Prise en charge par le théâtre des conséquences psycho-sociales de la guerre en République Démocratique du Congo

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Résumé : Ce mémoire a pour sujet la prise en charge par le théâtre des conséquences psycho-sociales de la guerre. Il s’appuyait sur une étude de cas de deux initiatives de théâtre à destination d’enfants-soldats démobilisés et de jeunes filles victimes de violences sexuelles de guerre portées par Joseph Tsongo et par Frédérique Lecomte dans la région du Kivu. Frédérique Lecomte, metteuse en scène belge et directrice de l’association « Théâtre et Réconciliation », travaille à des créations de spectacles en République Démocratique du Congo depuis 2005. Joseph Tsongo, journaliste indépendant congolais, met en place des ateliers de théâtre-forum depuis 2012. La problématique est celle du pourquoi et du comment s’empare t-on des outils du théâtre pour une prise en charge sociale et psychologique de publics fragilisés. Dans le cas de cette étude, il s’agissait de personnes ayant connu des situations traumatiques en République Démocratique du Congo. L’enjeu principal était donc de penser les méthodes et pratiques des deux initiatives de théâtre en République Démocratique du Congo citées plus haut en relation avec les outils de la dramathérapie, du théâtre-action, du théâtre-forum et du théâtre d’intervention et au regard du contexte géopolitique et humanitaire dans lequel elles s’inscrivent. Pour cela, après avoir défini les notions de situation traumatique et de traumatisme de guerre, nous avons dans un premier temps réfléchi à l’outil théâtral et ses bienfaits possibles à l’échelle individuelle ou groupale avec des objectifs affichées de pardon personnel et de réappropriation de l’histoire et du corps de la victime. L’approche était ici plutôt psychologique et traumatologique. Par la suite, nous avons discuté du théâtre comme moyen de compréhension de l’autre et de réouverture du dialogue dans une société post-conflit via une approche plus sociale et géopolitique.

Auteur : Ariane Salignat, UGA UFR LLASIC LAS – Université Grenoble Alpes – UFR Langage, lettres et arts du spectacle, information et communication – Dpt Lettres et arts du spectacle (Identifiant : HAL Id : dumas-01877833, version 1).

Introduction

Selon Richard Forestier, directeur de recherche à l’Afratapem (Association française de recherches et applications des techniques artistiques en pédagogie et médecine), l’art thérapie se définit comme «l’exploitation du potentiel artistique dans une visée humanitaire et thérapeutique FORESTIER Richard, Tout savoir sur l’art-thérapie, Favre éditions, Lausanne, 2000 et rééditions, p.10». Bien que cette définition ouvre clairement sur deux voies de l’art thérapie, la voie humanitaire et la voie thérapeutique, nous constatons qu’en France, les ouvrages théoriques sur cette discipline et les différentes expériences qui y sont rattachées s’intéressent pour une très grande majorité exclusivement à l’utilisation de l’art dans le milieu médical.

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En France et à l’international, nous pouvons observer une utilisation de plus en plus récurrente de l’art par le milieu social et humanitaire dans un objectif de réhabilitation pour des personnes en situation de fragilité ou de marginalisation. Dans des pays en guerre ou au sein des pays d’accueils avec des personnes réfugiées par exemple, nombreux sont les projets artistiques qui ont émergé ces dernières années dans le but d’une autre prise en charge de ces publics. Vincent Dubois et Évelyne Josse dans leur ouvrage Interventions humanitaires en santé mentale dans les violences de masse relèvent la favorisation de ces actions de type psycho-sociales et l’expliquent par leur caractère moins stigmatisant pour les victimes ainsi que par leur accessibilité de mise enplace DUBOIS Vincent et JOSSE Évelyne, Interventions humanitaires en santé mentale dans les violences de masse, De Boeck Supérieur, Louvain-la- neuve (Belgique), 2009, p.34. Cependant, ces initiatives ne sont le plus souvent vues que sous la prisme unique de l’animation socio-culturelle et non sous celui de l’art-thérapie.

Ambitionnant plus tard de monter des projets de théâtre pour des personnes présentant des traumatismes sociaux et humains, il était pour moi essentiel de me pencher sur les méthodes de ces professionnels. Dans le sens d’une réflexion sur ces pratiques, notre étude portera sur la prise en charge par le théâtre des conséquences psychologiques et sociales de guerre chez les enfants-soldats et jeunes filles victimes de violences sexuelles en République Démocratique du Congo.

