Différents faits ou formes d’abus des droits de l’homme au Congo colonial

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Plusieurs faits ont favorisé les abus des droits de l’homme. Ceux-ci sont de plusieurs ordres. Citons notamment l’imposition des cultures et la livraison obligatoire de certains produits agricoles, l’institution des travaux forcés, des expéditions punitives, l’usage de la torture, de la peine de fouet, des exécutions sommaires, des humiliations, des atteintes à l’amour propre, des faits démoralisants, des injustices sociales, de la restriction des libertés, les recrutements des travailleurs issus des milieux ouvriers, aux mauvaises conditions de travail et de vie, les violences faites aux femmes et enfants, la justice mal rendue, le laxisme et l’usage du mensonge.

1. Les cultures et cueillette obligatoires et la livraison des produits agricoles

Les abus de droits de l’homme sont observés dans les cultures imposées et la cueillette de certains produits agricoles frisés par l’économie coloniale comme le caoutchouc. C’est l’époque du fameux système de cultures forcées, un système économique particulièrement ingénieux introduit par le gouverneur de Java. Il imposait aux populations des cultures de café, de sucre et d’indigo, que le gouvernement hollandais rachetait à bas prix pour les commercialiser avec un bénéfice très appréciable. Bénéfice qui non seulement couvrait les frais de l’administration coloniale, mais laissait même un surplus important affluant dans les caisses de l’État hollandais. (STENGERS, J., «Léopold II et le modèle colonial hollandais», Tijdschtft voor Geschiedenis, 90 (1977) p. 46-47). Pendant la période de l’E.I.C., les revenus principaux de l’État étaient basés sur le caoutchouc. La non-livraison de ce produit par la population indigène constituait un motif d’abus et d’atrocités: dans tout le district de l’Équateur, les hommes voyaient leurs mains coupées; femmes et enfants n’étaient pas épargnés.

L’exemple poignant d’une fillette mutilée en juin 1895, à Ikoko (District de l’Équateur) mérite d’être mentionné: «…une fillette mutilée avait été retrouvée par des travailleurs, couchée près du cadavre de sa mère assassinée par des soldats. Elle était à peine âgée de deux ans et demi. Clarck la transporta chez le docteur Reusens à Irebu. Ce dernier l’opéra, mais elle mourût quelques mois plus tard. Le gouverneur général chargea un juge de mener une en-quête suite aux accusations du missionnaire… Les conclusions de cette enquête avaient été qu’il ne s’agissait pas d’un acte d’une bande armée, qui aurait agi sur ordre, mais d’un méfait perpétré par un seul individu. Suite à cela, le soldat Basusu du poste de Bikoro comparut devant le tribunal et s’entendit condamné à cinq ans d’emprisonnement. Il avoua les faits et affirma avoir malmené la fillette par vengeance envers son père…» (Archives de American Baptist Missionnary Union, lettres de Joseph Clark, extrait repris par VANGROENWEGHE, D., (1986), Du sang sur les lianes: Léopold et son Congo, Didier Hatier, Bruxelles, p. 62).

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Afin d’augmenter la production de caoutchouc, de telles méthodes terroristes étaient courantes et, semble-t-il, contrôlées et même encouragées. Les vivres (chikwange, poisson, bois de chauffage pour bateau à vapeur, matériaux de construction) destinés aux Blancs et le caoutchouc étaient imposés dans les régions administrées par l’État et dans celles contrôlées par les compagnies de commerce qui se chargeaient de la récolte de caoutchouc. Leur prix ne dépassait pas le quart des prix du marché, le tout, à titre d’impôt alimentaire (VANGROENWEGHE, D., op. cit., p. 207-208).

