondements et extensions de l’économie du bien-être

L’utilitarisme peut être résumé à deux grands principes : (i) un principe de rationalité du comportement humain qui vise à rendre maximum le bonheur individuel, c’est-à-dire à maximiser son utilité ; et (ii) un principe d’agrégation des utilités individuelles cardinales en une fonction d’utilité collective censée représenter le bien-être de la société. Si le premier principe est aisément accepté par les descendants de Bentham, Mill et Sidgwick, il n’en va pas de même pour la seconde hypothèse. Or, vers 1870, dans différents pays mais de manière concomitante, est apparu un mouvement de contestation de la doctrine utilitariste, et de son principe de maximisation. Menger en Autriche, Jevons en Angleterre et Walras en Suisse créèrent le concept d’utilité marginale (Pour un rappel historique de la pensée marginaliste, voir Blaug [1996]).

Puisque l’hypothèse d’offre infinie des facteurs de production est remise en cause, l’agent économique, confronté à une prise de décision sous contrainte de rareté (Dans les premiers écrits utilitaristes, les facteurs de production étant réputés infinis, cela avait pour conséquence de faire de l’utilité une fonction strictement croissante et monotone du revenu, et la fonction de production une fonction croissante et monotone des facteurs de productions). Celui-ci va chercher à optimiser sa fonction d’utilité ou de production sous la contrainte de ressources limitées. L’optimum sera atteint lorsque les valeurs marginales seront égalisées, signifiant ainsi qu’une allocation sera jugée efficace si chaque unité de bien est utilisée de manière à ce que si elle l’était autrement, elle engendrerait un gain exactement égal à la perte due au retrait de cette unité de son affectation initiale (Blaug [1996]). Un consommateur optimisera son utilité lorsqu’il répartira son revenu de telle sorte que l’utilité marginale retirée de chaque unité de consommation est égale à une autre. Cette révolution sera à la base de développements ultérieurs comme l’économie du bien-être ou la théorie du choix social (Selon Mark Blaug [1996] le terme révolution est un peu galvaudé et il s’applique plus au terme marginal qu’à celui d’utilité).

A – De l’utilité cardinale à l’utilité ordinale : l’économie du bien-être

L’économie du bien-être (welfare economics) de la première génération regroupe des auteurs comme Marshall ou Pigou et fonde ce qu’on l’on a appelé l’École de Cambridge. Selon eux, et dans la continuité des travaux des marginalistes, l’utilité serait une notion cardinale. Le consommateur serait capable de donner une mesure objective de l’utilité qu’il retire de sa consommation d’un bien. Le classement des états de satisfaction se ferait alors à partir de cette utilité retirée. On peut dire que, compte tenu des dotations initiales des membres d’une société, un individu retire plus de satisfaction qu’un autre si, pour un état équivalent, son utilité cardinale est supérieure. L’utilité sociale serait alors la somme simple des utilités individuelles. Toutefois, cela suppose que chaque individu d’une société exprime l’utilité sur une échelle de valeurs commune. Or, comme l’ont souligné Bentham et Mill, l’utilité est une notion psychologique exprimée par un et un seul individu. Il devient dès lors difficile de classer des états psychologiques qui relèvent de conceptions propres de la satisfaction.

Pour permettre de comparer les niveaux d’utilité sur une base commune, Pigou [1920] propose de monétiser cette fonction d’utilité. Selon lui, la satisfaction peut être mesurée sur le marché «par la quantité de monnaie qu’une personne est disposée à offrir en vue d’obtenir un bien», il parle alors de bien-être économique (economic welfare), qu’il distingue des autres types de bien-être (Sen [1980]) plus difficilement mesurable car il fait appel à des considération non monétarisable. Ainsi, le prix auquel l’individu est prêt à acquérir un bien quelconque représente le degré d’utilité que l’individu retire de ce bien : on parle alors de prix de réserve (Varian [1994]). La différence entre le prix de réserve et le prix de marché pour chaque unité supplémentaire consommée constitue le surplus du consommateur qui représente le bien-être individuel (On se situe avec Pigou dans une période chronologiquement postérieure à l’émergence du marginalisme. Celui-ci est dorénavant parfaitement accepté dans les milieux universitaires). Pigou [1920] définit ce surplus comme «l’équivalent monétaire du bien-être procuré par l’usage d’un bien». En offrant une mesure commune à l’utilité, il est dorénavant possible de comparer les niveaux d’utilité entre les individus. Un individu dont le prix de réserve est supérieur à celui d’un autre individu pour un même bien, signifie que l’utilité retirée de la consommation de ce bien par le premier individu est supérieure à celle du second (Marshall [1890]).