La République Démocratique du Congo (RDC), située en Afrique Centrale, connaît depuis son indépendance de la Belgique en 1960 des conflits d’origine ethnique, politique et économique extrêmement violents. En 1994, un génocide des Tutsis par les Hutus a lieu au Rwanda, pays frontalier de la RDC, provoquant au moins un million de morts et le déplacement de près de deux millions de réfugiés Hutus dans l’est du Zaïre (ancien nom de la République Démocratique du Congo jusqu’en 1997)par peur de représailles et d’un nouveau génocide. Depuis, les tensions et affrontements en RDC entre ces deux ethnies n’ont eu de cesse de mettre à mal la stabilité du pays, tant au sein du gouvernement que sur l’ensemble du territoire par le biais de groupes armés et milices rebelles diverses, soutenues selon les périodes par les pays voisins.

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Aussi, les régions de l’est de la RDC, notamment celle du Kivu, sont le lieu de guerres de territoires entre de multitudes de groupes armés, politisés ou non, en raison de l’abondance de ressources minières très convoitées dans le pays et à l’international comme le coltan, l’or ou le diamant. Dans cette partie du pays majoritairement, les droits humains sont bafoués sous l’impuissance internationale: la population civile congolaise est victime d’esclavage, de nombreux enfants sont enlevés par les milices afin de devenir des enfants-soldats ou des esclaves domestiques et sexuels et on constate un recours massif au viol comme arme de guerre (plusieurs centaines de milliers de victimes).

Avec entre quatre et six millions de morts, le conflit en République Démocratique du Congo compte le bilan humain le plus lourd depuis la Seconde Guerre Mondiale.Avec une violence d’une telle ampleur, les situations traumatiques se multiplient à l’échelle individuelle et collective. Les différents acteurs du conflit, criminels adultes ou enfants-soldats,victimes ou témoins de violences de masse, réfugiés, nécessitent donc une prise en charge thérapeutique afin de prévenir ou de faire face aux diverses conséquences psychologiques et sociales. Il s’agit à la fois de travailler sur les difficultés personnelles d’après-guerre, notamment chez les groupes que nous définirons comme vulnérables, pouvant se manifester dans certains cas par des PTSD (post-traumatic stress disorder) et sur les problématiques communautaires etsociétales d’inclusion et de réconciliation.

La République Démocratique du Congo nous a semblé un cas intéressant à traiter du fait dela nature du conflit lui-même. En effet, le pays est en situation de guerre totale, c’est-à-dire dans laquelle la population dans son ensemble est touchée. Elle dure depuis de nombreuses années avec des violences diverses de grande ampleur, ce qui rend l’étude de la gestion de traumatismes particulièrement pertinente. Également, le choix de la République Démocratique du Congo a été déterminé par ma connaissance de différentes expériences d’art-thérapie (notamment des ateliers de musicothérapie au sein de la Fondation Panzi Cf. le travail du Docteur Mukwege au sein de la Fondation Panzi – Site de la Fondation PANZI,http://fondationpanzirdc.org/panzi-projets/, 2018) déjà en place avec des femmes victimes du conflit.

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Dans le cas de notre étude sur la prise en charge des conséquences psychologiques etsociales de la guerre en République Démocratique du Congo, nous nous pencherons plusprécisément sur des interventions artistiques de théâtre par l’analyse des démarches de deux acteurs. La première sera celle de la metteuse en scène belge Frédérique Lecomte, dans le cadre de son association «Théâtre et Réconciliation». Celle-ci met en place des ateliers et spectacles de théâtreavec des publics-cibles, en Belgique ou dans la région des Grands Lacs en Afrique. Frédérique Lecomte a travaillé dans différents pays, dont la République Démocratique du Congo à partir de 2005, date de son premier projet sur place. Elle y a mené depuis régulièrement des ateliers de théâtre donnant lieu à des représentations publiques avec comme participants des enfants-soldats démobilisés ainsi que des jeunes filles et femmes victimes de violences sexuelles de guerre,notamment dans la région du sud-Kivu.

Nous nous appuierons principalement ici sur l’ouvrage écritpar la metteuse en scène elle-même sur sa méthode, Théâtre et Réconciliation, Méthode pour unepratique théâtrale dans les zones de conflit LECOMTE Frédérique (dir.),Théâtre et Réconciliation, Méthode pour une pratique théâtrale dans les zones deconflit, La lettre volée, Bruxelles, 2015, 286 p et sur le film documentaire Congo Paradiso GÉMINEL Benjamin et THIL Tristan, Congo Paradiso, Victor Ede pour Cinéphage ! Productions, France, 2016,52min réalisé surces interventions en RDC. En parallèle, nous approcherons aussi le travail de Joseph Tsongo, journaliste indépendant congolais qui créa en 2016 en collaboration avec Eliezer Kasereka le «théâtre forum participatif». Comme dans le cas précédent, des ateliers de théâtre sont menés avec le public spécifique, ici à nouveau desenfants-soldats démobilisés et des jeunes filles anciennes esclaves sexuelles et domestiques desmilices, et des représentations publiques sont organisées. Les interventions de Joseph Tsongo sesont déroulées dans la province du nord-Kivu et ont touché une centaine de jeunes.

