Qu’est-ce qui cause l’effondrement de la RDC? Argument III: ”Patrimonialisme” et “Néopatrimonialisme”

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L’exercice personnel du pouvoir, l’autoritarisme, la corruption et les autres problèmes liés, dont la faillite de l’État, sont souvent rattachés au concept de néopatrimonialisme. Ce concept trouve son origine chez Max Weber qui a défini le terme patrimonialisme (Weber 1976) comme caractérisant l’exercice d’une influence et d’une domination avec appropriation privée des opportunités économiques (Breuer 1998). Cette idée a été modélisée à partir de certaines organisations sociales calquées sur le schéma de l’autorité familiale patriarcale entre père et fils.

Une organisation politique et sociale problématique

Dans ce type d’organisation, les individus ne sont pas égaux et leurs droits sont liés à la naissance et au statut. Les subordonnés, dans le domaine militaire comme administratif, ne sont responsables que devant leur protecteur et patron. Il n’y a aucune distinction entre la sphère privée (la propriété, par exemple) et la sphère publique (le service et les ressources de l’État, par exemple). Ce système patrimonial, une construction théorique idéalisée, a selon Weber transformé ce qu’il appelle l’État charismatique, fondé sur des leaders charismatiques légitimes dans de petites unités de société, en État territorial urbain.

Le terme de néopatrimonialisme (Eisenstadt 1973) est utilisé pour décrire cette domination personnalisée dans le contexte politique et économique du monde moderne, et en particulier pour expliquer pourquoi les Hommes forts cherchent à obtenir un accès aux ressources de l’État, qu’ils consomment dans le cadre de ce que Jean François Bayart (1993) a appelé la Politique du ventre. Ces patrons donnent des ordres aux Clients qu’ils nourrissent ou paient pour le prix de leur soutien et de leur loyauté. Alors que le concept wébérien originel postulait qu’avec le temps les patrons ayant accumulé suffisamment de richesse finiraient par former une classe capitalistique embryonnaire, le néopatrimonialisme moderne est décrit comme ayant un caractère purement destructeur d’actifs. De très nombreuses sources attribuent la faillite de l’État et le déclin économique au caractère généralisé du néopatrimonialisme.

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Richard Sandbrook (1985) estime que le néopatrimonialisme africain est une adaptation d’institutions politiques d’inspiration coloniale. L’exercice du pouvoir personnel s’exerce en conformité avec la rationalité politique particulière qui gouverne les sociétés paysannes non intégrées au sein des frontières élargies d’un État-Nation, un cadre territorial beaucoup plus large que l’État territorial urbain wébérien. Le pouvoir personnel exercé sur la vie économique est ici d’une importance primordiale; Sandbrook y voit la base de l’activité économique africaine.

William Reno (1998) utilise ce même concept pour expliquer pourquoi les patrons deviennent des seigneurs de la guerre, pourquoi les dirigeants appliquent une politique de seigneurs de la guerre10 même en l’absence de guerre, et comment ils exploitent la souveraineté des États-Nations pour impliquer des acteurs internationaux dans leurs réseaux néopatrimoniaux. Il met en évidence le fait que le principal objectif de ces dirigeants est de gagner la lutte politique contre les marchés et de maintenir leur contrôle sur ces marchés, la violence étant utilisée pour redistribuer les richesses et construire des alliances politiques (Reno 1998). Dans le cas de la RDC, Reno explique le revirement de Mobutu et le choix d’une politique de seigneurs de la guerre comme une adaptation aux nouvelles politiques de seigneurs de la guerre adoptées par ceux qui remettaient en cause son pouvoir alors que les institutions de l’État s’affaiblissaient de plus en plus.

Les dirigeants répondent à la menace des politiques des seigneurs de la guerre en transformant leur propre autorité politique en un moyen de contrôle effectif des marchés ne s’appuyant pas sur les institutions formelles de l’État. Comme corollaire d’un marché sans institutions, les dirigeants d’un État faible utilisent de nouvelles (…) alliances avec des acteurs extérieurs (…) Cette stratégie non institutionnelle (…) s’inscrit parfaitement dans le credo économique néolibéral de ces acteurs extérieurs pour qui toutes ces politiques font la promotion de leur concept d’État idéal, vu comme une organisation minimaliste, débarrassée d’une bureaucratie corrompue aux effectifs pléthoriques.

Le cas de la RDC

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Dans son étude de cas sur la RDC, Reno observe que «Les hommes forts ont bénéficié de la concentration de ressources naturelles précieuses et portables… et ont considéré les institutions formelles de l’État comme une menace, craignant que les bureaucraties acquièrent leurs propres intérêts et leurs propres pouvoirs». Reno conclut que «La politique des seigneurs de la guerre est une option pour les dirigeants des États qui sont à la tête d’un État bureaucratique dont l’effondrement est quasi total… et qui doivent faire face à une invasion». Il y a trois aspects intéressants de ces théories que nous devons garder à l’esprit:

  1. Le schéma particulier, et souvent violent, de domination politique et économique exercée par le pouvoir personnel dans les conditions du néopatrimonialisme.
  2. L’argument implicite selon lequel il y a eu en RDC, à un moment donné, une structure bureaucratique étatique qui s’est par la suite effondrée, ou qui a été pour le moins affaiblie par l’évolution d’une politique de seigneurs de la guerre.
  3. Les impacts destructeurs sur la bureaucratie étatique des interactions entre néopatrimonialisme, politique de seigneurs de la guerre, et acteurs internationaux néolibéraux. Ce sont probablement les influences extérieures qui font paraître certains dirigeants tellement modernes et rationnels dans un environnement qui autrement semblerait terriblement prémoderne et irrationnel.

En RDC, le caractère patrimonial de la gouvernance entrave les progrès susceptibles de réduire la pauvreté et de mieux partager la prospérité. Selon un rapport de Transparency International publié en 2010, diverses formes de favoritisme politique et de clientélisme sont pratiquées en RDC: «les postes clés de l’administration sont attribués sur la base d’une politique de clientélisme et de favoritisme plutôt que sur le mérite» (1). Les efforts visant à lutter contre la corruption qu’évoque ce même rapport ne semblent pas avoir porté leurs fruits. En effet, un rapport de Business Anti-Corruption publié en 2016 indique que «le clientélisme, la recherche de la rente et le favoritisme politique ont eu des effets dévastateurs sur la concurrence loyale, en particulier dans les secteurs impliqués dans les marchés publics et dans les industries extractives». Et d’ajouter: «l’élite dirigeante a un intérêt direct dans l’économie du pays et oriente souvent les activités économiques en fonction de ses intérêts personnels.» Ce même rapport reconnaît qu’il existe, en RDC, un cadre juridique institué par le Code pénal pour lutter contre la corruption, mais note qu’il n’est pas convenablement mis en œuvre.

En somme, la relation entre l’État et la société civile se caractérise par une relation patron-client avec des institutions formelles faibles et une fusion des sphères privées et publiques. La création et l’entretien d’un réseau formé par une même classe socioéconomique confère à ce groupe une forme d’influence. La répartition des ressources est principalement motivée par des relations et une loyauté d’ordre personnel et se traduit par des faveurs personnelles. L’appartenance ethnique et tribale est souvent utilisée comme alibi pour justifier cette relation patron-client.

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Joseph Braraka.

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