Le bien-être collectif qui est une fonction agrégée des utilités individuelles peut également être exprimé sous forme monétaire. Maximiser le bien-être social revient à maximiser les utilités individuelles, c’est-à-dire faire en sorte que les individus soient prêts à payer plus pour consommer. Les théories de la croissance qui apparaîtront plus tard reposeront sur ce principe. Toutefois, les limites de l’utilité cardinale sont toujours présentes : chaque niveau de bien-être est associé à une valeur (le prix) qui, même si elle parait objective, représente l’envie que les individus ressentent pour chaque bien considéré. Pour Arrow [1974], «l’utilité est une grandeur purement subjective», et il n’existe pas d’échelle commune objective de mesure de l’utilité. Il reprend une critique qui fit grand bruit dans le milieu scientifique. En 1938, Lionel Robbins exprima des doutes sur la scientificité des comparaisons interpersonnelles d’utilité. Selon lui (Robbins [1938]), puisque «tout esprit est impénétrable pour tout autre et aucun dénominateur commun aux sentiments n’est possible», il est dorénavant nécessaire de bannir toute information concernant les utilités personnelles. Les problèmes du choix social ne relèveraient plus que de la procédure de vote, on reviendrait alors aux paradoxes énoncés par Borda [1771] et Condorcet [1785].

La réduction du champ informationnel entraînée par l’abandon des comparaisons interpersonnelles d’utilité a amené les économistes à renouveler la pensée et la théorie du bien-être. L’introduction de la notion de préférence a permis de passer d’une approche cardinale de l’utilité à une approche ordinale : la nouvelle économie du bien-être. En classant les différents états sociaux qui s’offrent à eux, les individus expriment une relation de préférence qui ne tient plus compte de l’intensité des utilités, mais simplement de l’ordre de préférence. Par exemple, si nous considérons deux états A et B, l’individu exprime la relation de préférence entre ces deux états. S’il opte pour A plutôt que B cela signifie qu’il préfère A à B, quelles qu’en soient les raisons. Pareto est le premier à avoir proposé cette notion d’utilité ordinale dans son approche fondée sur l’échange. Originairement présente chez Edgeworth [1881], l’économie d’échange à deux biens et deux agents connaît une extension chez Pareto.

Pour Edgeworth, en situation d’économie parfaitement décentralisée, le bien-être individuel est maximal lorsque, compte tenu des dotations individuelles initiales et des préférences individuelles, l’échange a lieu. Lors de cet échange, chaque individu maximise sont utilité. Les préférences individuelles entre les deux biens sont représentées par des courbes d’indifférence le long desquelles l’utilité retirée de la consommation d’une combinaison quelconque des deux biens est la même. Pareto [1896] montrera que cette allocation des dotations est optimale, dans la mesure où l’on ne peut améliorer le sort d’un individu sans détériorer celui de l’autre (Debreu [1966] définira l’optimum comme «un état réalisable auquel aucun autre état réalisable n’est préféré. Cet état est préféré à tout autre parce qu’il n’est plus possible d’améliorer la satisfaction d’un quelconque consommateur, membre de cette économie, sans réduire celle d’au moins un autre»). Pareto parle également d’efficacité puisqu’il n’est possible d’accroître la satisfaction des tous les contractants à la fois. A partir des notions d’optimalité et d’efficacité, Pareto dessine, sans les énoncer formellement, les deux théorèmes qui vont fonder l’économie du bien-être.

