Analyse critique et historique de l’émergence et de la faillite de l’État en RDC

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Cinquième de la série “Nos malheurs, leurs causes et leurs remèdes”, cette analyse a commencé par une introduction dans laquelle nous définissons les concepts qui font la trame de fond de l’organisation politique contemporaine. A la lumière de la précédente, cette deuxième partie est une analyse critique de la naissance, la construction et la faillite de l’État en République Démocratique du Congo. La troisième partie et dernière partie présentera ce que nous pensons être ce qu’il faut pour que la République Démocratique du Congo améliore son organisation politique. La quatrième est la conclusion. Notre but est de contribuer au débat sur ces questions dans notre pays. L’objectif général est de montrer la nécessité de rechercher un changement de paradigme de l’organisation politique en République Démocratique du Congo.


[ … ] En tant que personne juridique, il existe bel et bien un État congolais, reconnu par le droit international parce que remplissant les conditions nécessaires, point n’est besoin d’y revenir. Mais alors, tenant compte des missions de l’État telle que décrite dans la première partie, existe-il un État en République Démocratique du Congo? Si non, qu’a-t-on à sa place? Si oui, correspond-il à une réalité ou à une fiction? Au vu des résultats, dans le cas de la République Démocratique du Congo, disons que les deux thèses s’affrontent avec les arguments plus convaincants les uns que les autres.

Pour se mettre d’accord, le mieux est de suivre J. P. Netti en considérant l’État d’abord comme une variable : l’État est une question de degré avant d’être une question de nature (J.-P. Netti, 1968). Partant du postulat que tout système politique est plus ou moins étatisé et ceci peut s’apprécier à partir de l’évaluation des capacités de l’État selon un certain nombre de dimensions, nous constatons, dans le cas de l’État congolais : (i) que le monopole de la force publique légitime n’est pas observé dans notre pays de façon proportionnelle et sur tout le territoire national, (ii)  que les capacités de pénétration et d’extraction sont limitées, (iii) que la capacité de régulation des comportements est très faible, et (iv) que la capacité de mettre en œuvre des politiques publiques quasi-nulle. De ce point de vue, si l’on compare l’État congolais à un État pleinement développé, on peut conclure, arguments à l’appui que ce n’est qu’une fiction. Pourtant, on peut aussi montrer inversement qu’il s’agit bien d’une réalité, le problème étant alors de savoir si notre réalité mérite le nom d’État.

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En effet, avec J. Migdal, il faut affirmer fortement et l’existence de l’État et son inconsistance (J. Migdal, 1988) : un paradoxe. La réalité de notre État se manifeste d’abord comme lieu et comme enjeu de la lutte pour le pouvoir, le pouvoir au sens global et pas seulement le pouvoir politique, et ceci inclut la lutte pour les ressources rares, y compris la richesse nationale. Il existe aussi par l’impact considérable qu’il a exercé sur la société congolaise. D’ailleurs, même dans les cas limites où l’État ne parvient à contrôler ni son territoire ni sa population, il conserve une réalité symbolique, il existe dans la tête des gens. Pourtant, aucune amélioration ne montre à l’observateur externe une amélioration positive de la société qui laisse penser qu’il y a une force directrice positive interne à notre société. Autre paradoxe, notre État peut être décrit simultanément comme un État fort et un État mou. État fort, parce qu’État autoritaire reposant largement sur l’arbitraire et la violence exercée hors de tout cadre légal.

En même temps, cet absolutisme va de pair avec une grande inefficacité que cet État fort qui est en réalité largement impuissant, malgré sa capacité de nuisance, car il est incapable de traduire les objectifs qu’il se donne en politique effective. On peut également soutenir deux autres thèses à première vue contradictoires : l’État congolais est un État sur-développé, mais aussi un État sous-développé. Un État sur-développé quantitativement, par rapport à la société : l’appareil d’État occupe un espace considérable et emploie un personnel pléthorique. Ses administrations sont très différenciées et démultipliées sur le territoire. Sa capacité de coercition est forte. D’un autre côté, on peut soutenir que l’impuissance caractéristique de cet État relève de la notion de sous-développement : il s’agit d’un État sous-développé. Là encore, il n’y a pas contradiction : l’État est sur-développé quantitativement et structurellement, il est sous-développé du point de vue qualitatif et fonctionnel.