2. Les travaux forcés

Le système de travaux forcés, bien qu’en vigueur dans l’E.I.C., est également observé au Congo Belge. Nombreux sont les témoignages relatifs à l’imposition de la récolte du caoutchouc à l’Équateur et ceux relatifs à l’effort de guerre imposé au cours de la deuxième guerre mondiale (1940-1945). L’effort de guerre comme la récolte du caoutchouc n’est pas un mal en soi dans le sens où il répond à une préoccupation ou à une action collective qui permet de résoudre un problème qui survient au sein d’une communauté. Le problème se trouve dans son caractère contraignant faisant appel à toute sorte d’abus. En 1894, dans le district de l’Équateur, les soldats sont casernés dans les villages pour y forcer les indigènes à cueillir le caoutchouc. Les récolteurs sont obligés de parcourir parfois de longues distances. Si un soldat remarque qu’un indigène est resté au village au lieu de cueillir le caoutchouc, il l’abat sans ménagement (LAGERGREN, D. (1970), Mission and state in Congo. A Study of the relations between Protestant missions and the Congo Independant State authorities with special reference to the Equator district, 1885-1903, Uppsala, p. 119).

Dans d’autres contrées dudit district, on coupait les mains de tous les contrevenants. Les soldats doivent en effet justifier l’emploi de cartouches par le nombre égal de mains droites (CASEMENT, Roger, (1985), Rapport de R. Casement, Consul britannique, sur son voyage dans le Haut-Congo (1903), Enquête et Documents d’Histoire Africaine, p. 48). Dans d’autres régions encore, les peines de prison pour insuffisance de livraison de caoutchouc sont improductives, on a donc recours au système de prises d’otages. C’est le gouverneur général et le secrétaire général de l’E.I.C. qui encourageaient les pratiques douteuses des prises d’otages pour exiger toujours plus de caoutchouc.

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Les femmes en sont le plus souvent victimes. Elles étaient incarcérées jusqu’à ce que leur famille ou leur village fournissent la quantité manquante de caoutchouc (cf. lettre du 4 mai 1901 du commissaire de District adressée au directeur de l’ABIR en Afrique). Au déclenchement de la deuxième guerre mondiale, l’effort de guerre fut imposé au Congo Belge. La colonie était coupée de la métropole. Les activités coloniales avaient pour mot d’ordre: «l’intérêt des actions noires devait céder le pas à l’intérêt supérieur de la collectivité. Il ne peut être question actuellement d’autres préoccupations que celle de la participation absolue à la  guerre, d’autre souci que celui de la libération de notre pays (la Belgique) et de la victoire des Alliés». (ILUNGA Kalenga M. (1980), Les activités du Comité d’étain du Congo Belge et du Ruanda Urundi 1940-1945, d’après les sources d’archives régionales du Shaba à Lubumbashi, Travail de fin d’Études en Histoire, UNAZA – Campus de Lubumbashi, p. 36).

Les populations locales s’investirent dans l’effort de guerre, travaillant sans relâche pour sauver la métropole et sortirent totalement appauvries, ayant abandonné leurs travaux de subsistance. Un autre phénomène qui s’est produit lors de la rupture entre le Congo et la Belgique fut la dévaluation au Congo. Celle-ci eut lieu en juin 1940, elle provoqua l’augmentation du coût de la vie… Elle diminua le pou-voir d’achat des Noirs, à l’opposé des Blancs qui s’étaient vu réajuster leurs salaires.

3. Des expéditions punitives

La répression était très prisée au Congo colonial. A la moindre insoumission, toute résistance doit être réprimandée par la terreur. A chacune de ces occasions, une expédition punitive constituée des soldats de la Force Publique est organisée. Le corps expéditionnaire agit donc, et efficacement. Le village devait être incendié, il disparaît de la carte; de larges stocks d’aliments sont confisqués. A titre illustratif, reprenons le témoignage de Charles Lemaire, premier commissaire du district de l’Équateur (1886-1893); repris dans son journal de voyage et d’inspection territoriale, qui se félicite avoir fait tuer deux hommes dans les villages de Bolenge et Mobanga-Wanga, et notamment le chef de Bolenge au titre de représailles à la suite des tirs essuyés par son navire en janvier 1892. Il a aussi jeté son dévolu sur un autre village, Ikoyo, a ravi une femme d’Ifeko et refuse de la libérer.

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Par ailleurs, il ne se gène pas de présenter des abus qu’il a personnellement commis lors d’expéditions punitives préalablement organisées: «Pendant mon séjour au Congo, … pour récolter du caoutchouc dans le district (où aucun préparatif n’avait été décidé), on devra couper des mains, des nez et des oreilles. Je ne crois pas que nous ayons chassé les brigands arabes pour que nous prenions leur place» (LEMAIRE, Ch. (1908), Belgique et Congo, p64).

