Émeutes de 04 janvier 1959 à Léopoldville : Dipanda, indépendance !

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Les aspirations indépendantistes sont dans l’air depuis quelques années et une flopée de partis politiques se coudoient pour gagner le soutien de la population. Parmi eux, deux partis se détachent: l’Alliance des Bakongo (ABAKO) de Joseph Kasa-Vubu et le Mouvement national congolais (MNC) de Patrice Lumumba. Le , Lumumba organise un grand rassemblement MNC à Kinshasa, lors duquel il fait un compte rendu de la Conférence des peuples africains qui s’est déroulée à Accra, au Ghana plus tôt ce mois-là et à laquelle il a participé. Vu le succès de son rival, Kasa-Vubu décide d’organiser son propre rassemblement une semaine plus tard, le dimanche .1

Kasa-Vubu doit s’adresser à la foule sur le thème du nationalisme africain, mais lorsqu’il soumet une demande pour organiser son rassemblement au Young Men’s Christian Association (YMCA), les autorités belges l’avertissent que si l’évènement venait à se politiser, les dirigeants de l’ABAKO seraient tenus pour responsables.2 Interprétant cette mise en garde comme une interdiction, l’ABAKO tente le de reporter le rassemblement, mais le dimanche, le , une foule épaisse se rassemble tout de même devant le YMCA.1 Kasa-Vubu et d’autres responsables de l’ABAKO arrivent sur les lieux et essayent, en vain, de renvoyer les manifestants chez eux.2 Les violences commencent après le refus des manifestants de se disperser.3

L’armée congolaise intervient. Les soldats de la Force publique, l’arme au poing, face aux manifestants qui les narguent. © Charles DESSART

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Le foule commence à lancer des pierres sur la police et à s’attaquer à des automobilistes blancs, puis les violences prennent de l’ampleur. En effet, le groupe initial des manifestants est rapidement rejoint par près de 20 000 Congolais qui sortent d’un stade de foot environnant.1 Selon les estimations de la presse de l’époque, ce sont quelque 35 000 Africains qui se retrouvent impliqués dans ces actes de violence, qui se dirigent rapidement vers la partie européenne de la capitale.4 Les émeutiers auraient cassé et pillé des vitrines, brûlé des missions catholiques et passé à tabac des prêtres catholiques. L’ordre n’est restauré qu’à la suite de l’intervention d’officiers de police africains employés par le gouvernement colonial et de l’utilisation de voitures blindées.4

Les autorités coloniales arrêtent 300 Congolais, dont Kasa-Vubu (qui deviendra par la suite le premier président du Congo indépendant), Simon Mzeza5 et Daniel Kanza (le vice-président de l’ABAKO), et les accusent d’incitation à l’émeute.4

Les conséquences

La répression fera – officiellement – plusieurs dizaines de morts, mais en réalité entre 250 et 500 morts. Malgré la promesse du roi Baudouin, quelques jours plus tard, de “mener le Congo à l’indépendance“, c’est le temps des grandes ruptures au Congo belge… .6 Car au-delà de ce nombre élevé de morts, les émeutes de marquent un tournant dans le mouvement de libération du Congo et forcent les autorités belges et coloniales à reconnaître l’existence de sérieux problèmes au sein du pays 7. Ces émeutes sont à l’origine d’un imbroglio au sein de l’administration coloniale à la tête de laquelle se trouve Henry Cornelis, gouverneur général et du ministère du Congo belge et du Ruanda-Burundi dirigé par le ministre Maurice Van Hemelrijck. La visite sur place à Léopoldville de Van Hemelrijck lui a fait découvrir un gouverneur général désemparé, au bord de la dépression.

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Il faut l’intervention du premier ministre Gaston Eyskens et du Roi Baudouin pour calmer les tensions. Cornelis est maintenu en place, mais ce qui a été appelé l'”Affaire Cornelis” ne fait que diminuer le crédit du ministre et du gouverneur auprès des Congolais.8 Tout de suite après les évènements, les autorités belges jettent le blâme sur les Africains sans emploi, précisant toutefois que la majorité des 250 000 habitants de la ville n’étaient pas impliqués 3. Néanmoins, quelques jours plus tard, les autorités belges s’activent rapidement pour mettre en place des réformes qui offrent aux Congolais plus de pouvoir de décision quant à leur propre gouvernement et annoncent même la tenue d’élections en .9

Les évènements marquent la radicalisation du mouvement pour l’indépendance et sonnent le glas du contrôle belge du Congo1. Cette radicalisation se produit dans les deux camps : pour la première fois, un groupe de Congolais montre sa volonté d’avoir recours à la violence pour obtenir l’indépendance1, tandis qu’un certain nombre de membres de la communauté blanche se prépare de plus en plus à des affrontements. Un groupe de blancs planifie même un coup d’État au cas où un gouvernement à majorité noire s’emparerait du pouvoir 6.

