Aux sources de l’impasse congolaise et comment en sortir

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La République Démocratique du Congo souffre, depuis la colonisation, d’un véritablement effondrement. Pour expliquer la situation catastrophique qu’elle connait, il faut réunir un certain nombre des causes et de facteurs, anciens et plus récents. Les causes de sa faillite identifiées, il faut rebâtir notre pays. Cet article est une adaptation d’un extrait de Congo, 1945-1965. La fin d’une Colonie, de de Jef Van Bilsen, CRISP, Bruxelles,1994.


Le politologue Jean-Germain Gros proposa en 1998 une typologie des états en faillite. Selon lui, on pouvait distinguer cinq types d’États dysfonctionnels: les États «anarchiques», comme la Somalie, qui n’avaient pas de gouvernement central; des États «fantômes» ou «mirages», comme le Congo (anciennement Zaïre), qui n’exerçaient qu’un semblant d’autorité centrale et ne pouvaient gérer que quelques tâches essentielles (comme la protection du président et de son entourage); des États «anémiques», énervés par une insurrection ou où, comme en Haïti, «les moteurs de la modernité ne se sont jamais mis en place»; des États «capturés», comme le Rwanda, où une forte autorité centralisée avait été mise en place par une élite peu sûre qui se préoccupait principalement de se défendre contre les élites rivales; et des États “avortés”, comme l’Angola, qui avaient échoué avant même d’être consolidés.

Aujourd’hui encore, plus de deux décennies plus tard, la situation de la RDC défie tout bon sens. Si de grandes avancées ont été faites, il est clair que pour comprendre ce qu’il faut vraiment faire pour reconstruire ce pays, en faire une Nation, et une Nation prospère, il faut repenser son parcours, pour ne pas prendre aujourd’hui pour chemin de vie une route qui ne mène nulle part.

La RDC, Pourquoi est-elle malheureuse?

Au commencement était l’esclavage

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Pour commencer, la traite des esclaves a été pour l’essentiel une catastrophe typiquement africaine, un désastre historique qui a perduré pendant plusieurs siècles, jusqu’au cœur du XIXe siècle. Elle a conduit à la déportation en Amérique de millions des plus vaillants des Africains, ceux qui étaient âgées entre 20 et 35 ans : en Amérique du Nord, au Brésil et dans les Caraïbes. Les principales bases de ce commerce atroce se situaient sur les sur la cote occidentale de l’Afrique, jusqu’au Sud de l’Angola. Par conséquent, les pays et les peuples africains n’en ont pas tous soufferts dans une mesure égale.

A certains endroits, la population y a échappé alors qu’ailleurs, le transport d’esclaves étaient favorisées par des tribus indigènes rivales. A grande échelle, la traite des esclaves a surtout été le fait des Français, des Britanniques et des Hollandais. C’est directement ou indirectement, toute l’Afrique noire qui s’en est trouvée déstabilisée ou dépeuplée. Les conséquences sociales en ont été comparables à d’autres catastrophes historiques, comme l’extermination des Indiens en Amérique ou les pillages des Espagnols en Amérique centrale ou en Amérique du Sud.

De l’esclavage à l’invasion coloniale

Un deuxième facteur est la conscience entre la suppression de l’esclavagisme au XIXe siècle et le «Scramble» les tripotages militaires et diplomatiques qui ont préludé à la distribution du gâteau africain. L’intérieur de l’Afrique a été partagé entre la France, la Grande-Bretagne, le Portugal, l’Espagne et la Belgique – l’E.I.C. de Léopold II – et enfin l’Allemagne et l’Italie. Le continent et les iles ont été occupés, soumis ou exploités sous administration coloniale.

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L’invasion coloniale a été une deuxième catastrophe pour l’Afrique noire : elle a perpétué la détérioration et l’aliénation des États et des structures traditionnelles, remplacées par des nouvelles structures – des territoires coloniaux – résultant de rapports de force et de rapports diplomatiques intra-européens, qui ne tenaient que rarement compte des réalités culturelles enracinées dans l’histoire. On a littéralement délimité des Territoires abstraits sur la base des degrés de latitude et longitude, de lignes de séparation maritimes ou d’autres critères arbitraires.

La colonisation belge

En troisième lieu, la colonisation elle-même, en tout cas au départ – a été une catastrophe dans la mesure ou elle a débouché sur des actions de «pacification» armées, sur des modifications profondes des structures d’autorité traditionnelles, sur le recrutement de main d’œuvre et, à l’origine, sur des pillages au sens propre du terme : les campagnes du caoutchouc et de l’ivoire de l’E.I.C de Léopold II en sont malheureusement, restés un exemple historique.