Au Congo Belge, les grèves des travailleurs et les mutineries des soldats faisaient aussi l’objet de répressions sanglantes. Le témoignage de Duduri décrit la répression sanglante d’une grève de l’Union Minière du Haut-Katanga subie par les travailleurs noirs: «Avec la crise économique des années 1940, les ouvriers exigèrent, à l’instar de leurs collègues européens, des augmentations de salaires. Le Gouverneur de Province autorisa une fusillade pour réprimer ces grèves qu’il qualifia de sauvages. Bilan officiel 70 morts … Le souvenir de la répression est resté vivace parmi la population congolaise.» (DUDURI R.(1973), La grève des ouvriers noirs à l’U.M.H.K. (1941), Mémoire de licence en Histoire, UNAZA-Campus de Lubumbashi, p.5).  En second exemple, un autre témoignage, peu connu, a été rapporté par un journal progressiste sud-africain Umsebenzi, le 27 juin 1930: «Une grève des Nègres marins à bord du vaisseau belge Léopoldville fut réprimée il y a quelques temps avec grande brutalité. A la fin du mois passé, ce vaisseau arriva à Anvers …les Noirs grévistes furent emprisonnés…» (“White workers support black saillors and demand Independance of the Congo”, in Umsebenzi, 27 juin 1930, n° 620, 2).

4. Usage de la torture – la peine de fouet – Exécutions sommaires

Ces trois expressions évoquent presque la même chose. Il s’agit du châtiment corporel qu’on faisait subir à tout contrevenant à l’instruction coloniale, principalement dans le cadre de la réalisation d’un programme de mise en valeur économique de la colonie. Dibwe dia Mwembu établit un répertoire de la population congolaise destinataire de ces peines: les délinquants, les porteurs noirs, les ouvriers, ceux qui refusent la civilisation, ceux qui n’exécutent pas le travail obligatoire, ceux qui se dérobent du paiement de l’impôt … (DIBWE dia Mwembu, La peine de fouet au Congo Belge (1885-1960), in Les cahiers de Tunisie, Tome XXXIV (1986) 135-136, pp.129-135).

A cette liste il conviendrait d’ajouter également des innocents. Daniel Vangroeweghe rapporte les sanctions prises par l’ABIR (une entreprise de l’E.I.C. qui s’occupait de la récolte du caoutchouc dans le District de l’Équateur): «Lorsque les livraisons de caoutchouc ont été insuffisantes, les bastonnades et flagellations au moyen des nerfs d’hippopotame, la fameuse «chicotte» de triste mémoire, sont monnaie courante. Le «tarif» habituellement de 50 coups, peut monter jusqu’à 100 ou 200 coups en une séance» (VANGROENWEGHE, D., op. cit., p. 115).

Voici ce dont les missionnaires Whiteside et Stannard furent témoin le 1er mars 1906, dans un village près de la Lokongo (Equateur): «Devant la maison du chef influent Lofanza-fanza, sur une plate-forme haute de 3 mètres, chaque contrevenant est flagellé puis exposé au soleil, jusqu’à ce que sa famille ait payé la rançon, exigée par le surveillant. Beaucoup de villageois sont tués, pendus, torturés à mort au moyen du copal brûlant ou flagellés. L’assis-tant du bourreau trouve un horrible plaisir à verser le copal sur la tête d’un prisonnier ligoté, puis à y mettre feu. Le copal dégouline tout brûlant sur le visage et les épaules de la victime, qui succombe lentement dans d’affreuses souffrances» (Ibidem). Par ailleurs, Jespersen apprend en 1899 d’un agent, d’origine anglo-belge, qu’il ne tire jamais sur les Noirs, mais qu’il les emploie comme punching ball. C’est aux visages défigurés, aux oreilles meurtries, aux nez aplatis, aux yeux exorbités, qu’on reconnaît la population de son district.

D’autres amusements familiers des agents de l’ABIR peuvent être soulignés: les indigènes sont parfois obligés de grimper dans de hauts vieux palmiers tout branlants et d’en redescendre la tête en bas; exercice au cours duquel nombreux sont ceux qui se brisent le cou; ou bien ils sont ligotés l’un à l’autre et jetés ainsi dans la rivière et servent alors de cible pendant qu’ils flottent (Ibidem).