2.1. L’État congolais et la société : prédation et parasitisme

Nous avons dit que l’État (gouvernement) doit, c’est la raison pour laquelle il s’est formé, assurer un certain nombre des missions dont la consistance est éminemment variable selon l’état et les exigences de la société. Nous entendons cette exigence doublement : non pas seulement comme un degré de dépassement inhérent aux défis à relever pour l’avancement de la société, mais aussi comme pression qu’exerce les citoyens sur les gouvernants pour les résultats, dans la cadre d’exigence de la redevabilité et de responsabilité en cas de problème.  Dans le cadre de la dernière considération, nous pensons que c’est entre autre dans la relation dialectique entre l’État congolais et société que se trouve la clé de compréhension des paradoxes précédents, mais tout en ouvrant à un autre paradoxe. En effet, pour comprendre quelle est la nature de l’État congolais, il faut souligner son caractère prédateur à l’égard de la société.

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En fait, tout État a nécessairement une base économique, il ne peut exister que s’il parvient à extraire de sa société ou de l’extérieur des ressources. C’est ainsi qu’on a pu parler avec raison d’État parasite, kleptocrate, État fantoche, etc. État prédateur tout simplement parce que se nourrissant de la société, il ne rend pas à cette dernière des services suffisants pour justifier son existence. De plus, la ponction prélevée par les agents de l’État congolais est perçue comme prédation parce qu’ils la prélèvent à leur profit personnel et non à celui de l’État. Chacun exploite sa position publique comme une prébende.  Ceci montre en premier lieu que l’État congolais n’est pas qu’une fiction puisqu’il est possible d’extraire des ressources à partir de positions publiques qui préexistent à leur titulaire.

Mais se limiter à cette considération n’est là encore qu’insister que sur l’un des termes de la relation. Parce qu’à y voir de près, ont voit aussi que dans un certain sens, l’État prédateur est lui-même prédaté, l’État parasite est lui-même parasité. Il est prédaté par le politicien-entrepreneur ou big man, qui, en se constituant un système personnel de pouvoir au sein même de l’État, crée une situation très particulière du double point de vue de son accumulation personnelle de pouvoir et du développement de l’État.

La logique du big man est la suivante : accumuler des richesses dans une perspective de consolidation de son pouvoir et de sa survie politique. D’une façon plus générale, il accumule et il contrôle les accès aux ressources matérielles afin de pouvoir redistribuer et, par le patronage, accumuler un capital symbolique de nature politique. Les ressources qu’il cherche à accumuler sont d’ordre politique et économique : il fait fructifier ses ressources économiques par ses ressources politiques et inversement. Il peut s’enrichir grâce à la politique, mais il veut être riche pour continuer à faire de la politique.  Là où il gagne, le pays perd. Il y a donc là une contradiction entre la logique de la survie politique du big man et la logique de l’institutionnalisation de l’État : la politique des prébendes et du patronage s’oppose à celle d’un développement institutionnalisé de l’État.

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Ainsi, si l’État congolais joue de sa position stratégique de médiateur entre l’extérieur et l’intérieur pour se brancher sur les flux économiques liés à l’extraversion, cet même État est lui-même capturé par ceux qui agissent en son nom et le font fonctionner à leur propre profit.  C’est la raison pour laquelle tous les chefs d’États congolais ont été et sont encore les premiers fossoyeurs de l’État : la priorité qui est pour eux la survie politique passe souvent par l’affaiblissement de l’État. Le big man est amené ainsi, rationnellement, à détruire l’État au fur et à mesure qu’il exerce son pouvoir et quant né en lui le comportement du politicien-entrepreneur, qui est lui non rationnel, il commet des lourdes fautes, entraîné qu’il est par la pulsion de la politique du ventre.