Ces deux théorèmes peuvent s’énoncer ainsi : (i) un équilibre concurrentiel est une situation pareto-optimale, c’est-à-dire «qu’il est impossible que tous les individussoient plus satisfaits qu’ils ne le sont dans cet équilibre» et (ii) «si tous les agents ont des préférences convexes, il existe toujours un ensemble de prix tel que toute allocation efficace au sens de Pareto soit un équilibre de marché pour des dotations initiales adéquates» (Varian [1994: 542]). Ces deux théorèmes ont des implications fortes en économie. Tout d’abord, le marché, qui occupe une place centrale depuis Smith, devient incontournable. L’échange ne peut avoir lieu en dehors de ce dernier. Les échanges réputés non marchands sont ignorés de la théorie de l’optimum. Ensuite, le système de prix qui permet à l’échange d’avoir lieu constitue l’information nécessaire et suffisante aux contractants. Ceux-ci ne sont pas concernés par les modes de production, l’origine des biens ou les dotations initiales, des autres agents. Le second théorème du bien-être sépare les questions de distribution et d’efficacité. En effet, tout optimum de Pareto est une allocation efficace des ressources, elle doit maximiser l’utilité sociale quelle que soit la répartition des richesses entre les individus concernés.

Il se peut ainsi qu’une allocation optimale offre, après l’échange, à un seul individu toutes les richesses et rien aux autres. Si la situation des seconds ne peut être améliorée sans détériorer celle du premier, l’équilibre est optimal. Une situation pareto-optimale peut donc être efficace mais inégalitaire, insensible à tout aspect redistributif. Pendant longtemps, l’optimum de Pareto fera référence en matière d’économie du bien-être. Les conséquences politiques d’une telle situation peuvent avoir des conséquences importantes sur les situations de pauvreté et d’inégalité (Meade [1964]). Or, il semble aujourd’hui établi que les caractères d’efficience et d’équité ne peuvent être séparés, notamment en situation d’information imparfaite (Greenwald, Stiglitz [1966]), toute politique de redistribution dégraderait l’efficacité du marché (Hoff [1994], Kanbur, Lustig [1999]). De plus, depuis les années 80, une certaine littérature argumente en faveur d’une non-séparabilité entre efficience et équité. Les études sur le genre, notamment, couplées avec la distribution intra-ménage du bien-être montrent que cette problématique ne peut être traitée de manière cloisonnée (Sen [1983], Haddad, Kanbur [1990]). C’est en partie la raison pour laquelle, on assiste depuis quelques années à la réémergence des questions d’inégalité sur le devant de la scène politique (Kanbur, Lustig [1999]).

Une deuxième série de critiques s’abat sur cet optimum. Selon Terny [1971], l’optimum de Pareto n’établit qu’un quasi-ordre de toutes les situations optimales possibles. Or, «il y a plusieurs allocations efficaces au sens de Pareto et se pose dès lors la question de savoir comment la société peut choisir parmi ces diverses allocations ?» (Varian [1994: 575]). La réponse à cette question va être apportée par la théorie du choix social, qui, même si elle ne concerne pas directement la problématique qui est la notre, à savoir la pauvreté, permet de mettre en lumière certains points importants des théories économiques actuelles qui étudient plus particulièrement la pauvreté (Sur ce point, Sen [1998: 9] se montre plus mesuré que nous puisque lors de son discours d’attribution du Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel en 1998, il affirme que la pauvreté est au cœur de la théorie du choix social puisque cette dernière nous permet de répondre à la question suivante : « Comment pouvons-nous mesurer la pauvreté face à l’hétérogénéité des situations et des souffrances des différentes personnes qui composent la société?»).