Peu à peu, les conséquences les plus néfastes de l’irruption coloniale furent adoucies ou oblitérées par un certain nombre d’aspects positifs de la enquêtes et de l’occupation; ainsi l’introduction de l’hygiène, la lutte contre les épidémies tropicales qui sévissaient alors, le maintient de l’ordre dans un continent gravement délabré et la pacification interne. Après la première et surtout la deuxième guerre mondiale, la colonisation s’humanisa peu à peu. Mais elle restait marquée par le désordre social et elle constituait toujours, pour la population indigène, une lourde charge.

La décolonisation belge, “homicide” volontaire

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Un quatrième facteur a joué un rôle capital dans l’effondrement de la RDC : les fautes et les faiblesses de la politique de décolonisation et d’émancipation. La première de ces faiblesses est que les colonisateurs ont cherché à attacher étroitement et durablement l’ancienne colonie à la «métropole» en tissant entre elles de nouveaux liens politique et économiques. En cherchant à maintenir des liens postcoloniaux durables avec le Congo émancipé, la Belgique, comme toutes les autres puissances coloniales, a élevé en dogme l’unité territoriale de chaque territoire coloniale: les frontières coloniales étaient “sacrées’’.

Il était interdit d’y toucher, et les nouveaux États nés de la décolonisation durent faire de ces frontières coloniales leurs frontières d’État souverains. A première vue, ce fut tout bénéfice pour les anciennes métropoles coloniales : ainsi, les intérêts économiques et culturels restaient plus profondément imbriquées et la fierté des puissances coloniales pouvait se targuer de ce qu’il restait une trace de tout le travail de colonisation et de «civilisation». Les métropoles espéraient également que les colonies, une fois devenue indépendantes, conserveraient le nom sous lequel elles avenir été colonisées ainsi que le drapeau de l’époque coloniale.

Mais la règle des «frontières» sacrées profita aussi aux nouveaux États. En effet, on les connaissant dans le monde entier en tant qu’unités de droit public à l’intérieur de ces mêmes frontières, ce qui en faisait des États potentiels à part entière. Les hommes politiques dirigeants des pays décolonisés commencèrent par reprendre les structures de la colonisation avec les frontières, leurs fonctions et leurs hiérarchies. Seuls quelques-uns d’entre eux pensaient encore à l’Afrique précoloniale, qu’ils ne connaissaient plus et qui, à leurs yeux, ne pouvait servir de base à la reconstitution d’États modernes.

Éduqués à l’occidental et ouverts à la modernité, ils voulaient conserver les structures centralisées de l’époque coloniale, et à partir de là, rassembler la population aux sein d’une nation. Le mot clé au début des années soixante étant la nation building (Il est intéressant de lire et de comparer deux bons ouvrages sur la décolonisation, la Nation Building – édification d’une nation- et l’autodétermination, l’un datant de 1962 et de l’autre de 1992 : Rupert Emerson, From Empire to Nation. The Rise to Self-Assertion of Asian and African Peoples, Havard University Press, Cambridge (Mass.), 1962, 466pp. et Basil Davidson, The Black Man’s Burden and the Curse of the Nation State, New York, Radom House, 1992, 355p). Rares étaient les nouveaux hommes d’État africains, qui comme Kwame Nkrumah, parlaient de redessiner les nouveaux États africains sur la base des facteurs historiques et autres.

Quel est donc le mal? Il est que l’instabilité de nombreux nouveaux États africains trouvait son origine dans un manque d’identité nationale, notamment du à la règle, admise internationalement, selon laquelle des nouveaux États devaient prendre corps à l’intérieur des frontières coloniales héritées du XIXe siècle. Prenons l’exemple du Soudan, condominium anglo-égyptien depuis 1899. Des expéditions armées et des conventions diplomatiques ont abouti à ce que ce territoire coloniale très étendu se compose en définitive d’une partie septentrionale à population arabisée et presque exclusivement musulmane, et d’une partie méridionale qu’occupaient des populations noires, restées pour l’essentiel animistes ou partiellement christianisées. Lorsqu’il était un ensemble colonial, le Soudan était bien administré : d’une part par des fonctionnaires britanniques et égyptiens, de l’autre par un nombre croissant de Soudanais formés à l’Université de Khartoum ou dans des institutions britanniques. Le pays connaissait un développement constant.

Le Sud du pays souffrait néanmoins de plusieurs handicaps. Ses habitants étaient méprisés par ceux du Nord. C’est au Nord qu’était située la capitale et que siégeait l’administration centrale. Par ailleurs, le Sud était négligé et se développait donc moins vite, ses habitants étaient défavorisés. Les dirigeants du Sud se rendaient compte de cette situation et exprimèrent le vœu de devenir, à terme, un État distinct et de rester d’ici là sous autorité britannique. Le Nord s’opposa à une partition possible du pays et la Grande Bretagne se rallia à cette position. Les Britanniques firent cette concession en raison de la politique que menait leur pays dans cette région sensible, proche du canal de Suez, sans tenir compte des la réalité sur le terrain.