Ces «agents de l’État», à leur tour, sont souvent eux-mêmes capturés par leur famille, leur village et leur clientèle. L’État congolais en tant que système est ainsi détourné par ses agents, au sommet d’abord mais aussi à tous les niveaux. Chacun se crée un système personnel de pouvoir qui parasite l’État, raison pour laquelle l’État congolais semble toujours se confondre avec le système de pouvoir personnel de ses tenants. Le politique, l’économique, le sociétal et particulièrement le domestique s’interpénètrent : le degré d’institutionnalisation est faible. La prédation aboutit alors à la ruine de l’État et de la société. La boucle est ainsi bouclée.

Pour mieux comprendre cette réalité, un regard sur l’histoire sera décisif.

2.2. Comprendre les raisons de l’Échec de l’État en Afrique et en République Démocratique du Congo

2.2.1. Le poids de l’histoire

Avant l’arrivée du colonisateur, les empires et royaumes en Afrique étaient sur la voie ou étaient déjà devenus des vrais États-nations. Pour la plupart d’entre eux, le processus de construction de l’État reposait sur des régimes politiques centralisés et des échanges commerciaux. Après des siècles de déracinement (esclavage et colonisation), en tant qu’africains la question lors de l’accession à l’indépendance devrait être de savoir si ayant rejeté l’impérialisme occidental, quels étaient les pour et les contre pour adopter ou pas une forme d’organisation politique, ou plus précisément, de savoir dans quelle cadre comme vision du monde allions-nous nous organiser politiquement : il avait suffit de nationaliser l’État colonial en lui donnant une allure congolaise. L’État n’était pas repenser pour être mieux fait.

Ainsi, plus de soixante ans après ce qu’on a appelée à tort ou à raison notre indépendance, si l’on veut faire un bilan, il faut bien constater le double échec et du développement et de l’État; c’est devenu un lieu commun de le dire. En se plaçant dans la longue durée, on pourrait certes discuter ce constat, mais si l’on se situe dans la durée qui est la nôtre et qu’on se place dans la perspective que mettaient en avant les dirigeants et les experts, la cause est entendue. Dans cet échec du développement, l’État congolais n’est pas le seul en cause, mais sa responsabilité paraît d’autant plus lourde que c’est en lui que tous les espoirs avaient été fondés. L’échec du développement et l’échec de l’État sont intimement liés et c’est sur cette liaison qu’il nous faut nous interroger.

L’intérêt du détour historique proposé ci-dessus est moins dans la présentation des séquences que dans l’éclairage qu’il permet de jeter sur les trajectoires africaines postcoloniales. Autrement dit, on peut se demander si la colonisation a introduit une rupture fondamentale dans la trajectoire des pays africains ou si elle n’a été qu’une parenthèse n’ayant affecté que superficiellement leurs formes et leurs pratiques politiques. La thèse de la parenthèse est probablement celle qui résiste le moins à l’analyse, que ce soit d’un point de vue empirique lorsqu’on observe les sociétés africaines ou d’un point de vue théorique, notamment lorsqu’on adopte une approche institutionnelle et, plus particulièrement, les perspectives postulant la force des institutions et des politiques ainsi que leur capacité à remodeler les contextes dans lesquels elles sont implantées (Patrick Quantin, 2005, p. 65-84).