B – La prise en compte des préférences individuelles dans le choix collectif : la théorie du choix social

Le but de la théorie du choix social est donc de répondre à la question précédente. En d’autres termes, il s’agit de construire, à partir de préférences individuelles, une relation de préférence collective, c’est-à-dire d’offrir à la collectivité une fonction de bien-être social(economic social welfare). En 1938, Abram Bergson propose une règle d’agrégation des fonctions d’utilités individuelles en une fonction de bien-être social, et ainsi «[d’]insérer l’évaluation parétienne dans un cadre de pensée cohérent et logique» ( Fleurbaey, Mongin [2004: 2]). Supposons que l’individu est capable d’exprimer l’utilité qu’il retire de la consommation d’un panier de biens xi. On note cette fonction d’utilité Uj(xi). Pour Bergson [1938] puis Samuelson [1947], il est possible de comparer les fonctions d’utilité deux à deux dès lors que l’on admet la possibilité d’émettre des jugements de valeurs sur ces fonctions (Bergson n’est pas clair sur ce point. Nous pouvons citer Mongin [2000: 9, notre traduction] : «Au sujet des comparaisons interpersonnelles d’utilité, Bergson reste ambigü dans tout son papier. Il brouille la question spécifique soulevée par [les utilitaristes] en se référant vaguement aux “jugements de valeur” qui sont, selon lui, présents dans toute considération faisant référence à la fonction de bien-être. Le seul endroit où une “notion de valeur” est mentionnée au sujet des comparaisons interpersonnelles se produit quand Bergson discute l’Ecole de Cambridge »). La fonction d’utilité collective devient une fonction additive des utilités individuelles W = W (U1(x1), U2(x2), …, Un (xn)).

C’est à partir de l’étude de cette fonction de bien-être social que K. Arrow [1951] va fonder sa remise en cause de la nouvelle économie du bien-être (new welfare economics) qui débouchera sur la théorie du choix social (Toutefois, les bases de la théorie du choix social sont à trouver chez Borda [1781] et Condorcet [1785] qui cherchèrent à travers l’élaboration de procédures mathématiques à résoudre les problèmes de choix collectif. La règle du vote démocratique (Méthode de Borda) trouva chez Condorcet un paradoxe (Paradoxe de Condorcet) : il se peut que les préférences individuelles exprimées démocratiquement à travers le vote conduisent à élire une option qui n’est pas préférée par l’ensemble de la collectivité. A ce sujet voir Farquharson [1969], Favre [1976], Boursin [1995], Sen [1970, 1998]). Arrow entend étudier la possibilité de trouver une règle de choix social qui représente, sous la contrainte de respect de conditions «faibles mais raisonnables», les préférences de tous les individus d’une collectivité (Sen [1998]). Le résultat d’Arrow, que Sen [1998] qualifie «d’une élégance et d’une puissance à vous couper le souffle», montre qu’il n’existe aucune méthode parfaite pour effectuer, à partir d’un classement individuel de préférences de différents états sociaux, un classement social de ces états (Arrow [1963: 55] offre une définition claire de la fonction de bien-être social : «Par fonction de bien-être collectif, on désigne une procédure ou une règle qui, à tout ensemble d’ordres individuels R1, …, Rn, défini sur des états sociaux alternatifs (un ordre par individu), fait correspondre un ordre social R»).

La démonstration d’Arrow révolutionne alors l’économie du bien-être. Pour trouver une règle de décision collective agrégative, il est nécessaire que celle-ci respecte quatre conditions qui sont : (i) l’efficacité parétienne (condition P) qui stipule que si chaque membre préfère l’état x à l’état y, alors x sera socialement préféré à y, (ii) l’absence de dictateur (condition D), c’est-à-dire qu’aucun individu ne peut imposer ses préférences à celles des autres membres de la société, (iii) l’indépendance des alternatives non pertinentes (condition I) qui requiert que le classement social de deux états x et y dépend seulement des classements individuels sur ces deux états, (iv) un domaine non restreint (condition U), à savoir que le domaine de la fonction de bien-être social doit inclure tous les profils possibles des préférences des individus. Sous cette condition, l’ordre social doit être complet et transitif (A l’origine (Arrow [1951]) cinq conditions étaient nécessaires. Après relectures et corrections, Arrow [1963] conserva seulement quatre des cinq conditions. A ce sujet voir Sen [2002: 329]).  Arrow montre, grâce à son théorème d’impossibilité, que dès que nous avons trois états sociaux distincts à classer et un ensemble fini d’individus, il n’existe pas de fonction de bien-être social qui satisfasse les conditions P, D, I et U (Ce théorème peut être interprété comme une extension du paradoxe du vote de Condorcet. A ce sujet voir Sen [2002: 330]. Pour une démonstration se reporter à Arrow [1963]).