Concernant cette deuxième démarche, nous travaillerons majoritairement à l’aide d’un entretienréalisé par moi-même avec Joseph Tsongo Cf. annexe 1 – Entretien avec Joseph Tsongo ainsi que de plusieurs articles écrits sur le «théâtre forum participatif» et d’une captation courte d’un de ses ateliers TSONGO Joseph, «Théâtre forum participatifen RDC»,Les Observateurs, France 24,https://www.youtube.com/watch?v=kEel9_sdaxA, tourné en 2017, publié en 2018. Pour cette étude, nous prendrons appui sur la discipline de la dramathérapie ainsi que sur lesouvrages théoriques du théâtre d’intervention et autres termes s’y apparentant. Selon l’association nationale française de dramathérapie, la dramathérapie serait «l’usageintentionnel de l’art dramatique, et du théâtre afin de favoriser un processus thérapeutique Site de l’association nationale de dramathérapie, consultable en ligne: http://dramatherapiefrance.wixsite.com/associationnationale». Nous verrons bien évidemment tout au long de ce mémoire que les visions et pratiques autour d’uneutilisation thérapeutique du théâtre sont en réalité très diverses selon les publics visés maiségalement les courants et attaches conceptuelles des professionnels concernés.

De notre côté, nous accorderons une attention particulière aux travaux du psychiatre J.L. Moreno et de sa femme, la psychothérapeute Zerka Moreno, pionniers dans le domaine de la psychothérapie de groupe et respectivement fondateur et co-fondatrice du psychodrame. Bien que nous définirons ce concept en profondeur par la suite, nous pouvons d’ores et déjà citer Zerka Moreno qui dans un entretien l’expliquait comme «le fait de montrer, c’est à dire de jouer ses préoccupations plutôt que de les raconter YALOM Victor, «Zerka Moreno on Psychodrama», Psychotherapy, consultable en ligne : https://www.psychotherapy.net/interview/zerka-moreno, 2004.». Également, nous prendrons appui sur les domaines du théâtre-action, théâtre-forum ou théâtre d’intervention. Le théâtre-action a été reconnu législativement en France en 2003 par le décret-cadre relatif à la reconnaissance et au subventionnement du secteur professionnel des Arts de la scène comme une «pratique théâtrale qui poursuit avec des personnes socialement et culturellement défavorisées, des objectifs socioculturels Décret-cadre relatif à la reconnaissance et au subventionnement du secteur professionnel des Arts de la scène du 19mai 2003».

À nouveau, au delà de cette première définition, une multitude existe. Du fait de notre corpus d’étude, les expériences menées par Augusto Boal et sa pratique du Théâtre de l’Opprimé servir ont aussi d’appui théorique fort.L’enjeu principal sera donc de penser les outils de la dramathérapie, du théâtre action, du théâtre-forum et du théâtre d’intervention pour une réhabilitation psychologique et sociale des victimes de guerre en relation avec les méthodes et pratiques de Frédérique Lecomte et Joseph Tsongo en République Démocratique du Congo, au regard du contexte géopolitique et humanitaire de ce pays. Les deux initiatives de théâtre psycho-social seront observées par le prisme des méthodes employées, des objectifs affichés de ces actions par l’analyse des discours de leurs acteurs ainsi que des résultats constatés au travers de témoignages de participants.Dans ce cadre, nous nous demanderons pourquoi et comment s’empare t-on des outils du théâtre pour une prise en charge sociale et psychologique de publics fragilisés dans des cas comme ceux des personnes ayant connu des situations traumatiques en République Démocratique du Congo. Il nous semble dès à présent que le théâtre, grâce à des outils spécifiques de parole, de corps et de jeu, est une voie possible de réhabilitation à l’échelle personnelle et collective dans un contexte post-conflit comme cela est le cas en RDC.

Voir le texte intégral : La prise en charge par le théâtre des conséquencespsycho-sociales de la guerre – étude de cas du travail deFrédérique Lecomte et de Joseph Tsongo en RépubliqueDémocratique du Congo.

Citation : Ariane Salignat. La prise en charge par le théâtre des conséquences psycho-sociales de la guerre : étude de cas du travail de Frédérique Lecomte et de Joseph Tsongo en République Démocratique du Congo. Sciences de l’Homme et Société. 2018. ⟨dumas-01877833⟩

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