Du côté égyptien, on rêvait de voir le Soudan formait une fédération avec l’Égypte; l’idée de mettre en place une fédération du Nil avait aussi ses partisans. Mais Londres préférait faire pièce à la constitution de cette importante fédération sous direction égyptienne en offrant au Soudan, entre autres choses, l’indépendance immédiate pour la totalité de la colonie. Si la Grande-Bretagne avait suffisamment à temps à former, au Sud du Soudan, une classe d’évolués et si elle lui avait accordé une forme d’autonomie, on pourrait pu prévenir la guerre civile interminable qui a détruit le Soudan. De plus, on aurait pu créer alors deux États distincts ou négocier une confédération entre tous les pays du bassin du Nil parmi lesquels, en tout premier lieu, l’Égypte. Aujourd’hui, la partition est faite. Mais après plusieurs centaines des centaines de milliers des morts et une destruction du pays.

Pour le cas de notre pays, ceux qui affirmaient haut et fort, qu’il fallait maintenir l’unité du Congo Belge ne résonnaient pas différemment. Cette situation aurait pu être profitable à la Belgique et au Congo, si une politique de décolonisation à long terme s’était occupée de construire de façon équilibrée des structures et cadres congolais internes et une forme de nation commune ou carrément une confédération.

La deuxième erreur – funeste – de la politique d’émancipation coloniale a été de préparer la décolonisation avec trop de retard. La France et la Grande-Bretagne avaient, elles, formé deux, parfois trois générations d’Africains évolués soit dans leurs propres universités et écoles supérieures, soit en Afrique même. Il s’avéra, cela étant, qu’ils étaient trop peu nombreux et que les responsabilités dont ils avaient été chargées étaient insuffisantes. Malgré cela, les africains évolués ont pu installer, dans leurs pays respectifs, des gouvernements et des services administratifs qui fonctionnaient bien.

Pour la cas de la RDC, après un demi siècle de colonisation belge – sans mème tenir compte de la période de l’E.I.C de Léopold II – il n’y avait guère plus d’une vingtaine de diplômés congolais, alors qu’en trente ans seulement après l’indépendance, plus de mille congolais, disséminés dans le monde entier, ont achevés leurs études universitaires (Mais la plupart d’entre eux vivent toujours dans la diaspora, éloignés de leur pays auquel ils sont devenus étrangers). En effet une inhumaine idée avait été mise en place par le colon : il fallait privilégier les intérêts de la métropole en gardant volontairement le congolais non instruit et incapable de se diriger, suivi d’un cadeau donné volontairement comme indépendance tout en étant conscient qu’il échouera, le congolais, à se diriger et pire, on l’aidera à échouer. Ainsi le Congo a été déchiré par des conflits internes dès son indépendance en plus d’un déficit inimaginable en capital humain.

La politique de décolonisation belge a encore commis une troisième faute: elle n’a pas reconnu une certaine forme d’autonomie, comme avant l’indépendance, où la Belgique n’accorda aucune période d’autonomie interne au Congo, période qui aurait donné assez de compétences et de pouvoir propre aux congolais, grâce à quoi ils auraient pu enganger une expérience dans le domaine de l’administration et du gouvernement.

Par ailleurs, la guerre froide s’est accompagnée d’ingérences éhontées et illimitées dans les affaires intérieures des nouveaux États, et c’est sans aucun doute, un quatrième et l’un des principaux motifs de l’implosion post-coloniale de la RDC. En effet, aussitôt l’indépendance du Congo proclamée, une véritable coalition de gouvernements occidentaux – celui des États-Unis, mais aussi ceux de la Grande Bretagne, de la France et de la Belgique – a cherché à provoquer la chute de Patrice Lumumba, et avec lui l’idée d’une Nation. Lumumba avait pourtant été démocratiquement élu membre du Parlement puis appelé peu avant l’indépendance, par le ministre résident Ganshof Vander Meersch, à former le premier gouvernement de l’État Congolais. Le Congo fut déstabilisé par la sécession de la riche province du Katanga, puis par le coup d’État de Mobutu qui a ensuite mis son pays en coupe réglée avec le concours de l’oligarchie de ses partisans et avec le soutien des États-Unis et de leurs alliés.

