Technofordisme et technototalitarisme,  reconstruction hégémonique du capital après l’épuisement du néolibéralisme

Le technofordisme et le technototalitarisme constituent la tentative contemporaine de reconstruction hégémonique du capital après l’épuisement historique du paradigme néolibéral. Comme le marginalisme face à la montée du socialisme au XIXe siècle, ou comme le néolibéralisme face aux compromis sociaux, keynésiens, développementalistes et postcoloniaux du XXe siècle, ils opèrent une translation des contradictions sociales vers des dispositifs techniques, gestionnaires et informationnels destinés à préserver les conditions de reproduction du capital dans un contexte de crise systémique. Le technofordisme désigne ici la réorganisation algorithmique de la production, du travail, de la consommation, de l’attention et des conduites sociales selon des principes de standardisation, de mesure, de synchronisation et d’optimisation. Le technototalitarisme désigne la tendance corrélative à transformer la conflictualité sociale et politique en problèmes de surveillance, de prédiction, de notation, de prévention et de contrôle. Ensemble, ils ne résolvent pas les contradictions du capitalisme contemporain. Ils les déplacent, les recodent et les rendent gouvernables sous une forme technique.

Le technofordisme et le technototalitarisme constituent la tentative contemporaine de reconstruction hégémonique du capital après l’épuisement historique du paradigme néolibéral. Comme le marginalisme face au socialisme du XIXe siècle ou le néolibéralisme face aux compromis sociaux et postcoloniaux du XXe siècle, ils opèrent une translation des contradictions sociales vers des dispositifs techniques, gestionnaires et informationnels destinés à préserver les conditions de reproduction du capital dans un contexte de crise systémique. Cette thèse suppose de comprendre le capitalisme non seulement comme un mode de production, mais aussi comme une forme historique de traitement des contradictions. Le capitalisme ne se maintient pas uniquement par l’accumulation matérielle, la propriété privée ou la contrainte politique. Il se maintient aussi par sa capacité à reformuler les conflits qui le traversent. Il transforme des antagonismes sociaux en problèmes de calcul, de gestion, d’allocation, de productivité, de sécurité, de responsabilité individuelle ou d’innovation technique. Le marginalisme a déplacé la question de la valeur du terrain du travail, de la production et de l’exploitation vers celui de l’utilité marginale, du choix individuel et de l’équilibre. Le néolibéralisme a déplacé la question de la justice sociale, de la souveraineté économique et des compromis collectifs vers celle de la concurrence, de l’efficience, de la flexibilité et de la responsabilité individuelle. Aujourd’hui, le technofordisme et le technototalitarisme accomplissent une opération analogue. Ils déplacent les contradictions du capitalisme financiarisé, mondialisé et numérisé vers les infrastructures techniques, les plateformes, les algorithmes, les systèmes de données, les dispositifs de surveillance et les mécanismes d’optimisation. L’enjeu n’est donc pas de dire que la technique serait, en elle-même, l’ennemie de l’émancipation. Il est de montrer que, dans les conditions contemporaines du capitalisme, la technique tend à devenir une forme de gouvernement des contradictions sociales. Elle ne se contente plus d’accroître la productivité. Elle organise les conduites. Elle ne se contente plus d’automatiser des tâches. Elle préconfigure des choix. Elle ne se contente plus de produire des marchandises. Elle produit des environnements sociaux calculables.