Beaucoup d’innocents furent également victimes de ces tortures. Des témoignages probants le prouvent. Pour besoin d’illustration, nous nous voyons obligés de reproduire ici un récit suivant déjà évoqué plus haut: «En 1904, le poste de Lingunda des chefs indigènes qui voulaient plaider pour la cause de leurs communautés en sont sortis victimes. En effet, les chefs Ilongo et Efomi des Isute sont allés à Baringa dans le but d’exprimer leurs doléances au substitut au sujet des amendes et d’une foule d’autres irrégularités. Raoul Van Caleken, le chef de poste de Baringa, les met sous les verrous et les fait reconduire le 27 juin à Ingunda. Là, ils sont liés nus à un manguier dans la cour intérieure de la résidence d’un Blanc. Efomi, toujours attaché à son arbre résiste pendant trois jours avant de mourir.Il y a eu plusieurs autres assassinats, meurtres, des amendes énormes infligées aux indigènes qui n’apportent pas le caoutchouc, des arrestations et des détentions des femmes et d’enfants qu’on affamait en prison … ont été rapportés dans la contrée» (Un extrait du récit sur le voyage de Dhanis, Administrateur de ABIR dans le Haut Congo, reprit par VANGROENWEGHE, D., op. cit., à la page 103).

A l’époque du Congo Belge, il convient de mentionner les répressions sanglantes des grèves et d’autres mutineries. On se rappellera ce qui a été évoqué pour la grève de l’Union Minière du Haut Katanga déjà évoquée plus haut.

5. Des Humiliations – atteintes à l’amour propre – faits démoralisants

Des humiliations des chefs indigènes et le manque de considération de la part des blancs constituent aussi des souvenirs dont les contemporains de cette époque ont long-temps gardé dans leur mémoire. Parmi tant d’autres faits, on peut signaler celui subi par le chef de Lokolo Longanga dont des soldats lui avaient pris ses femmes et tout ce qui lui était cher. Le Blanc mit le chef en fuite comme un chien, frappant du pied le sol de la véranda et le traitant de menteur (VANGROENWEGHE, D., op. cit., présente à la page 103). On mentionnera d’autres amusements familiers des agents de l’ABIR: ils aimaient particulièrement humilier les chefs indigènes, notamment en leur rasant le crâne. Pendant le Congo Belge, les milieux ouvriers développaient, dans une certaine mesure, des attitudes et comportements qui portaient atteinte à l’amour propre des ouvriers. C’est ainsi que plusieurs travailleurs refusaient de renouveler leur engagement, préférant regagner leur milieu d’origine.

Cette attitude était motivée en grande partie par le climat d’insécurité, de terreur morale et de nostalgie causée par le nombre de morts enregistrés dans les camps de travailleurs. Rien, en effet, n’était plus démoralisant que de voir mourir tous les dix jours des compagnons de travail, des voisins de chambre, des amis ou des parents. Certains travailleurs étaient également déçus par le peu de considération accordée aux femmes. Ils affirmaient que mieux valait se faire engager célibataire, car les femmes étaient presque communes à tout le monde au camp et la société ne prenait aucune mesure disciplinaire pour enrayer l’adultère. L’époux trompé tâchait de se faire justice lui-même en se battant avec l’homme qu’il avait surpris avec sa femme.

6. Injustices sociales – restrictions des libertés

Le système colonial exerçait un contrôle et une surveillance totale sur les populations coloniales. Elles étaient victimes de plusieurs injustices sociales et ne pouvaient jouir de toutes les libertés reconnues à tout citoyen d’un pays. En premier lieu, nous évoquerons le système du sauf-conduit pour les déplacements vers d’autres villages, surtout vers les centres urbains, système imposé aux indigènes. Il était question avant tout de garder dans chaque village le nombre requis de travailleurs, système rappelant fâcheusement le principe médiéval du serf attaché à la glèbe. L’armée a été fréquemment engagée pour poursuivre des fugitifs et les ramener. La ségrégation est une autre forme d’injustice de cette époque; elle avait d’autres corollaires ayant trait à la restriction des libertés.