L’aide internationale au développement

En cinquième lieu, les “éléphants blancs’’, – comme on a appelé les onéreux chantiers de construction qui déparent, comme autant d’échecs, les paysages africains – n’ont guère contribué au progrès de l’Afrique. Certes, ces projets ont permis à un certain un nombre de grandes entreprises du Nord d’en retirer de substantiels profits, mais ils ont gonflé intiment la dette affricaine et n’ont fait qu’accroitre la déception que la «coopération au développement» a suscité dans les rangs des pays africains.

La Responsabilité des élites congolaises

Il y a enfin un sixième facteur d’explication. Le gouvernement congolais a été aussi partiellement responsable de l’échec de la décolonisation et de l’effondrement post-colonial. Ils ont en effet maintenu et encouragé eux-même l’autocratie, héritée de la période coloniale. Or, l’absence d’un contrôle populaire compétent et efficace est souvent la mère de la corruption. A la suite du colonisateur, ils ont creusé l’écart qui séparait les milieux dirigeants, pressés, de reprendre la position sociale qu’occupait les anciens coloniaux, du peuple – tout privé des droits politiques et laissé dans le plus complet dénuement économique.

Mais il faut ajouter qu’ils étaient confrontés à une tâche impossible : ils devraient diriger le nouvel État et le mener au développement dans les conditions sus décrites alors que le Congo pays n’était même pas une véritable Nation et, bien au contraire, était déchiré par des conflits ethniques – entretenus lors de la colonisation par les belges eux-mêmes pour le cas la RDC et du Ruanda-Urundi (ce qui d’ailleurs a fait le lit du génocide de 1994). Et il leur fallait faire fonctionner leurs États avec un capital humain extrêmement réduit sans même disposer des cadres suffisamment formés alors que les quelques noirs évolués présents sur place n’avaient qu’une expérience minime en matière d’administration ou de gestion politique.

Suite logique : les leçons du capitalisme

Il ne suffisait pas d’être indépendants ou souverains pour être entièrement décolonisés, il fallait aussi que des réformes soient entreprises à l’échelle mondiale pour, par exemple, rendre possibles des échanges commerciaux sur pied d’égalité. Il fallait trouver les moyen pour transformer les économies coloniales, centrées sur l’exportation des produits de base acheminés sur les marchés mondiaux par les canaux industriels et commerciaux des puissances coloniales, et d’en faire des économies intérieures fortes et équilibrées susceptibles, en même temps, de se tailler une place équitable au sein d’un nouvel ordre économique international.

Cette reconversion politique et économique confronta et confronte toujours, vu la modicité des moyens humains, techniques et financiers dont ils disposaient, les États de l’Afrique noire à une tâche aussi difficile. Les institutions et le régime économique et social, pourtant n’ont pu vraiment faire front aux chocs et contourne les pièges puisqu’il n’existait pas de fonctionnaires, de cadres, de chefs de gouvernement et des techniciens disposant de l’expérience et des connaissances nécessaires.

Mais alors, comment sortir la RDC de l’abime?

Le peuple congolais se tirera d’affaire lui-même au moyens d’institutions qui s’appuient sur une autorité compétente et dévouée et sur un contrôle vigilant de la population. Il faut vite combler les chainons manquants : la Nation, l’Autonomisation, le Capital Humain et la dissuasion. La RDC pourrait en outre faire appel aux milliers de compatriotes suffisamment formés qui vivent dans la diaspora étrangère, disséminés partout au monde.

Mais, comme toutes les nations pauvres, la RDC ne sortira pas vite de la misère sans le soutien de la communauté internationale, qui devra apprendre à lire correctement le vieux slogan de Nehru : “Trade, not aid’’. Cette formule implique que les programmes d’aide financière et technique peuvent être intéressants en tant que compléments dans un nouvel ordre économique international, mais que celui-ci doit en tout premier lieu reposer sur l’équité des relations commerciales. Il faut en effet une place équitable aux pays pauvres dans l’économie mondiale en obtenant pour leurs produits des prix qui se situent au même niveau que ceux des produits qu’exportent les pays riches.

A l’époque, c’est à juste titre que les porte-parole des pays pauvres ont demandé qu’on établisse un indice international des prix pour les produits de base. Ils ont également demandé à obtenir une part dans des services important comme le transport international et les assurances de fret, qui absorbent actuellement une part considérable de la valeurs des biens produits et qui restent toujours aux mains des pays riches. C’est pour mener ce programme à bien qu’en 1964, la majorité du Tiers Monde a créé la CNUCED. Quant à la réalisation du projet, elle est toujours en cours. L’édification d’un ordre mondial plus équilibré et plus équitable suppose un aggiornamento en profondeur des Nations Unies. Un grand effort collectif de la communauté internationale sera donc nécessaire afin d’aider le sous-continent à refaire son retard actuel. Osera-t-on chercher des solutions courageuses ?

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