Qu’est-ce qui cause l’effondrement de la RDC? Argument II: La «Malédiction des ressources»

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L’argument de la Malédiction des ressources constitue une autre explication de la déliquescence de l’État en RDC. Cette approche a été récemment développée de façon claire et puissamment explicative par Paul Collier et Anke Höffler (1998; 2000). Ils suggèrent que la dépendance de l’État vis-à-vis des ressources naturelles rend la survenue d’une guerre civile très probable. Selon eux, l’opposition, lorsqu’elle ne peut pas s’enrichir par voie de sécession, prend la forme d’un groupe rebelle; ce dernier est décrit comme une trinité: une organisation politique, une armée et une activité économique (Collier et al. 2003).

S’il est vrai que ces organisations font état d’arguments d’ordre politique à l’encontre de l’État et s’il est vrai qu’elles se plaignent régulièrement de ce dernier, leur motivation ultime pour faire la guerre et attaquer l’État n’est pas à chercher du côté d’une nécessité d’expression politique lorsque tous les autres moyens d’expression leur sont refusés (ibid.:65), mais plutôt du côté de la recherche d’opportunités pour piller les ressources du pays.  En dernier ressort, selon Collier et Höffler, il n’y a pas de motifs politiques à la guerre. Contrairement à l’opinion de Clausewitz (1832), la guerre ne constitue pas un instrument politique violent, il s’agit simplement de faire des affaires. Pour les groupes rebelles, cette activité économique ainsi que le financement de leur armée passent, en général, par l’extraction des ressources naturelles.

Une conception en vogue

L’argument de la malédiction des ressources a acquis une grande influence dans l’explication du déclenchement et de la persistance des guerres sur le long terme dans le pays, et comme une source alimentant des conflits dans les pays voisins. Toutefois, cet argument a des limites et ce principalement pour deux raisons. D’une part, la plupart des pays en voie de développement sont caractérisés par un secteur industriel réduit ou inexistant, et donc par une extrême dépendance vis-à-vis de l’agriculture et/ou de l’exploitation minière. Ces secteurs constituent le principal domaine d’activité économique aussi bien pour les rebelles que pour les hommes d’affaires ordinaires, les sociétés nationales ou internationales, et l’État lui-même. Il conviendrait alors d’expliquer pourquoi l’extraction des ressources naturelles s’effectue, à certains moments, sur des bases non violentes, pour basculer, à d’autres moments, sur un mode seigneur de la guerre.

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Dans le cas de la RDC, le cuivre, les diamants et d’autres minerais susceptibles d’être pillés ou non, ont joué un rôle capital dans l’économie depuis la deuxième moitié de la période de colonisation belge, au début du XXe siècle. L’État congolais a toujours été lourdement dépendant des revenus de l’exploitation minière. Les aspects techniques de cette activité ont profondément changé avec le temps: alors que, dans les années soixante, l’extraction s’appuyait sur les dernières technologies disponibles en Belgique, la détérioration du secteur a débuté au milieu des années soixante-dix pour se désagréger totalement dans les années quatre-vingt-dix. Le mode d’extraction a basculé d’une exploitation industrielle à une exploitation artisanale. Il est impossible d’expliquer ce phénomène par l’argument de la Malédiction des ressources.

Mais en 1996, débute la guerre sang % minérale

Au plus fort de la guerre de deux dernières décennies, quasiment tous les acteurs impliqués dans le conflit ne vivaient et ne visaient que le contrôle des ressources. Même les troupes de l’ONU sont accusées d’avoir participé au pillage des minerais en RDC (BBC 2007; UN News 2007; Johnson 2007), mais personne n’a, jusqu’ici, tenté de rechercher une explication aux activités de l’ONU au Congo. Il y a là une difficulté certaine liée au fait que lorsque les groupes étrangers ou rebelles se livrent à l’extraction des ressources dans une zone sous leur contrôle, que ce soit pour simplement pourvoir à l’entretien des troupes ou pour acquérir des richesses à des fins non militaires, leur incapacité à terminer cette activité, en l’absence d’un monopole de type pouvoir d’État, ne peut que conduire à la poursuite de la guerre. De nombreux groupes armés dans le pays, dont certains n’avaient pas signé les accords de paix et n’étaient pas nécessairement impliqués dans le processus politique de transition, continuent l’extraction des ressources naturelles dans les zones qu’ils contrôlent, en particulier dans l’Est (Conseil de Sécurité de l’ONU 2007).