La déclaration ci-dessous, quelque peu banale illustre bien notre propos: «En 1950, il n’y avait pas de marché au Camp Maramba de BCK (Société de Chemin de Fer opérant à l’est du Congo Belge), ses résidents se rendaient de temps en temps au marché réservé aux Blancs. Ces derniers faisaient leurs achats de 7h00 à 11h00. Les Noirs ne pouvaient s’y rendre qu’après 12h00. La police surveillait l’entrée. Aucun noir, excepté les domestiques des blancs, reconnus par leur accoutrement, ne pouvait entrer aux heures réservées aux Blancs» (Témoignage de Kabesa Mwanabutu recueilli le 12 novembre 1998 par MADIANTANGU Ndumba Tabala I Mwan’y, Fidèle, (1999), Conditions de vie dans les Camps de travailleurs de BCK – Lubum-bashi: une autoévaluation des résidents (1950-1980), Mémoire de Licence en Histoire, Université de Lubumbashi, p. 48, inédit). Les milieux ouvriers furent le grand théâtre des injustices sociales. Les populations locales portaient tout le poids de la mise en valeur de la co-lonie, et cela dans des conditions inhumaines, à l’exemple de l’effort de guerre à laquelle elles s’adonnèrent corps et âme, puis totalement ruinées, ne reçurent aucune récompense.

Au contraire, les récompenses étaient attribuées à la population blanche résident dans la colonie tel que nous le découvrons dans une déposition de justice faite à Elisabethville en 1943 suite à la grève des travailleurs noirs de l’Union Minière du Haut-Katanga: «Après l’immense effort de guerre fourni par les populations congolaises, le Gouverneur Général P. Ryckmans est content pour les Noirs qui ont  si bien travaillé pour la métropole et se pose la question de savoir ce qu’il peut accorder comme récompense à ces Noirs. Finalement, il prend la décision d’augmenter le salaire des indigènes comme récompense. Mais Mgr De Hemptine, Archevêque du Katanga s’oppose farouchement à ce projet… :’’ Les indigènes sont riches assez, l’un d’eux ayant même 35000 frs à la caisse d’épargne. Si les salaires étaient augmentés ces indigènes en outre pourraient s’acheter plusieurs femme » (A.R.S.L., Dossier n°7. Projustitia, Dépositions de Mutombo Paul devant le Commissaire de police Lardinois, Ellisabethville, le 1er février 1944).

Tout cela voudrait simplement dire que le noir n’a pas le droit de profiter de sa vie ni de l’organiser, ni de prétendre à une promotion sociale; il doit demeurer esclave. Tout cela contribue aux mécontentements exprimés par des grèves et mutineries. Le témoignage suivant est très illustratif: «… nous (soldats congolais) étions mécontents de la façon dont nous traitaient les Blancs. Ils nous considéraient comme des véritables es-claves : corvées, injures et surtout l’injustice. Les Noirs ne pouvaient jamais dépasser le grade de premier sergent major» (Témoignage de Kalenga Simon, av. Itimbiri, n° 7 Katuba, lubumbashi, recueilli le 24 mai 1981 par MWANGANDO, Bembiso Adabimoni (1982), La Mutinerie de Luluabourg du 20 février 1944, d’après les archives régionales du Shaba à Lubumbashi), Mémoire de Licence en Histoire, Université Nationale du Zaïre, Campus de Lubumbashi, inédit). Le phénomène de dévaluation enregistré au commencement de la guerre de 1940 va dans le même sens que la situation d’injustice évoquée ci-dessous. Cette dévaluation provoqua l’augmentation du coût de la vie…, diminua le pouvoir d’achat des Noirs, contrairement aux Blancs qui voyaient leurs salaires se réajuster.

