Pistes d’action pour un Nouveau Congo: le temps des décisions

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L’essence des axes et pistes de gouvernance recommandées ici constituent un paquet stratégique appelé à remédier aux déficits de la gouvernance actuelle, notamment en matière de vision claire du devenir de la RDC dans la construction de la Nation/État, de définition d’une approche conséquente de sa mise en œuvre, de consolidation des bases politiques, économiques et culturelles de cette construction, et de combat contre les injustices du système des inégalités et de leur dynamique cumulative, combat qui est un pilier important de l’édification de cette nation.

Cette dernière ne peut être entreprise et avoir des chances de succès avec une base économique marquée par de graves inégalités économiques, sociales, sectorielles et géographiques. Ce qui en fait des facteurs d’affaiblissement des bases économiques d’édification de la Nation/État. C’est pourquoi, il faut réviser complètement la trajectoire nationale de la RDC. En voici quelques pistes:

1. Du point de vue politique

Parmi les goulots d’étranglement du processus de la construction de la nation congolaise figurent, entre autres, les inégalités politiques, la crise sociale, la résurgence du tribalisme et de l’ethnicisation, la fragilité de l’État, le dévoiement de la démocratie, etc.

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C’est dès les premières années de l’indépendance que quelqu’un comme Mabika Kalanda s’interrogeait sur la lame de fond qui alimente la désagrégation de la vie de la jeune nation et les souffrances immenses imposées aux Congolais! Il identifie la crise congolaise en écrivant: « … Le niveau de conscience nationale du Congolais est demeuré assez bas». Les conséquences de cet état de choses sont multiples: la naissance des courants destructeurs qui déferlent sur les populations et qui les éprouvent dans leurs vies; l’inconséquence générale dans les actes politiques comme dans ceux de la vie privée; les souffrances morales de toute origine, le mépris flagrant de la vie humaine et des droits de l’être humain en général, autant de faits qui aident à définir le niveau de conscience d’un peuple». 1

Une décennie plus tard, alors que les forces de la désintégration de la nation sont toujours à l’œuvre, Mudimbe décrit les causes de la crise que connaît le pays, à savoir : l’immoralité politique, les massacres, les violences et tueries aveugles et sadiques, la production des inégalités, la désinvolture des élites. Le bilan des contraintes qui bloquent l’édification d’une vraie nation congolaise est peut-être donné par Ilunga Kabongo qui affirme que le mal zaïrois est moral et politique. Toutefois, le cœur du mal est moral. Le Zaïre souffre de la liquéfaction des valeurs morales et d’une profonde inversion des valeurs. Le pays est littéralement mort. La société est au stade ultime de la décomposition. Le Zaïre est désormais comparable à un vaste marécage boueux où la vie reste soumise à toutes sortes d’aléas. 2

De nos jours, encore, l’on assiste à la perpétration des mêmes contraintes : impuissance de l’État qui tend à s’ériger en un «État-Parent»,3 graves déficits en matière de gouvernance démocratique, de sorte que, «l’histoire du Congo reste un éternel recommencement, une destinée sans mémoire, une société sous succession (…)».4 Pour Mumengi, l’une des voies à emprunter pour vaincre ces pesanteurs et construire un édifice national pétri d’un solide sentiment national passe par «une triple rupture:redéfinir la société en réaffirmant ses valeurs fondatrices séculaires, refaire sa dignité en rétablissant la souveraineté de l’État, transcender la forme institutionnelle du sentiment national».5

2. Du point de vue économique

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Le combat contre les inégalités économiques en elles-mêmes et dans leur interaction avec les autres inégalités constituant ainsi le combat contre le système des inégalités, devient un combat social pour la démocratie et la construction d’une société démocratique au Congo. Toute gouvernance engagée dans l’enracinement des valeurs démocratiques et la construction de la nation est donc appelée à être le porte flambeau de cette lutte. L’aspiration de la nation plurinationale congolaise à l’égalité et l’équité sociales, devient le leitmotiv de la gouvernance politique, économique, sociale et culturelle. Sur le plan économique, la gouvernance se doit d’être celle de lutte contre l’injustice et l’illégitimité des inégalités. À ce titre, elle doit en particulier:

  1. Assurer l’équité des revenus en commençant par celle de la structure de distribution des salaires, et surveiller leur dynamique cumulative qui fait que les revenus salariaux des plus faibles qui sont majoritaires ont tendance à stagner, contrairement aux revenus salariaux des mieux nantis qui ont tendance à augmenter rapidement comme les décisions y relatives sont prises par ces derniers.
  2. Promouvoir une politique de redistribution économique par le système fiscal et celui des transferts sociaux pour répondre à l’aspiration nationale à l’équité et à l’égalité sociales.
  3. Supprimer les inégalités économiques injustes et illégitimes dans l’accès aux rouages de contrôle et de gestion économique et financière des ressources et biens de la Nation/État, et aux fonctions qui offrent des opportunités de corruption.
  4. Lutter effectivement et de manière acharnée contre la gangrène de la corruption et contre l’impunité dans ce domaine.
  5. Veiller aux mécanismes de surveillance des inégalités de patrimoine, à l’enrichissement illicite, au blanchiment d’argent des réseaux mafieux notamment à travers l’acquisition et la constitution des patrimoines immobiliers et financiers, inégalités de patrimoine qui renforcent celles des revenus dans une dynamique cumulative.