Selon Arrow [1963 : «si nous écartons la possibilité de comparaison interpersonnelle des utilités, les seules méthodes de passage des préférences individuelles aux préférences collectives qui soient satisfaisantes et définies pour un très grand nombre d’ensembles d’ordres individuels, sont soit impossibles, soit dictatoriales». Ainsi, la seule décision viable est la décision dictatoriale (Pour que la condition D soit acceptée, il devient nécessaire de relâcher une des autres conditions exigées, or selon l’auteur, seule la condition I peut être raisonnablement abandonnée ou en tout cas relâchée. Une partie du travail de Sen théoricien du choix social, sera de montrer que l’introduction d’alternatives dans l’ensemble des choix de l’individu peut l’amener à revoir son classement des états sociaux. On pourra se référer à Sen [1991] et [2002]). Il faudrait donc, pour obtenir une fonction de bien-être social abandonner l’idéal de liberté au profit d’une situation optimale au sens de Pareto. La force et la simplicité de ce théorème a eu un retentissement énorme : de nombreux auteurs ont poursuivi les travaux d’Arrow ou ont tenté de remettre en cause les hypothèses et conclusions. (Sen [1970], Gibbard [1973], Satterthwaite [1975], Barbera [1980], Blackorby, Donaldson, Weymark [1990], Geanakopoulos [2001]) Pour conclure, il est nécessaire de faire le lien entre notre problématique et la présentation de l’économie du bien-être et de la théorie du choix social. Ce lien n’est pas direct : les questionnements propres à ces deux types de théories ne se rapportent pas à l’étude de la pauvreté.

Dans le premier cas, la pauvreté pourrait être considérée comme une mauvaise répartition des ressources entre les individus. En effet, nous avons vu que la situation d’optimum de Pareto ne s’intéresse pas à la distribution des ressources, dès lors que l’efficacité du système d’allocation est atteinte. Une situation dans laquelle nous avons une inégalité maximale de répartition des ressources peut être considérée comme souhaitable si elle permet à la société de maximiser l’intérêt collectif. Les situations de pauvreté ne sont donc pas des cas d’étude pour l’économie du bien-être. En ce qui concerne la théorie du choix social, les règles de décision collective peuvent avoir des conséquences sur le bien-être des individus composant la collectivité. Puisque la décision démocratique n’est pas compatible avec une fonction de bien-être collective, le sort des pauvres n’est pas un paramètre important dans la prise de décision. Le dictateur, en faisant passer son intérêt personnel ou celui d’une classe dominante avant l’intérêt collectif, peut prendre des décisions allant à l’encontre de l’intérêt des plus pauvres. Toutefois, nous allons maintenant nous intéresser à ce que les théories d’obédience utilitariste pensent de la pauvreté. Nous nous intéresserons plus particulièrement à la définition qui en est offerte et à la base informationnelle retenue pour l’évaluer.

2.2. Vers une définition de la pauvreté monétaire

Comme nous l’avons mentionné à plusieurs reprises, la problématique de la pauvreté n’est pas centrale chez les théoriciens du bien-être et du choix social. Pourtant, l’intérêt pour la mesure de la pauvreté est réel depuis plusieurs décennies, et il prend largement appui sur ces théories (Atkinson [1970], Deaton [1997, 2000], Laderchi, Saith, Stewart [2003]). En effet, le rejet des comparaisons interpersonnelles d’utilités consiste en un rejet des comparaisons d’états mentaux (au sens de Bentham et Mill). Or, comment ressentir la pauvreté et la souffrance dont sont victimes certaines catégories de personnes sans comparer leur état mental avec un état référentiel? La réponse à cette question est à saisir dans l’objectivité de la valorisation monétaire du bien-être. En effet, comme l’avait soulevé Pigou, il est possible de convertir un état mental représenté par une fonction d’utilité en une valeur monétaire.