A ce sujet, le Commissaire du District (C.D.D.) du Lualaba écrivait en 1940: « … l’augmentation dans tout le district du coût de la vie de 30 à 50 %, est un phénomène de l’état de guerre. Pour les Européens, les réajustements de salaires pratiqués par tous les employeurs en-traînent en grande partie la disparition de l’aspect critique que revêt cette hausse pour les salariés ne touchant que de modestes traitements. Pour les Noirs, il n’y a eu aucune adaptation en 1940, ce sont donc eux qui subissent intégrale-ment toutes les conséquences de la diminution de leur pouvoir d’achat … Malgré le loyalisme remarquable dont font preuve toutes les catégories de natifs au cours de l’année 1940, cette réduction massive de leur standing de vie peut si elle se prolongeait, constituer un réel danger politique et économique» (A.R.S., Note synthétique du C.D.D du Lualaba, cité par TSHIBANGU Kabet, «la situation sociale dans le ressort administratif de Likasi pendant la guerre 1940-1945», in Études d’Histoire Africaine, VI, 1974, p. 282).

Ce même sort fut également réservé aux soldats noirs ayant pris part aux combats: «… nos soldats sont allés se battre et ont reçu des souliers, des vêtements, des mouchoirs… dès qu’ils reviennent, on leur enlève cela comme s’ils étaient des voleurs alors qu’ils ont servi» (A.R.S.L., Dossier n°7, Projustitia. Déclaration de Kalubi Lievin devant le Procureur du Roi a.i. Declerk Etienne, Elisabethville, le 1er février 1944).

7. Recrutements forcés – mauvaises conditions de travail et de vie

Outre l’interdiction aux travailleurs noirs d’avoir, de créer et d’adhérer à des associations ouvrières et les réprimandes des grèves ouvrières, le monde ouvrier fut un autre cadre particulier d’abus de droits de l’homme. C’est dans ces milieux que furent observés des recrutements forcés, des conditions de travail inhumaines et bien d’autres intolérances. Pendant l’E.I.C., il existait trois manières de recruter les soldats. Habituellement, on exigeait par village un certain nombre d’hommes en signe de soumission à l’homme blanc.

Par contre, les villages rebelles devaient, le plus souvent après soumission, en livrer davantage… Une troisième manière consistait à acheter des hommes… Beaucoup n’avaient que 13 ou 14 ans et étaient enrôlés comme soldats pour une du-rée de sept ans. Les moins valides devenaient travailleurs de l’État. Les recrues étaient donc habituellement des adolescents, mais aussi parfois des femmes, et étaient généralement envoyées dans un autre district ; empêchant de ce fait la désertion.

Que ce soit au cours de la période de l’E.I.C. comme à celle du Congo Belge, les conditions de travail peu optimales entraînaient une forte mortalité chez les ouvriers. Dans les mines du Katanga ; force est de constater qu’il ne leur était pas facile de s’adapter à un rythme de travail très contraignant, que seules les bêtes de somme pouvaient supporter: «… Nous avions deux équipes de travail: la première travaillait de 7h à 3h, la seconde de 3h à 11h du soir pendant une semaine ; la semaine suivante, l’équipe du matin travaillait le soir et celle du soir le matin. Non, il n’y avait pas de repos et on ne nous donnait pas à manger au lieu de travail…» (Témoignage de Asani Rajabo, recueilli le 24 fé-vrier 1973 à Katuba (Lubumbashi) par YOGOLELO Tambwe Ya Kakisimba, (1973), Mission de recru-tement des travailleurs de l’UMHK au Kivu-Ma-niema (1926-1928), Mémoire de Licence en His-toire, Université Nationale du Zaïre – Campus de Lubumbashi, p. 102, Inédit).

Toujours à l’Union Minière du Haut-Katanga, dans sa note du 13 avril 1928 adressée à la Direction Générale, le Département de la M.O.I. (Main-d’œuvre Indigène) déclara à propos des travailleurs de Kivu Maniema que «Ces travailleurs P.O. sont intelligents, s’adaptent assez rapidement au travail, mais s’acclimatent malaisément». Les difficultés de ces travailleurs étaient en fait celles de l’acclimatement, du transfert loin de leur milieu et du changement d’alimentation. Tous, concentrés au camp de l’Étoile, étaient confrontés aux mêmes difficultés et particulièrement à celles ayant trait à l’alimentation peu conforme à leurs habitudes et qui provoqua la mort de plusieurs d’entre eux (A.D.P., Note à la Direction Générale, 13 avril 1928, dans C8, D13).