La thèse de la rupture introduite par la colonisation, basée sur l’explication institutionnelle, est plus satisfaisante, car elle montre qu’une fois implantées, les institutions coloniales laissent leurs traces dans le présent africain. Mais Mamoudou GAZIBO (2010) pense qu’il faut, d’une part, se garder de penser que cette rupture a été totale puisqu’on ne fait jamais table rase du passé en matière de changement politique, ce qui implique des phénomènes d’hybridation. Il convient, d’autre part, d’être attentif au fait que la portée de cet héritage varie selon les espaces concernés en raison des différences de modalités d’organisation territoriale et d’exercice du pouvoir dans les espaces africains pré-coloniaux, qui sont loin d’être homogènes (Rien que sur le territoire qui va devenir la RDC, nous pouvons avoir quatre zones aux contextes et organisations politiques différentes). Par ailleurs, les domaines dans lesquels cet héritage peut être mis en évidence sont nombreux, qu’il s’agisse de la démographie, de l’économie, de la politique, des relations internationales, des politiques publiques… Nous nous limitons ici à la dimension politique à travers deux domaines, soient les institutions et les pratiques politiques qui constituent, avec les conflits, les enjeux de gouvernabilité retenus dans cet exposé.

Mamoudou GAZIBO (2010) postule ainsi que l’impact le plus évident de plusieurs siècles de contact avec l’Europe a été de reconfigurer la conception de l’organisation territoriale et de l’exercice de l’autorité en Afrique, plus particulièrement en RDC. De ce contact entre les sociétés africaines et occidentales, sont nés, après les indépendances, des États et des formes institutionnelles dont l’extériorité a pu amener certains auteurs à les qualifier de «produits de pure importation». En réalité, tout en reconnaissant la prépondérance des États et institutions d’origine européenne, on est obligé de remarquer que la réalité actuelle de ces organisations montre plutôt des phénomènes d’hybridation. Une telle perspective appliquée à l’étude de l’impact de la colonisation se retrouve, par exemple, chez Crawford Young (1994), qui a bien mis en évidence l’importance de l’héritage colonial dans l’État postcolonial africain, son organisation et ses pratiques politiques. Young postule la grande capacité de reproduction de l’État colonial et ceci, malgré le volontarisme des élites nationalistes qui, aux indépendances, étaient déterminées à retrouver une authenticité africaine et de nouvelles formules institutionnelles et politiques rompant avec le système colonial.

Dans ces conditions, d’une part, la thèse de la parenthèse coloniale ne tient pas et, d’autre part, au lieu d’introduire une rupture fondamentale par rapport à l’État colonial, l’État postcolonial en a gardé la plupart des traits : «Bula Matari», ou «celui qui broie les roches» comme on surnommait l’explorateur Stanley, puis l’État colonial au Congo belge pour traduire leur caractère écrasant (Crawford Young, 1994, p. 2), a reproduit l’essentiel de ses logiques dans l’État postcolonial après avoir bouleversé les anciens équilibres en détruisant les aristocraties et favorisé l’émergence de nouvelles élites. Toutefois, il ne s’agit pas de s’en tenir ici à l’idée que l’État contemporain est une simple reproduction de l’État colonial. C’est en ce sens que, selon Jean-François Bayart, «si l’État postcolonial a hérité d’une histoire coloniale et précoloniale singulière […] lui-même n’a pas tardé à produire à son tour de l’histoire» (Jean-François Bayart, 1991, p. 221).

En ce qui a trait aux formes d’organisation politique introduites à la suite de la colonisation, elles sont exemplifiées par la cristallisation du concept de souveraineté. La territorialité tel qu’on la voit se cristalliser à travers le principe de la souveraineté n’a manifestement pas été la pierre angulaire de l’organisation politique en Afrique précoloniale (Jeffrey Herbst, 2000), ce qui ne signifie pas que les royaumes ou empires africains n’avaient pas leur forme de structuration. Luc Sindjoun montre à la suite de J. Herbst que «le royaume Bamoun [au Cameroun], par exemple, au moment de la rencontre coloniale au début du XXe siècle a un roi cartographe, le sultan Njoya, qui dessine les limites de son autorité et représente le centre du pouvoir» (Luc Sindjoun, 2002, p. 57).