Le marginalisme comme première grande translation des contradictions sociales

Le marginalisme apparaît dans la seconde moitié du XIXe siècle, au moment où la question sociale devient centrale en Europe. La montée du mouvement ouvrier, la diffusion des critiques socialistes, l’affirmation de la pensée marxienne et les conflits autour du travail, de la propriété et de la distribution rendent de plus en plus difficile une théorie économique qui ignorerait frontalement les tensions de classe. La révolution marginaliste, associée à Jevons, Menger et Walras, ne se réduit pas à une simple réaction idéologique contre le socialisme. Elle constitue une transformation théorique majeure. Mais cette transformation a aussi une portée politique. En recentrant la valeur sur l’utilité marginale, la rareté subjective, les préférences individuelles et l’équilibre des marchés, elle déplace la question de la valeur hors du terrain conflictuel de la production sociale. Chez Marx, la valeur demeure inséparable du travail social, de l’exploitation, de l’accumulation et des rapports de classe. Chez les marginalistes, elle tend à devenir le résultat d’une relation entre rareté, utilité et préférence individuelle. La contradiction entre capital et travail se trouve ainsi déplacée vers un modèle d’allocation entre agents abstraits. Le conflit social devient problème de coordination. La distribution devient effet de productivité marginale. L’exploitation disparaît du cœur de la théorie au profit de l’équilibre. Ce déplacement est décisif. Il ne supprime pas les contradictions réelles du capitalisme industriel. Il les rend moins visibles dans le langage théorique dominant. La question n’est plus: comment le capital s’approprie-t-il le surtravail? Elle devient: comment des individus rationnels allouent-ils des ressources rares selon leurs préférences? La puissance hégémonique du marginalisme réside précisément dans cette capacité à reformuler la contradiction sociale en problème technique d’allocation. Ce précédent historique est essentiel pour comprendre le présent. Le technofordisme et le technototalitarisme procèdent de manière analogue. Ils ne nient pas nécessairement les crises sociales. Ils les recodent. Le chômage devient problème d’adaptation aux compétences numériques. La précarité devient flexibilité de plateforme. L’inégalité devient différentiel d’accès aux compétences. La domination devient asymétrie informationnelle. Le conflit social devient friction d’interface.

Le néolibéralisme comme seconde translation historique

Le néolibéralisme accomplit au XXe siècle une seconde grande translation des contradictions du capital. Il ne naît pas seulement comme doctrine économique favorable au marché. Il naît aussi contre une série de compromis historiques: compromis sociaux-démocrates, compromis keynésiens, compromis syndicaux, projets socialistes, nationalisations, politiques de développement souverain et revendications postcoloniales de maîtrise économique. Polanyi avait montré que le marché autorégulateur est une fiction institutionnellement construite et socialement destructrice lorsqu’elle prétend subordonner la société entière à la logique marchande. Foucault a ensuite montré que le néolibéralisme ne correspond pas simplement à un retrait de l’État, mais à une rationalité gouvernementale qui fabrique des sujets entrepreneurs d’eux-mêmes. Harvey a insisté sur sa fonction de restauration du pouvoir de classe. Brown a montré que le néolibéralisme tend à défaire les bases démocratiques du politique en convertissant les citoyens en acteurs économiques. Slobodian a souligné que le néolibéralisme a aussi cherché à protéger l’ordre du marché contre les exigences démocratiques et souveraines. Le néolibéralisme ne supprime donc pas l’État. Il le reconfigure. Il ne supprime pas le pouvoir. Il le redéploie. Il ne supprime pas la contrainte. Il la fait passer par la dette, la concurrence, l’austérité, la notation, la discipline budgétaire, la dérégulation sélective, la privatisation et l’ouverture forcée des économies. Sa force hégémonique vient de sa capacité à traduire les conflits sociaux en exigences de marché. Le chômage devient rigidité du travail. La précarité devient flexibilité. L’affaiblissement syndical devient modernisation. La privatisation devient efficacité. La dépendance financière devient intégration internationale. Les politiques industrielles deviennent distorsions. Les revendications salariales deviennent menaces pour la compétitivité. La souveraineté économique devient archaïsme protectionniste. Le néolibéralisme a ainsi déplacé les contradictions issues de l’après-guerre et de la décolonisation. Là où les compromis sociaux et postcoloniaux posaient la question de la redistribution, de la souveraineté productive, des droits sociaux et de la planification, le néolibéralisme a imposé le langage de la concurrence, de l’ajustement, de l’ouverture, de la discipline et de l’efficience. Comme le marginalisme avait dépolitisé la valeur, le néolibéralisme a dépolitisé la justice sociale.