Toutefois, dans d’autres régions riches en minerais, la guerre a pris fin, et ce sont des entreprises nationales ou internationales, plutôt que des seigneurs de la guerre, qui exploitent les ressources minières. Il se dégage de l’ensemble de ce débat qu’il convient d’étudier de plus près les mécanismes de production et de distribution de la richesse.

L’explication qui tient compte des responsabilités

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En réponse à la question de savoir pourquoi la présence de richesses susceptible d’être pillées conduit dans certains cas à un ordre politique stable et dans d’autres à l’instabilité et à l’effondrement, Richard Snyder a proposé une intéressante contribution (Snyder 2006). Pour lui, c’est le caractère des institutions chargées de l’extraction et qui contrôlent les revenus qui détermine la différence entre stabilité et effondrement. Dans un modèle assez simple, il définit quatre cadres institutionnels possibles: l’extraction privée (non régulée, non taxée et qui inclut une exploitation par les seigneurs de la guerre), l’extraction publique (par l’État ou par des dirigeants ayant un plein contrôle; l’État est propriétaire), l’extraction partagée (plusieurs formes de coopération entre l’État et des entreprises privées, partage des revenus) et l’absence d’extraction (qui implique la capacité de l’État à empêcher une extraction privée).

Le système produisant les meilleurs résultats en termes de stabilité et d’ordre est l’extraction conjointe: l’État dispose d’un pouvoir de coercition et de récompense suffisant pour qu’il soit de l’intérêt de l’extracteur privé de partager les revenus, c’est-à-dire de payer des impôts. Avec ce système de la carotte et du bâton, les acteurs publics pouvant menacer de monopoliser l’extraction, d’offrir une protection contre les rackets, d’éliminer des rivaux de l’activité d’extraction ou de proposer une légalisation de l’activité, entre autres possibilités, l’État est en mesure de négocier des accords avec les acteurs économiques privés, lesquels, en échange, n’ont plus besoin de leurs propres forces militaires pour poursuivre l’extraction.

Un renversement de l’équilibre des pouvoirs est susceptible de ruiner cet ordre lorsque, par exemple, des entreprises privées ont acquis suffisamment de richesse pour que l’entretien de leur propre force militaire s’avère être pour eux une meilleure solution au niveau économique. La perte du pouvoir de coercition de l’État produira un résultat similaire. Snyder exprime ce phénomène de la façon suivante: «La perte du pouvoir de coercition peut être le résultat de la perte de la guerre et de l’incapacité à investir les revenus obtenus de l’extraction conjointe pour le maintien des forces armées.» (Snyder 2006).

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Un autre problème notable susceptible de se produire avec ce type d’accord, dans un contexte de pouvoir personnel, réside dans ce que Snyder qualifie de problème de la capacité à léguer: l’exercice d’un pouvoir personnel rend difficile la transmission de ce type d’accord d’une génération de dirigeants à la suivante. Cette transmission d’accords concernant l’extraction peut se faire dans un contexte de guerre, mais également de manière pacifique. Tandis que le vieux dirigeant aspire à une retraite et souhaite donc privatiser l’accord, le ou les nouveaux hommes forts pourraient trouver «qu’il y a des obstacles formidables… à chercher à contrôler des ressources susceptibles d’être pillées». L’importance de l’analyse de Snyder pour la RDC réside dans l’accent mis sur le cadre institutionnel qui préside au partage des revenus, et sur son évolution ou son renversement au cours du temps.

– Joseph Baraka, Rédacteur en Chef de larepublica.cd –

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