Il demeure cependant que la conséquence politique principale de la colonisation a été l’effondrement des modes d’organisation traditionnelle au profit de l’émergence de formes occidentales, notamment l’État moderne. Ce dernier n’a pas effacé complètement les anciennes structures, mais C. Young montre à quel point l’État colonial, qui a duré pourtant moins d’un siècle, a néanmoins complètement remodelé les espaces politiques, les hiérarchies et les clivages sociaux, ainsi que les modes de production. Lors des indépendances, les logiques de l’État colonial étaient ainsi profondément ancrées dans les nouvelles entités politiques, contribuant à déterminer leurs mécanismes internes de fonctionnement. L’État est ainsi devenu la forme d’organisation officiellement prépondérante.

2.2.2. Conséquences de l’histoire

A. La faillite de l’État postcolonial

Basil Davidson (1992) estime que, d’une part, il ne semblait pas possible de rejeter cet héritage (ce mode d’organisation politique que l’État) de façon significative, et, d’autre part, il n’y avait pas de perception suffisante de ce que cet héritage impliquait. Pour reprendre la puissante image de C. Young, en se métamorphosant (indépendances), la chenille (l’État colonial) est devenu un papillon (l’État postcolonial) sans perdre son essence. De la sorte, poursuit Young, même si l’on décrit les entités africaines indépendantes comme «de nouveaux États», ceux-ci sont les produits du régime colonial dont ils ont hérité les structures, les routines et pratiques quotidiennes, ainsi que les normes officieuses de gouvernance.

Par ailleurs, parce qu’il n’était pas le produit d’une dynamique endogène, parce que le processus colonial avait formé hâtivement des États africains renfermant dans leurs frontières des populations qui n’ont pas vraiment pris part à cette dynamique, il n’est pas étonnant, comme le montre J. Iliffe, «que les Africains mettent l’accent sur leur localité, leur région, leur continent ou leur race […] les frontières et les identités territoriales ayant peu de chances d’être pertinents dans de futurs États» (John Iliffe, 1995). C’est pourquoi Guy Nicolas (1990), travaillant sur le Nigeria, a proposé le concept de «nations à polarisation variable» pour montrer la diversité des identités et des allégeances possibles des Africains, l’allégeance à l’État, qui est au cœur de la citoyenneté occidentale, n’étant dans la plupart des pays africains qu’un niveau d’allégeance parmi d’autres comme la région ou l’ethnie. Réussir l’édification d’États-nations était alors pour la plus part des cas, impossible.

D’ailleurs, puisque l’État comme toute autre œuvre ne peut aucunement se développer tout seul (il ne peut le faire que sous l’impulsion de ses agents entraînés par la compétition politique), comment un État qui n’existait pas vraiment dans l’imaginaire de ses animateurs comme principe et comme vision pouvait-il faire la société et se faire? Pour mener à bien sa vocation, il aurait fallu que l’État puisse être un pur instrument au service de la raison technocratique de ses dirigeants, eux-mêmes animés par le souci de l’intérêt général, que ces dirigeants soient donc suffisamment détachés et extérieurs à la société pour la modeler à leur aise. Un tel État n’a jamais existé au Congo, mais c’est sur un tel État imaginaire qu’on a cru pouvoir fonder le développement de l’État lui-même et de la société.

B. L’autoritarisme

Les pays africains ont rapidement sombré dans l’autoritarisme après les indépendances des années 1960. La généralisation des autoritarismes impose que l’on en recherche la source. Mamoudou GAZIBO (2010) pense qu’une explication plus satisfaisante consiste à chercher plutôt comment ce phénomène se comprend mieux si on le place à l’intersection des dynamiques endogènes et exogènes en Afrique. Dans cette optique, Crawford Young montre que, pour les Congolais, «Bula Matari» (ou l’État colonial belge) signifiait la terreur. En effet en République Démocratique du Congo, les autorités coloniales ont introduit la centralisation en obligeant les populations à vivre dans des entités plus faciles à contrôler. La colonisation a conduit à une modification des enjeux liés au pouvoir, y compris dans les sociétés acéphales qu’il a fallu soumettre, en instaurant presque partout,  le principe du «commandement» fondé sur l’autoritarisme et une «culture de la chicotte».