L’épuisement historique du paradigme néolibéral

Le technofordisme et le technototalitarisme doivent être compris à partir d’un fait historique majeur: le néolibéralisme ne disparaît pas, mais il s’épuise comme promesse hégémonique. Il demeure puissant institutionnellement. Il continue de structurer les politiques budgétaires, la finance mondiale, les banques centrales, les accords commerciaux, les normes de gouvernance, les chaînes de valeur et les imaginaires de l’entrepreneuriat individuel. Mais il ne parvient plus à se présenter avec la même évidence comme horizon naturel du progrès. Ses promesses fondamentales se sont usées. La libéralisation devait produire une prospérité générale. Elle a souvent produit concentration de richesse, précarisation et polarisation sociale. La mondialisation devait diffuser les gains de l’échange. Elle a aussi produit désindustrialisation, vulnérabilités logistiques et dépendances stratégiques. La financiarisation devait optimiser l’allocation du capital. Elle a intensifié la spéculation, les crises et la déconnexion entre valeur financière et richesse réelle. La dérégulation devait libérer l’innovation. Elle a souvent renforcé les monopoles et les rentes. La responsabilité individuelle devait émanciper les sujets. Elle a souvent transformé des risques systémiques en culpabilités privées. La crise financière de 2008 a révélé la dépendance massive des marchés à l’égard des États et des banques centrales. La crise écologique a révélé l’incapacité du marché autorégulé à préserver les conditions matérielles de la vie. Les crises sanitaires et géopolitiques ont révélé l’importance des stocks, des infrastructures, des chaînes logistiques, des capacités productives nationales et de la souveraineté technologique. Les tensions autour des semi-conducteurs, de l’énergie, des données, des plateformes et de l’intelligence artificielle montrent que la mondialisation néolibérale laisse place à une conflictualité plus infrastructurelle et géoéconomique. Dans ce contexte, le capital ne peut plus se contenter de promettre le marché. Il promet l’optimisation. Il ne peut plus seulement invoquer la concurrence. Il invoque l’innovation. Il ne peut plus seulement célébrer l’ouverture. Il organise le contrôle des infrastructures. Il ne peut plus seulement discipliner par les prix. Il discipline par les données. Il ne peut plus seulement gouverner par la dette et l’austérité. Il gouverne aussi par les plateformes, les scores, les algorithmes et la prédiction. Le technofordisme et le technototalitarisme apparaissent ainsi comme les formes post-néolibérales de préservation du capital. Post-néolibérales ne signifie pas anti-néolibérales. Elles prolongent plusieurs traits du néolibéralisme, notamment l’individualisation, la concurrence, la responsabilisation et la privatisation. Mais elles les réinscrivent dans un nouvel environnement technique où l’infrastructure numérique devient l’instrument central de la reproduction sociale du capital.

Le technofordisme comme organisation algorithmique de la production sociale

Le technofordisme désigne la réorganisation contemporaine de la production, du travail, de la consommation, de l’attention et des conduites sociales selon des principes de standardisation, de mesure, de fragmentation, de synchronisation et d’optimisation algorithmique. Le fordisme classique avait organisé l’usine autour de la chaîne, du chronomètre, de la division des tâches, de la productivité mesurable et de la consommation de masse. Gramsci avait perçu dans l’américanisme et le fordisme non seulement une méthode industrielle, mais une transformation plus large des corps, des habitudes, de la discipline sociale et de la vie quotidienne. Les théoriciens de la régulation, comme Aglietta et Boyer, ont ensuite montré que le fordisme était un régime historique articulant production de masse, salariat, consommation, institutions et compromis social. Le technofordisme ne répète pas ce modèle. Il le déplace. La chaîne n’est plus seulement mécanique. Elle devient algorithmique. L’usine n’est plus seulement un lieu clos. Elle devient une infrastructure distribuée. Le travailleur n’est plus seulement surveillé dans le temps de travail. Il est mesuré, noté, géolocalisé, profilé et synchronisé dans une multiplicité d’activités. La consommation n’est plus seulement standardisée par la production de masse. Elle est personnalisée en surface, mais standardisée en profondeur par les architectures de recommandation, de captation de l’attention et de prédiction comportementale. Le technofordisme transforme ainsi la société en champ productif élargi. Les plateformes de livraison standardisent les gestes, les trajets, les délais et les performances. Les réseaux sociaux standardisent l’attention, l’expression, la visibilité et l’interaction. Les plateformes de commerce standardisent le désir, la recherche, l’évaluation et l’achat. Les applications financières standardisent le risque, le crédit, le paiement et la solvabilité. Les systèmes éducatifs numérisés peuvent standardiser l’apprentissage, l’évaluation et la progression. Les administrations numériques standardisent les identités, les démarches, les preuves et l’éligibilité. Ce processus prolonge les analyses de Braverman sur la décomposition et le contrôle du travail dans le capitalisme managérial, mais il les étend bien au-delà de l’usine. Le technofordisme ne se contente pas de rationaliser le travail salarié. Il rationalise les conduites sociales. Il ne se contente pas de mesurer la productivité. Il mesure l’attention, la réputation, le comportement, la rapidité, la conformité, l’engagement et le risque. L’enjeu central est donc le suivant: après avoir organisé scientifiquement le travail, le capital cherche à organiser scientifiquement la conduite. C’est là que le technofordisme devient l’une des réponses historiques à l’épuisement du néolibéralisme. Lorsque le marché ne suffit plus à produire l’adhésion, la technique prend en charge l’organisation des comportements. Lorsque le discours de la liberté de choix s’épuise, l’architecture du choix devient l’instrument réel du pouvoir.