La mortalité dans ces milieux était tellement élevée qu’elle effrayât les travailleurs qui ne croyaient pas pouvoir sortir vivants de cet enfer: «… Oui, nous avons perdu beaucoup des nôtres à Ruashi: les uns mouraient par accidents de travail, les autres, la plupart, de la diarrhée. Atteint aujourd’hui de cette diarrhée, le malade succombait après deux ou trois jours. Nous tous, nous ne souhaitions qu’une chose: terminer notre contrat et rentrer le plus tôt au pays – tellement nous étions effrayés par le nombre de gens qui mourraient tous les jours» (Témoignage de Mr Lungumbu Saidi, recueilli le 14 avril 1973 à la cité Karavia – Lubumbashi par Yogolelo, op.cit.).

Le témoignage suivant appuie le précédent, mais montre également que les travailleurs étaient placés dans des mauvaises conditions d’existence. L’alimentation qu’on leur fournissait était, loin d’être adaptée: soit avariée soit non-conforme; sinon comment expliquer la forte morbidité qu’elle provoquait après consommation: «C’est à Ruashi que plusieurs gens du Manie-ma sont morts par accidents de travail, mais et surtout de la diarrhée. Atteint de la diarrhée et conduit à l’hôpital, le malade (homme, femme ou enfant) succombait quelques jours plus tard. Nous avions beaucoup à manger, mais la nourriture qu’on nous donnait n’était pas adaptée au régime alimentaire de chez nous: haricots très secs, petits pois, beaucoup de «Kakontwe», farine de manioc très rarement, du riz – rarement aussi, viande de bœuf, arachide…, mais jamais de bananes ou du manioc». (Témoignage de Bwana Muzuri Samilondo reccueilli par Kekambezi Kyelu à Shabunda (Sud Kivu) le 23 janvier 1973 et repris par Yogolelo, op.cit).

Mal nourrir ses travailleurs semblait être une option adoptée dans beaucoup d’entreprises, pour des raisons qui restent à élucider. Le court récit ci-dessous indique que cette pratique était également de mise à la BCK: «… la farine et le sel qu’on nous donnait étaient de mauvaise qualité, nous les vendions frauduleusement à la cité indigène. A la place, nous allions nous en procurer de bonne qualité au magasin de Bakoa… » (Propos de Kabesa Mwanabutu recueilli le 17 novembre 1998 par MADIANTANGU Ndumba Tabala I Mwan’y, Fidèle, (1999), Conditions de vie dans les Camps de travailleurs de BCK – Lubumbashi: une autoévaluation des résidents (1950-1980), Mémoire de Licence en Histoire, Université de Lubumbashi, p. 33, inédit).

Le récit sur la préparation de la farine de maïs plus bas décrit la mauvaise qualité de l’alimentation destinée aux travailleurs: «… Pour enlever sa teinte jaunâtre, son odeur et sa saveur âcre et en faire une nourriture saine, les femmes avisées laissaient cette farine de maïs dans l’eau pendant deux ou trois jours. Ensuite, après l’avoir séchée au soleil, elles la pilaient et la tamisaient à nouveau. Alors seule-ment, la farine du maïs devenait plus ou moins blanche et sa pâte était mangeable. Préparée telle qu’elle était reçue en ration, cette farine du maïs – importée de Rhodésie – donnait à la cuis-son une pâte de forme bizarre qui exhalait une odeur repoussante – ce qui provoquait la diarrhée et la mort de plusieurs gens. Les ouvriers célibataires avaient toutes les peines pour se préparer une nourriture convenable, bien cuite et digérable…» (Témoignage de Lungumbu Saidi).

Ils étaient tellement devenus des mouroirs qu’on enregistra beaucoup de cas de refus de réengagement: «Je n’ai pas voulu renouveler mon contrat parce que j’étais effrayé par la mort de mes compatriotes, et par nostalgie. D’ailleurs, beaucoup d’hommes souhaitaient voir la fin de leur contrat, tellement la mortalité était accentuée… Nous n’avions même pas la possibilité ni le droit d’en-terrer nous-mêmes nos morts» (Témoignage de Lungumbu Saidi).