Là où il n’y avait pas de chefferie traditionnelle, le colonisateur en a inventé pour mieux contrôler la population et là où elle existait déjà, il l’a transformée, destituant certains chefs et en nommant d’autres selon leur docilité. Les chefs traditionnels sont devenus des auxiliaires chargés de collecter les impôts et de mobiliser les populations pour les besoins de l’autorité coloniale, fomentant des renversements de dynastie si le tenant du trône ne collaborait pas. Ces stratégies ont engendré une intensification des luttes de factions pour accéder à ces postes, phénomène qui se poursuivra dans la période suivant immédiatement l’indépendance avec la succession des coups d’État inaugurée par Joseph Mobutu au Congo (premier coup d’État en Afrique).

Ce nouveau rapport au pouvoir était pourtant contraire à la tradition africaine. Car, tel que le montre Daniel Bourmaud, chez les Luo du Kenya, par exemple, “un chef ne donnait pas d’ordres. Il écoutait les anciens, les rencontrait au cours de consultations et, quand il disait ‘telle est ma décision’, il ne prononçait pas un verdict personnel, mais un point de vue déjà accepté”. Joseph Ki-Zerbo (1972) propose une généralisation de ce principe dans les sociétés africaines qui rappelle l’arbre à palabre à partir du royaume de Samori Touré, illustre résistant à la colonisation jusqu’en 1898, en soutenant que «comme très souvent en Afrique, le pouvoir sous des apparences autocratiques revêt un caractère profond de collégialité». C’est en tous cas le cas dans les royaumes, empires et sociétés de ce qui va devenir la République Démocratique du Congo.

Mais, au sortir du système colonial, ce rapport collégial traditionnel  au pouvoir n’a pas survécu, c’est plutôt une tradition autoritaire que le colonisateur belge a construit, en paternaliste, au-delà des institutions démocratiques formelles qu’il a voulu édifier dans la dernière année de la colonisation, alors qu’il refusa de le faire des décennies durant. Aux indépendances, les élites africaines, fortes de l’esprit colonial, développèrent de nouvelles stratégies pour maintenir l’État et conserver le pouvoir contre leurs adversaires. La combinaison de ces logiques a mené à la constitution d’une «autocratie patrimoniale» au point d’intersection entre logique coloniale et intérêts des nouvelles élites dirigeantes. Le résultat est ce que Crawford Young appelle «l’État intégral», cette tentative de construction d’une domination sans restriction sur la société. Les manifestations concrètes de cet autoritarisme sont diverses. Cet autoritarisme va de pair avec un ensemble de pratiques politiques que l’expression néopatrimonialisme en est venue à résumer, et qu’on peut également expliquer en lien avec l’héritage historique.

2.3. Acculturation avortée et néopatrimonialisme

Les chercheurs ont développé le concept de néopatrimonialisme pour rendre compte de cette situation. Ce concept est une adaptation d’un des sous-types de la domination traditionnelle proposés par Max Weber. Celui-ci distingue en effet trois types de domination légitime selon que l’autorité est acceptée en vertu de la coutume (domination traditionnelle), des qualités personnelles du chef (domination charismatique), ou enfin de la loi (domination légale-rationnelle). Au sein de la domination traditionnelle, Weber (1971, p. 308.) estime qu’«avec l’apparition d’une direction administrative (et militaire) purement personnelle du détenteur du pouvoir, toute domination traditionnelle incline au patrimonialisme et, à l’apogée du pouvoir du seigneur, au sultanisme». Le patrimonialisme se caractérise donc essentiellement par l’absence de distinction entre domaine public et domaine privé, puisque «le chef patrimonial traite toutes les affaires politiques, administratives ou judiciaires comme s’il s’agissait d’affaires personnelles, de la même façon qu’il exploite son domaine, comme s’il s’agissait de propriétés privées», (Jean-François Médard, 1991). Le néopatrimonialisme mène à la personnalisation du pouvoir et donc à un déficit d’institutionnalisation, mais aussi à l’arbitraire et à la tendance à l’autoritarisme.

