Afrique, 1960-2010 : que célébrer 50 ans après les indépendances? Analyse d’Achille Mbembé

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Un jubilé sans jubilation. Ainsi peut-on dépeindre le cinquantenaire des indépendances africaines. D’ici à la fin du mois d’août, 17 pays subsahariens – dont 14 ex-colonies françaises – auront soufflé les 50 bougies d’une souveraineté souvent inaboutie. Avant cela, une dizaine de détachements africains ouvriront le défilé militaire du 14 juillet sur les Champs-Élysées. Insolite initiative que cette parade en treillis d’apparat. Un retour du refoulé colonial trop maladroit, au mieux, pour ne pas attiser l’ironie de l’intelligentsia continentale. Depuis quand revient-il au maître d’hier de fêter sur son sol l’affranchissement des anciens «sujets»?

2010 devait être l’année de l’Afrique en France. Une certitude : elle ne sera pas celle de la France en Afrique. «Un truc insoluble», soupirait voilà peu Nicolas Sarkozy. « Si on ne fait rien, ça passe pour du mépris. Si on s’en occupe, en avant pour le procès en néocolonialisme!» Quel était, au sud du Sahara, le tube de l’été 1960 ? Indépendance Cha Cha. Un demi-siècle plus tard, Paris danse au bras de son ex-empire un tango languissant, avec pour maîtres de ballet une poignée de rescapés de la Françafrique : un pas en avant, deux pas en arrière. Scène de genre anachronique, que contemplent avec un mélange de lassitude et d’hostilité les jeunesses africaines, enclines à unir leurs voix en une même injonction : laissez-nous célébrer nos 50 printemps et nos 50 hivers à notre guise. Sans tambours ni clairons.

Professeur d’histoire et de science politique à l’université Witwatersrand de Johannesburg (Afrique du Sud), ainsi qu’à la Duke University (Caroline du Nord, États-Unis), le Camerounais Achille Mbembé s’apprête à publier un essai intitulé Critique de la raison nègre. Il porte sur l’épopée postcoloniale un regard lucide et incisif.

Voyez-vous, cinquante ans après, matière à célébrer quoi que ce soit ?

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Au regard des promesses ouvertes par la décolonisation, il y a au fond très peu à fêter. Si les Africains en avaient aujourd’hui la liberté, la plupart d’entre eux choisiraient de partir loin de chez eux. Beaucoup sont prêts à risquer leur vie pour ne pas vivre là où ils sont nés. Il n’y a rien de plus grave que ce désir généralisé de défection. Pour autant, ce demi-siècle n’est pas un jeu à somme nulle. Beaucoup de progrès ont été accomplis, ne serait-ce qu’en matière de scolarisation… L’Afrique de 2010 n’est pas celle des années 1950. Le continent est à la veille de grandes transformations, démographiques, économiques et culturelles. Il comptera sous peu plus d’un milliard d’habitants, représente un énorme marché potentiel et dispose d’une diaspora en expansion, en Europe, aux États-Unis et en Asie. Le cycle économique de dépression amorcé dans les années 1970 et 1980 semble toucher à sa fin. Un nouveau cycle de croissance point à l’horizon.

«C’était mieux avant !», entend-on parfois, d’Abidjan à Brazzaville. Existe-t-il en Afrique une forme de nostalgie coloniale ?

N’exagérons rien. Je ne crois pas que nombre d’Africains souhaitent revivre le règne du racisme colonial. Je doute que les Congolais aspirent à assister, à l’aube, au lever du drapeau belge ni à voir un commandant de cercle bastonner un indigène. Reste que certains aspects de la colonisation ont séduit : la stabilité, la discipline, le sens de la hiérarchie. Les biens occidentaux, l’imaginaire du progrès économique et social exerçaient un attrait indéniable sur les esprits. Quand on évoque la nostalgie, c’est à ces aspects qu’elle renvoie, non à la violence ou au mépris des colons.

Célèbre-t-on l’indépendance du continent ou celle de chacun des pays qui le composent?