Ainsi, cette valeur monétaire, c’est-à-dire ce que l’individu est prêt à payer pour obtenir un bien, représente de manière objective la satisfaction mentale que l’individu retirerait de cette consommation, son bien-être économique. Il paraît alors évident que le bien-être monétaire peut constituer une approximation du bien-être total de l’individu. La pauvreté que nous pouvons qualifier de welfariste serait donc un état dans lequel l’individu considéré ne possèderait pas suffisamment de ressources monétaires pour rendre maximal son bien-être économique ce qui correspond à la définition offerte par Ravallion [1998:3, notre traduction] : «nous pouvons dire qu’une situation de pauvreté existe dans une société lorsque une ou plusieurs personnes n’atteignent pas un niveau de bien-être économique censé constituer un minimum raisonnable correspondant aux standards de cette société». C’est sur la base des premières études scientifiques de la pauvreté proposées par Booth et Rowntree qu’une approche plus moderne des études de situation de pauvreté a trouvé sa place en économie du bien-être.

En effet, les études empiriques de la pauvreté se sont focalisées à partir des années 1970 sur des fonctions de bien-être socials pareto-optimales (Atkinson [1970]) qui avaient comme arguments, les niveaux de bien-être économiques des ménages. La pauvreté est alors définie comme une situation de manque de ressources monétaires permettant aux ménages de se procurer les éléments nécessaires à la survie des membres les composant. La question de l’identification des populations concernées est alors primordiale. Pour un ciblage efficace des politiques économiques de lutte contre la pauvreté, il est indispensable de connaître et d’identifier les groupes vulnérables. En ce sens, l’approche monétaire de la pauvreté permet d’établir une distinction entre groupes pauvres et groupes non-pauvres. Cette approche duale de la pauvreté repose sur l’élaboration d’un seuil minimal de revenu ou de consommation sous lequel les ménages sont réputés pauvres. Ce seuil est communément appelé ligne de pauvreté puisqu’il sépare de manière objective les deux catégories d’individus. Il s’agit, alors, de déterminer la valeur du seuil considéré. Si l’on s’intéresse à une ligne de pauvreté en termes de revenu, il s’agit, en fait, de déterminer un niveau minimal de conditions de vie socialement acceptables (Lok-Dessalien [1998]).

La Banque mondiale fixe deux seuils de pauvreté absolue : un premier seuil fixé à 2$72 par tête et par jour et un seuil d’extrême pauvreté fixé à 1$ par tête et par jour (Les lignes de pauvreté de 1$ et 2$ sont exprimées en Parité de Pouvoir d’Achat au prix constant de 1985. Une nouvelle estimation peut être utilisée en fixant une ligne de pauvreté à 1,08$ par jour et par tête au prix constant de 1993 (Deaton [2001]). Toutefois, Chen et Ravallion [2000] montre qu’il est plus pratique de se référer à la ligne de pauvreté de 1$ par jour et par tête). Selon la deuxième ligne de pauvreté, il y aurait, en 2001, plus d’un milliard d’individus pauvres, soit 21,1% de la population mondiale (Banque mondiale [2005b]) – Pour éviter une surestimation de la pauvreté, les institutions internationales ont pour habitude de calculer ses indicateurs avec et sans la Chine. Le chiffre fourni ici représente le nombre de pauvres à l’exclusion de la Chine. Pour une prise en compte de la Chine se reporter à Banque mondiale [2005]. Toutefois, cette ligne de pauvreté absolue, en étant «décontextualisée», ne prend pas en compte les spécificités locales, sociales et économiques (Ponty [1998]).