La notion de néopatrimonialisme a pour nous l’intérêt d’être moins normative que celle de corruption et plus comparative que celle de la politique du ventre. Le mérite principal que nous trouvons à cette notion est précisément la raison pour laquelle d’autres la rejettent : sa généralité. Dans le cas de notre pays, il arrive à faire la caractérisation difficile que nous avons tenter de faire au point 2.1 : la confusion du public et du privé est en effet le commun dénominateur à tout un ensemble de pratiques caractéristiques de l’État congolais et de sa logique de fonctionnement, à savoir, la corruption, qu’elle soit purement économique ou liée à un échange social, ou encore le clientélisme, le patronage, le copinage, le népotisme, le tribalisme, le prébendalisme … Toutes ces notions qui ne sont généralement abordées qu’isolément sont résumées par le recours à la notion de néopatrimonialisme, sans perdre pour autant leur spécificité. Le néopatrimonialisme n’est pas un type isolé mais un type mixte, traditionnel et faussement démocratique, qui rend le mieux compte de l’État en Afrique, plus particulièrement au en RDC : un État dont la finalité n’est ni le développement ni même son propre développement mais l’accumulation des ressources politiques et économiques de ses agents.

Dans ce contexte, l’État moderne instauré à l’issue du processus colonial occupe une place centrale et toutes les stratégies des élites sont orientées vers la conquête et la conservation du pouvoir, car «rechercher le pouvoir, c’est aussi rechercher la richesse, et rechercher la richesse, c’est aussi rechercher le pouvoir puisque l’un mène à l’autre et réciproquement» (Jean-François Médard, 1991).  Ainsi, depuis 1960, on peut se résigner à remuer le fatras des annales politiques de la RDC et de ses intrigues, à reprendre par le détail les actes et législatures et des pouvoirs que nous subissons : on rencontrera constamment les mêmes crises ministérielles, les mêmes accouplements de hasard, les mêmes votes de surprise, les mêmes perturbations intérieures, les mêmes pratiques de corruption. Hier comme aujourd’hui, on ne s’est avisé de songer aux fondamentaux. On consolide les pouvoirs personnels non sur les besoins ou les aspirations du pays, mais simplement sur les nécessités variables de la situation présidentielle et des centres d’influence et d’intérêts. L’important, était hier comme aujourd’hui que la classe qui dirige et possède garde la direction souveraine et le monopole exclusif du pouvoir et des avantages. De tout temps l’ordre possédant et des opportunistes fait le désordre.

2.4. Le régime politique et le rapport des forces

Si tout cela brise, cela laisse aussi vite poser la question de savoir comment se fait-il que 60 ans après l’indépendance nous ne soyons pas sorti du piège néopatrimonial? Et puisque l’histoire ne fait que se répéter, comment expliquer que le triomphe du néo/patrimonialisme ne perde du terrain, même après l’avènement de la Troisième république et sa démocratie? Notre réponse ici, est que la qualité des hommes et la dynamique du système politique est décisive. C’est dire, d’une part, que le trait de cupidité chez un leader peut expliquer son manque d’éthique et de compétence, et que, d’autre part, s’il y a des organisations politiques qui limitent la prise en otage de l’État, il y en a aussi qui la favorisent, comme celles dans lesquelles il y a peu de pour prévenir les abus de pouvoir.