L’idéal panafricain constitue toujours une immense réserve symbolique. Voyez la fascination qu’inspirent des personnages tels que Kwame Nkrumah ou Patrice Lumumba, héros de la décolonisation et du panafricanisme. Les éditos publiés en cette période dans la presse témoignent de ce retour des figures mythiques. Le dessein panafricain, c’est la persistance du rêve d’une Afrique qui se met debout seule. Cela posé, les commémorations revêtent aussi un aspect très national. L’État-nation comme forme moderne d’organisation s’est bel et bien enraciné sur le continent. Il ne s’agit plus d’un concept importé.

Si les espoirs d’hier ne sont pas devenus réalité, à qui la faute ?

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Les structures politiques, les formes institutionnelles héritées de la colonisation ne permettaient guère à l’Afrique de s’émanciper. L’héritage colonial a souvent constitué un facteur de blocage sur la route de l’indépendance réelle. Ensuite, les politiques suivies par les élites autochtones n’ont pas davantage permis aux pays naissants de négocier leur insertion au sein de l’économie mondiale. Qui faut-il blâmer ? Les torts sont évidemment partagés. Mais si les Africains veulent vraiment s’en sortir, c’est bien à eux qu’incombe aujourd’hui la responsabilité principale.

Aux yeux de maints intellectuels africains, la France n’a concédé en 1960 qu’une souveraineté purement formelle. Sont-ils fondés à prôner une « seconde indépendance »?

Il existe deux formes de souveraineté. La souveraineté externe, que traduit l’affranchissement vis-à-vis de la puissance coloniale. Et la souveraineté interne, qui suppose d’exercer sa responsabilité sur soi-même. D’un point de vue philosophique, la notion de seconde indépendance s’applique à l’une et à l’autre de ces deux formes, qui sont d’ailleurs liées. À ce stade, il ne semble pas que les peuples africains disposent d’une telle souveraineté. Pour preuve, ils ne sont pas à même de choisir librement leurs dirigeants. On ne peut pas passer son temps à incriminer les puissances extérieures sans rien faire pour créer par soi-même les conditions de la liberté. Dès lors, cette idée de seconde indépendance a quelque chose de paradoxal et d’ambigu. Elle peut servir de prétexte au refus des élites d’assumer les travers qui sont les leurs.

D’où l’essor d’une rhétorique patriotique de combat. Y a-t-il un péril néo-populiste?

Le risque existe. Car il est toujours plus facile d’accabler un bouc émissaire. Ce phénomène est patent partout, y compris en Afrique du Sud. L’étranger devient l’ennemi. Voilà pourquoi l’Afrique a besoin d’une révolution sociale radicale.

Le cinquantenaire sonne aussi l’heure du bilan. Exercice embarrassant pour les chefs d’État en place?

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Oui, car leur bilan est catastrophique. Et ce constat renforce la nécessité des changements radicaux évoqués à l’instant. C’est un peu le drame de l’Afrique : à l’instant où s’ébauchent des mutations majeures – population, rapport villes-campagnes, mobilité, bouleversements climatiques, irruption d’une puissante diaspora chinoise – on cherche en vain les forces sociales capables de bâtir la maison neuve. L’Afrique en gestation, cette Afrique qui vient, doit devenir l’objet prioritaire de notre réflexion. Bien davantage que tous les tralalas sur les Champs-Élysées.

À cet égard, que vous inspire la position de la France officielle envers le cinquantenaire ?

S’agissant de l’Afrique, Paris est absolument à court d’idées. C’est étonnant, pour qui connaît la richesse de la réflexion et de la recherche menées chez vous. Il existe un écart énorme entre cette connaissance du continent et la politique menée. Laquelle repose sur des présupposés datant du XIXe siècle. À la clef, une navrante régression mentale et intellectuelle. L’ex-puissance coloniale a cru décoloniser, mais ne s’est pas décolonisée elle-même. Ce qui conduit à prétendre célébrer la liberté des esclaves en lieu et place des esclaves eux-mêmes. C’est comique. Comique et tragique à la fois.

Source : Vincent Hugeux, «Afrique : “Paris est à court d’idées”», L’Express, mercredi 30 juin 2010

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