Qu’est-ce qui cause l’effondrement de la RDC? Argument I : La «classe d’État kleptocratique»

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La RDC, avec ses 2,3 millions de kilomètres carrés, est immense pays, et même s’il n’est pas très densément peuplé; il a environ 100 millions d’habitants actuellement. Les ressources naturelles précieuses telles que le cobalt, le coltan, le cuivre, l’or ou les diamants y sont abondantes, mais la pauvreté et la misère sont également abondantes: avec un PIB par habitant d’environ 556,81 USD (2020), la RDC est très pauvre et bien pire qu’à l’époque de l’indépendance en 1960. Mais, pourquoi la RDC s’est-elle effondrée? Les réponses à cette question varient considérablement selon les différentes théories. Nous présentons ici la première. La RDC a échouée et échoue encore car elle est prise dans le cercle vicieux d’un État Kleptocratique.


La Kleptocratie, le mal de l’Afrique

La kleptocratie forme un système économique, social et politique caractérisé par la corruption et la dilapidation des ressources; un système qui se trouve donc être totalement contre-productif en termes de développement, profondément régressif, et in fine destructif pour l’État. La kleptocratie est protégée par la répression et par la cooptation d’une classe aspirant au statut de bourgeoisie marchande.

Cette construction théorique dérive des travaux de Hartmut Elsenhans et des concepts qu’il a nommés Classe étatique et Kleptocratie (Elsenhans 1976; 1981), qui font référence à une kleptomanie (un besoin impérieux de voler) institutionnalisée. Ayant observé que les pays sous-développés ne possédaient ni bourgeoisie ni classe ouvrière, Hartmut Elsenhans a identifié la classe étatique comme étant l’acteur politique et économique central. Cet acteur, l’a décrit comme corrompu et recherchant son propre enrichissement grâce au contrôle qu’il exerce sur l’État. Ainsi, ce concept décrit une situation dans laquelle les coffres de l’État sont utilisés pour mener à bien une appropriation privée des ressources publiques; de plus, l’État offre un accès aux surplus agraires et aux surplus de minerais qui font également l’objet d’une appropriation visant la reproduction de la classe étatique.

RDC : Kleptocrates, en avant toute !

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Dans le cas de la RDC, Peter Körner (1988) a analysé avec détails la façon dont le régime Mobutu a établi, au sortir de l’expérience coloniale, une kleptocratie zaïroise. Pour lui, l’élite ou classe étatique, centrée autour de Mobutu, était constituée d’un groupe de nouveaux riches, certains avec un horizon à ultra-court terme et d’autres avec une vision à plus long terme, mais tous se repaissant des richesses du pays détournées à leur seul profit. Selon Körner, ce phénomène a été amplifié par les interventions du FMI et par la collaboration de la classe étatique avec les entreprises et les banques internationales ainsi qu’avec les gouvernements étrangers.

Cette perspective a reçu un écho important parmi les universitaires en RDC. Georges Nzongola-Ntalaja reprend cette thèse dans les termes suivants : Le principal lien existant entre le régime colonial, celui de Mobutu et les deux régimes Kabila (…) c’est que tous constituent des régimes prédateurs dans lesquels l’immense richesse du pays est monopolisée par les dirigeants et par leurs alliés externes au lieu d’être utilisée pour répondre aux besoins fondamentaux du peuple congolais. Tous les (…) épisodes de résistance populaire à la tyrannie et de recherche de la démocratie et du progrès social se sont terminés par un échec en raison de l’absence d’un leadership politique susceptible de placer les intérêts du peuple avant les intérêts d’une classe étroite de politiciens corrompus et voleurs (Nzongola-Ntalaja 2006:2). Si seuls les honnêtes gens ayant lutté pendant de si longues années pour la démocratie avaient pu avoir leur mot à dire, ajoute Nzongola-Ntalaja, le Congo aurait été depuis longtemps et continuerait à être un État indépendant, fort et prospère, disposant du potentiel économique pour jouer le rôle de Phare du continent.

Muzong Kodi (2007) suit une ligne argumentaire similaire lorsqu’il pose un diagnostic de manque de volonté politique, de carence de culture démocratique et d’absence d’engagement dans le combat contre la corruption, seul moyen de venir à bout de l’activité prédatrice de la bourgeoisie d’État. En s’appuyant sur le cadre analytique mis en place par Nzongola-Ntalaja (2002), il écrit: L’élite constitue son capital collectivement par le biais des entreprises publiques, des droits, des taxes, etc., mais également à titre individuel, par le biais, par exemple, de salaires exorbitants, de la corruption et de l’utilisation des ressources de l’État à des fins personnelles (Kodi 2007:4).

Mais des questions restent pendantes

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Si les preuves d’enrichissement personnel et de corruption en RDC, aggravés par une appropriation violente des ressources, par toutes les factions de l’élite politique, économique et militaire congolaise, avant, pendant et après les deux conflits brutaux qu’a connus le pays, ne manquent pas, l’approche consistant à expliquer l’effondrement de l’État par ces seuls facteurs s’avère insuffisante.

Premièrement, elle laisse entendre que, par hasard et/ou avec l’aide internationale, les seules personnes étant arrivées au pouvoir étaient des voyous impitoyables, ayant réussi à empêcher tous les honnêtes gens de contribuer à la réussite du développement. Mais elle ne nous dit rien sur les luttes de pouvoir et suggère, sans convaincre, que les changements de régime peuvent être entièrement expliqués par des motivations personnelles, un prédateur en remplaçant un autre en l’accusant de corruption pour, aussitôt au pouvoir, perpétuer les mêmes pratiques.

Deuxièmement, cette analyse ne permet pas d’effectuer une distinction entre les différentes phases de politiques corrompues. Le pouvoir colonial belge, le Mobutu des premières années de construction de l’État, le Mobutu des dernières années de présidence sur un État en pleine déconfiture, les factions rivales durant la guerre et le gouvernement intérimaire avec tous ses leaders, tous sont supposés avoir eu le même comportement. Si un seul de ces pouvoirs avait eu des visées démocratiques et avait recherché la transparence avec les bonnes personnes en charge de l’État, tout aurait été différent.

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Troisièmement, cette approche ne s’intéresse pas à la réalité sociale et économique du pays dans ses différentes phases. Comment, à chaque époque, les surplus de production sont-ils organisés et comment le pouvoir se les approprie-t-il? Comment les actifs sont-ils construits ou détruits, et pourquoi la classe étatique ne semble-t-elle avoir ni l’idée ni les capacités d’étendre ses domaines d’appropriation? Ou, pour utiliser les termes de Mancur Olson (2000), pourquoi des bandits sédentaires deviennent-ils nomades? Et pourquoi est-il si difficile pour réaliser le progrès économique et social de convaincre ou de forcer les bandits nomades à devenir sédentaires?

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