Notre thèse ici, est que dans un environnement mental autoritaire et d’exploitation comme celui hérité de la colonisation, seule la conjonction de la qualité des hommes, d’une organisation politique contraignante sans concentration du pouvoir, et d’un peuple engagé allait aider la République Démocratique du Congo en 1960 comme en 2006.  En effet, dans un contexte néopatrimonial, pensons-nous, un régime semi-présidentiel n’est pas un bon régime, et est un ferment de la crise, de danger. Ce danger, c’est que la responsabilité comptable, la complémentarité sans phagocytose, et la promotion des idées ne sont pas appliquées avec toute la rigueur désirable et, alors que le pouvoir et la responsabilité doivent être dans les mêmes mains pour en assumer la comptabilité, on note leur séparation, car ils sont l’un centralisé à l’institution présidence et l’autre au gouvernement selon les situations et les faits. Ainsi, notre régime semi-présidentiel se caractérise par :

A. Un flou dans la répartition des tâches : Il n’y a rien de plus dangereux, à notre sens, dans le cas du contexte spécifique de notre pays et de ses malades hommes politiques que les situations pleines des sous-entendus et d’obscurité, qui font que le gouvernement parlementaire n’est plus que l’affiche et le programme inexécuté d’une variété, difficile à classer, de l’organisation politique que l’on appelle “Régime Semi-présidentiel”. Le gouvernement qui doit tout faire est éclipsé par la présidence. Le président peut tout mais n’est responsable de rien (ce qui est absurde) et ressemble davantage à un roi constitutionnel; car par l’irresponsabilité dont il jouit, il n’est pas possible de le découvrir du fait que la responsabilité est mise sur la tête des ministres qui paradoxalement ne sont pas siens mais du premier ministre.

B. Un parlement aplati en complicité avec un pouvoir corrupteur et à sa solde : l’expérience devrait déjà avoir convaincu nos parlementaires que les lois qui ont pour but de donner aux gouvernements une sécurité passagère aux dépens de la liberté et de la prospérité de tous, les affaiblissent toujours au lieu de les fortifier. Les nôtres recourent l’arbitraire, et mettent leurs intérêts au-dessus du droit de tous, et ont détruit les principes au nom des circonstances; comme on le voit toujours au pays à la veille des élections.

C. Une magistrature servile : Ici est posée la question de la responsabilité politique dans un régime semi-présidentiel sur son d’environnement mental néopatrimonial. Respondere, telle est l’origine latine du français “responsabilité”. Le responsable est celui qui répond. Mais de quoi? Du dommage qu’il a causé? De la faute qu’il a commise? Du crime dont il est accusé? Des choses ou des personnes qu’il a sous sa garde? Devant qui ? De part cette approche étymologique, on cerne bien vite combien la responsabilité politique occupe une place importante dans le droit constitutionnel moderne où elle donne corps à la préoccupation majeure de limitation, de contrôle, et de révocabilité de tous les détenteurs d’un pouvoir politique. Une des fonctions principales de la politique occidentale a été posée lorsqu’il a été compris par la philosophie grecque classique que l’on ne pouvait qualifier de “pouvoir” qu’une capacité de conduite et de contrainte de la collectivité exercée dans l’intérêt de ses destinations.

Sur ce point, le Congo est littéralement en crise de la responsabilité Politique (État de droit). La raison profonde en est que l’esprit du régime parlementaire, qui repose sur une série des modes de comportements et sur une certaine forme de moralité politique (Cas de la Grande Bretagne où Boris Johnson est sous pression même présentement), n’existe tout simplement pas. Par ailleurs, le citoyen est terriblement mou que cela forme un cercle vicieux. En effet, dans toutes les sociétés modernes, la responsabilité est avant tout une revendication puissante du corps social, et l’opinion démocratique réagi à certaines protections abusives de la puissance publique et de ses agents par une exigence de radicalisation de la responsabilité (le modèle normand) telle que la simple désapprobation que peut manifester la censure parlementaire ne suffit pas. Dans notre pays, la responsabilité diffuse entre le gouvernement et la présidence (régime semi-présidentiel), la crise de citoyenneté, et un système judiciaire politisé perpétuent une culture d’impunité. Les comportements inadéquats sont donc peut réprimés.

Lire la suite et fin : 3. Résoudre la crise de l’État en République Démocratique du Congo ?

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