Et le risque serait de «prescrire» plutôt que de «décrire» les normes existantes, «le risque de basculer de la description à la prescription est d’autant plus important que les goûts sont hétérogènes» (Ponty [1998]). Une solution a alors été proposée. La ligne de pauvreté doit prendre en compte la spécificité de la situation socio-économique et du contexte local pour représenter fidèlement l’état des privations dont sont victimes les populations. Cette ligne de pauvreté monétaire relative est alors construite comme étant un pourcentage du revenu moyen ou médian (Fuchs [1967], Lansley [1980]). Ce revenu moyen correspond aux normes sociales de consommation d’un ménage représentatif. Ces normes évoluent donc au flux des évolutions du dit ménage. En ce sens, la ligne de pauvreté est flottante, elle évolue dans le temps. La différence principale entre une ligne absolue et une ligne relative repose sur le fait que la ligne absolue dépend du niveau de vie des plus défavorisés contrairement à la ligne relative, centrée sur le bas de la distribution (Hourriez, Legris [1998]).

Un dernier point sur lequel il est important de s’arrêter concerne le niveau d’agrégation retenu. Par définition, la pauvreté serait un phénomène individuel, qui dépend en partie de données anthropométriques. Toutefois, la collecte des données ne s’effectuant, en général, qu’au niveau du ménage, il est nécessaire de trouver une méthode pour exprimer de la manière la plus fine le bien-être des individus. En désagrégeant les données au niveau individuel, il est possible de mettre en lumière les discriminations intra-ménages, notamment en défaveur des femmes et des enfants. Il serait possible de diviser le montant total de revenu ou de dépenses de consommation par le nombre de personnes constituant le ménage, mais des problèmes surviennent alors. Cela implique, par exemple, l’hypothèse d’équi-répartition du revenu au sein du ménage, chaque individu ayant les mêmes caractéristiques et les mêmes besoins (Deaton [1997]).

De plus, cette moyenne par individu ne prend pas en compte du phénomène d’économies d’échelle. Le fait d’habiter au sein d’un ménage de plusieurs individus peut permettre à chacun de bénéficier de la présence des autres et de profiter de la consommation par le ménage de biens publics sans occasionner de frais supplémentaires. Tous ses éléments militent en faveur d’un abandon d’une évaluation de la pauvreté par tête. Une autre méthode doit être engagée. Selon Deaton, il s’agirait de proposer un système de pondération dans lequel chaque membre du ménage aurait un poids différent.  Chaque individu ne compterait plus pour un, mais sa participation serait transformée en un équivalent adulte, c’est-à-dire que sa contribution au ménage serait exprimée en référence au premier adulte ( On s’éloigne de l’idéal utilitariste ici puisque chaque membre du ménage n’a pas le même poids, contrairement aux recommandations du principe d’utilité. cf. supra).

Par exemple, le poids d’une épouse ne serait pas le même que celui du chef du ménage (Si elle n’est pas elle-même chef de ménage), tout comme les enfants. Les méthodes de détermination des pondérations sont multiples et nous y reviendrons dans la partie méthodologique. Toutefois, une remarque d’importance peut être faite ici. Le choix de l’échelle d’équivalence et du coefficient d’économie d’échelle revêt une importance primoridale. En effet, de nombreux auteurs ont montré que les choix méthodologiques avaient un impact sur l’évaluation de la pauvreté. Szekely et al. [2000] ont montré qu’une disparité des taux de pauvreté au Mexique était due aux estimations différentes des échelles d’équivalence et des coefficients d’économie d’échelle. La sensibilité des mesures de pauvreté aux choix méthodologiques est indéniable et la définition de la pauvreté monétaire reste, aujourd’hui encore, matière à constantes améliorations.

Pour conclure, nous pouvons définir la pauvreté comme un état matériel (manque de ressources monétaires) de certaines catégories de la population et qui représente de manière approchée (proxy) la souffrance mentale (niveau d’utilité inférieur à une certaine norme sociale) dont sont victimes ces populations. Le caractère matériel de cette base informationnelle, la focalisation sur un indicateur unique de bien-être (le bien-être économique représenté par l’utilité et par la consommation) et la spécificité sacrificielle de l’utilitarisme (le bien-être d’un individu peut être sacrifié sur l’autel de l’efficacité parétienne) posent de nombreux problèmes tant théoriques que pratiques.

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