Les émeutes favorisent également un regain de popularité pour le Mouvement national congolais (MNC), le principal rival politique de l’ABAKO. Depuis les évènements de janvier, l’influence de ces deux partis s’étend pour la première fois au-delà des grandes villes. Les manifestations nationalistes et les émeutes se font de plus en plus fréquentes dans le courant de l’année 1959 10, et un grand nombre de noirs ne provenant pas de la classe des “évolués” se rallient au mouvement indépendantiste. En outre, l’arrestation des principaux dirigeants de l’ABAKO laissent le MNC en position avantageuse11.

Au départ, un malentendu

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Le soulèvement part d’un malentendu. Les militants du mouvement culturo-politique l’Abako (l’Alliance des Bakongos) veulent aller entendre leur représentant qui est allé au Congrès Panafricain d’Accra. Le meeting est interdit mais son président Joseph Kasa Vubu n’arrive pas à le décommander. Des centaines de militants de l’Abako se retrouvent donc à Léopoldville. Kasa Vubu essaie de calmer les foules en leur disant : “Ayez foi dans l’indépendance, vive l’indépendance”12.

Les gens se mettent à crier “Vive l’indépendance”. Lorsqu’ils entendent des coups de feu, qui proviennent en réalité du stade où des supporters de foot déçus se sont agités, la situation explose à une vitesse indescriptible. C’est la confusion totale. On pille les magasins puis on s’en prend à tous les symboles de la domination blanche : les écoles, les églises, les pompes à essence. La foule grossit, la moitié de la ville part vers la ville blanche devant laquelle s’est déployée l’armée congolaise. La répression dure toute la nuit12.

Les détonateurs

Ce mouvement des indépendances avait commencé avec l’Inde en 1947, puis s’est propagé partout sur la planète. A la fin des années 50, l’Afrique aspire aussi à l’indépendance.  En décembre 1958, moins d’un mois avant ces émeutes, un événement politique va jouer le rôle de détonateur. C’est la Conférence Panafricaine d’Accra, la capitale du Ghana, un pays indépendant depuis 1957. Trois Congolais du Congo belge participent à ce Congrès. Dont Patrice Lumumba qui en est très marqué et devient à cette occasion l’un des héros de la lutte indépendantiste. “L’indépendance n’est pas un cadeau, mais un droit inaliénable pour le peuple congolais”, dit-il. 12.

L’aveuglement belge

Le Congo n’est pas l’empire du silence qu’imagine le pouvoir colonial. Les habitants parlent, écoutent, connaissent plein de choses, savent écrire, ont une conscience politique. “Et ça, le Belge n’a pas voulu le voir”, rappelle François Ryckmans. Le monde colonial ne sent pas encore qu’il va falloir lâcher du lest. On refuse toute réforme de fond, raciale, sociale ou salariale. Dès le 4 janvier 1959, le radicalisme, qui touchait déjà une élite éduquée, se répand dans les campagnes. La Province de Léopoldville est en désobéissance civile contre le pouvoir blanc, puis c’est le tour de la Province Orientale. Deux énormes provinces qui échappent au pouvoir central. Finalement, c’est dans la précipitation que tout va se régler 12.

Le est désormais un jour férié en République démocratique du Congo, connu sous le nom de Journée des Martyrs de l’indépendance.

Références :

  1. Georges Nzongola-Ntalaja, From Leopold to Kabila : A People’s History, Zed Books, 2002, 304 p.
  2. Reuters, ”Joseph Kasavubu Dies in Congo; Was His Nation’s First President”, 24 mars 1969, consulté le 19 août 2014).
  3. Harry Gilroy, ”Belgium Lays Riot To Congo Jobless”, New York Times, 8 janvier 1959, consulté le 16 août 2014).
  4. New York Times, ”Order Restored In Congo Capital After Riots Fatal to 34 Africans”, 6 janvier 1959, consulté le 16 août 2014).
  5. Harry Gilroy, ”Belgians Absolve 3 Congo Leaders”, New York Times, 9 mars 1959, consulté le 17 août 2014).
  6. Leo Zeilig, ”Lumumba : Africa’s Lost Leader”, Londres, Haus, 2008, 182 p.
  7. Swarthmore College – Global Action Nonviolent Database, ”Congolese win independence from the Belgian Empire, 1959-60”, (consulté le 16 août 2014)
  8. Jacques Brassinne de La Buissière et Georges-Henri Dumont, ”Les autorités belges et la décolonisation du Congo”, Courrier hebdomadaire du CRISP, vol. 18, 2010, p. 2063–2064
  9. Reuters, ”Congo Policy Drafted”, 11 janvier 1959, consulté le 17 août 2014).
  10. Reuters, ”Unrest Spreads in Belgian Congo”, 2 novembre 1959, consulté le 17 août 2014).
  11. André Schöller, ”Congo 1959-1960”, Paris-Gembloux, document Duculot, 1982, 263 p.
  12. RTBF.be, François Ryckmans, “1959 : Léopoldville se soulève”, 18 juillet 2019, (consulté le 30 juillet 2019).
  13. RTBF.be, François Ryckmans, ‘Il y a 60 ans, au Congo belge, le soulèvement de Léopoldville”, 4 janvier 2019 (consulté le 23 mai 2020)

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