En rapport avec la gestion des inégalités en faveur de la construction de la nation, la gouvernance économique aura notamment à répondre aux exigences des paramètres économiques de cette construction comme indiqué ci-dessus. En particulier elle devra:

  1. Assurer l’effectivité d’une croissance forte, durable et inclusive de manière à dégager un surplus économique substantiel qui est le fondement de la redistribution.
  2. Veiller au critère de créativité des emplois et de distribution de la richesse par la nature de la croissance ainsi impulsée.
  3. Veiller à l’équité et l’équilibre sociaux et géographiques de cette croissance.
  4. Promouvoir l’intégration économique de l’espace de par le mode d’implantation des activités et des échanges spatiaux (entre les différents lieux de leur implantation), ainsi que par la géographie des transports dans ledit espace national.
  5. Mener une politique de transformation des structures économiques et d’aménagement de l’espace national en fonction des objectifs économiques de construction de la nation, et de la vision stratégique du devenir économique de cette dernière.

Ces éléments constituent des pistes théoriques, mais stratégiques, d’action pour la gouvernance des inégalités en vue de la construction de la nation congolaise. Le chapitre V examinera leur faisabilité concrète. Pour s’engager avec chance d’efficacité sur cette voie, la gouvernance devra:

  1. Définir la stratégie de mise en œuvre pour réussir la réduction sinon l’élimination des inégalités injustes et illégitimes, tout en renforçant les facteurs de construction de la nation.
  2. Identifier et mobiliser les acteurs et parties prenantes dans la mise en œuvre de ladite stratégie, et avec lesquels la gouvernance publique aura à construire des partenariats.
  3. Mobiliser les instruments et moyens politiques, économiques, socioculturels, aussi bien au niveau individuel (ressources humaines) qu’institutionnel.

3. Du point de vue socioculturel

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La réduction des inégalités sociales est un préalable à la construction nationale. Des politiques équitables en matière d’éducation, de santé, d’emploi et autres, qui sont susceptibles de créer les sentiments d’inclusion sociale, sont recommandées. L’égalité de chance doit être instaurée dans toute action publique. Celle-ci créerait un environnement social favorable à la cohésion nationale.

En effet, l’offre scolaire entre les différentes provinces doit être équilibrée et correspondre à la demande de chacune d’elles. Les filles et les garçons doivent accéder à l’éducation, à tous les niveaux et de manière égalitaire. Les enfants des pauvres ne doivent pas être privés d’accès à l’éducation à cause de leur origine sociale modeste.

Il en est de même des autres dimensions du progrès social. L’offre sanitaire doit être équitablement distribuée entre les provinces. L’accès à la santé doit être garanti aux ménages modestes. L’accès à l’emploi doit se réaliser en fonction de la méritocratie au lieu de dépendre des critères subjectifs comme les relations personnelles. Les grands déséquilibres entre les provinces dans l’accès à l’eau et à l’électricité doivent être corrigés. Une bonne planification urbaine peut réduire la question de l’accès inéquitable au logement de qualité.

Ces conditions réunies créeront un environnement social propice à l’édification d’une nation. Car la réduction des inégalités sociales crée un sentiment d’inclusion sociale ou d’appartenance de toutes les composantes de la collectivité nationale. Ce sentiment national émergera grâce à une socialisation par laquelle les valeurs et normes sociales seront inculquées aux citoyens. Les grands événements historiques comme l’accession à l’indépendance doivent être commémorés pour garder en éveil ce sentiment national. Il faut plutôt éviter des célébrations discriminatoires des événements qui n’intéressent que le groupe au pouvoir et prennent fin avec l’effondrement des régimes politiques.

Par ailleurs, dans les domaines de la musique et du sport, des actions pour éveiller le sentiment d’appartenance à la collectivité nationale doivent être menées de manière méthodique et efficace.

Yvon Bongoy Mpekesa, Ernest Bamou et al.

Notes:

  1. (28) Mabika Kalanda, La remise en question, base de la décolonisation mentale, Bruxelles, Remarques africaines, 1965, p. 9.
  2. Ilunga Kabongo, Le Zaïre des années 1990 ou l’État dans le marécage. Texte ronéotypé, 2000.
  3. Mumengi D., L’avenir à bras le corps, Kinshasa, Éditions universitaires africaines, sd, p.56.
  4. Ibidem, p.63.
  5. Ibidem, p.88.

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