Outre la mauvaise alimentation et les conditions inhumaines de travail, les conditions de logements n’étaient pas toujours optimales tel que le décrit Yumba Kalala, ancien ouvrier de la BCK, Compagnie de Chemin de Fer opérant au Congo Belge dans la partie est: «… dans l’intelligence de l’homme blanc, en construisant les camps des travailleurs, il pensait qu’un Noir devait avoir seulement une petite chambre pour dormir, un très petit salon pour mettre une tablette et quatre chaises et une chambre pour tous: parents et enfants … Il était difficile qu’un travailleur de BCK logé dans un camp s’achète du mobilier…» (Propos de Yumba Kalala recueilli le 30 janvier 1999 par MADIANTANGU Ndumba Tabala I Mwan’y, Fidèle (1999), Conditions de vie dans les Camps de travailleurs de BCK – Lubumbashi: une autoévaluation des résidents (1950-1980), Mémoire de Licence en Histoire, Université de Lubum-bashi, p. 33, inédit).

8. Des violences faites aux femmes et aux enfants

Les violences faites aux femmes, fortement décriées de nos jours existaient également à cette époque: femmes et enfants étaient aussi violentés; les recrues pour faire le travail des blancs et même comme soldats étaient généralement de grands enfants, mais aussi parfois des femmes; beaucoup n’avaient que 13 ou 14 ans, ils étaient enrôlés comme soldats pour une durée de sept ans. Les moins valides devenaient des travailleurs de l’État. 38Lors du boom du caoutchouc, femmes et enfants servaient d’otages afin de rentabiliser la récolte et la livraison de ce produit tant recherché par les maisons commerciales et l’État. La liste des prisonniers établie par Dhanis lors de sa visite, en 1904, dans la prison de la Mongala est parlante. Elle est essentiellement constituée de femmes et d’enfants qui servaient uniquement d’otages:

  • Depuis le 1er juin 1904: 5 femmes d’Evoloko, dans le secteur de Bekombe. Elles ont été arrêtées parce que leur mari a fui.
  • Depuis le 3 juin et le 15 mai: 11 femmes de Lofomu parmi lesquelles plusieurs sont très âgées, de vrais squelettes (quelques-unes y sont déjà depuis 4 ou 5 mois).
  • Depuis le 1er juin: 9 garçonnets âgés de 5 à 10 ans. Ils sont entravés pour avoir livré trop peu de caoutchouc à la place de leur père, et sont affamés (Un extrait du récit sur le voyage de Dhanis, Administrateur de ABIR dans le Haut congo, repris par VANGROENWEGHE, D., op. cit., p. 104).

D’autres enquêtes faites dans la région corroborent ces faits. C’est le cas de celle menée par le missionnaire Dhanis à cette même époque: «il y a eu des assassinats, des meurtres, des amendes énormes infligées aux indigènes qui n’apportent pas le caoutchouc, des arrestations et des détentions de femmes et d’enfants qu’on affamait en prison… Je ne parle que des choses vues ou avouées par le chef de poste après accusations des indigènes… Les peines de prison pour insuffisance de livraison de caoutchouc sont improductives, de sorte que petit à petit, celles-ci sont remplacées par des prises d’otages … Les femmes en sont le plus souvent victimes. Elles sont incarcérées jusqu’au moment où leur famille ou leur village peuvent fournir la quantité manquante de caoutchouc. Cela ressort d’une lettre du commissaire du District adressée en date du 4 mai 1901 au Directeur d’ABIR en Afrique» (Un extrait du récit sur le voyage de Dhanis, Administrateur de ABIR dans le Haut congo, repris par VANGROENWEGHE, D., op. cit., p. 103).

Un autre rapport de mission d’enquête indique que les enfants prisonniers sont envoyés dans les «colonies scolaires» ou mis au travail com-me boys dans un poste d’État. Les femmes sont rendues à leur mari contre le paiement d’une rançon à moins que les soldats ne les gardent pour eux ou que leurs officiers blancs ne les réclament pour leur servir de concubines (LAGERGREN, D. (1970), Mission and state in Congo. A Study of the relations between Protestant missions and the Congo Independant State authorities with special reference to the Equator district, 1885-1903, Uppsala, pp 117-118).

Dr César Nkuku Khonde.

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