Le technototalitarisme comme gouvernement prédictif des contradictions

Le technototalitarisme désigne la tendance à convertir les contradictions sociales, politiques et économiques en problèmes de surveillance, de notation, de prédiction, de prévention et de contrôle informationnel. Il ne faut pas confondre ce terme avec le totalitarisme classique du XXe siècle. Le technototalitarisme contemporain n’a pas nécessairement besoin d’un parti unique, d’une idéologie officielle ou d’une mobilisation politique totale. Il fonctionne souvent de manière plus diffuse, plus administrative, plus commerciale, plus sécuritaire et plus infrastructurelle. Il peut être porté par les États, mais aussi par les entreprises, les plateformes, les banques, les assureurs, les systèmes éducatifs, les administrations sociales, les dispositifs urbains et les infrastructures numériques privées. Son principe n’est pas toujours l’interdiction directe. Il est la préconfiguration. Il ne censure pas toujours explicitement. Il classe, hiérarchise, filtre et invisibilise. Il ne punit pas toujours après coup. Il anticipe. Il ne gouverne pas seulement par l’ordre. Il gouverne par l’environnement. Il ne dit pas toujours: « vous ne pouvez pas ». Il dit: «votre profil ne correspond pas», «votre score est insuffisant», «votre demande est rejetée», «votre contenu est moins visible», «votre risque est trop élevé». Les analyses de Rouvroy et Berns sur la gouvernementalité algorithmique sont ici décisives. Elles montrent que le pouvoir contemporain tend à gouverner non seulement par des normes explicites, mais par des corrélations, des profils, des anticipations et des interventions sur les possibles. Pasquale a montré que les systèmes de décision algorithmique deviennent des boîtes noires lorsqu’ils déterminent l’accès au crédit, à l’information, à l’emploi ou à la réputation sans véritable transparence. Eubanks a montré que l’automatisation peut punir les pauvres sous couvert d’efficacité administrative. Noble a montré que les systèmes algorithmiques peuvent reproduire des hiérarchies raciales, sociales et culturelles sous apparence de neutralité technique. Zuboff a, quant à elle, montré que le capitalisme de surveillance ne se contente pas d’observer les comportements, mais cherche à les prédire et à les orienter. Le technototalitarisme est donc une forme de fermeture des possibles. Il ne détruit pas toujours la liberté formelle. Il agit plus profondément en configurant les environnements dans lesquels les libertés s’exercent. Il laisse parfois le choix, mais organise les conditions du choix. Il laisse parler, mais hiérarchise la visibilité. Il laisse circuler, mais trace les mouvements. Il laisse demander, mais automatise l’éligibilité. Il laisse consommer, mais prédit le désir. Il laisse voter, mais fragmente l’espace public par des architectures informationnelles opaques. Il s’agit donc d’une nouvelle manière de neutraliser les contradictions. La pauvreté devient un problème de ciblage. La contestation devient un problème de sécurité. L’inégalité devient un problème d’accès numérique. La crise démocratique devient un problème de désinformation. La domination devient un problème de biais algorithmique. La conflictualité sociale devient un problème de gestion des risques.

La translation contemporaine des contradictions sociales

Le cœur de l’article est ici: le technofordisme et le technototalitarisme ne résolvent pas les contradictions du capitalisme. Ils les déplacent vers des dispositifs techniques, gestionnaires et informationnels. La contradiction entre capital et travail devient un problème d’automatisation, de productivité, de compétences, d’employabilité et d’adaptation aux plateformes. Le conflit sur le partage de la valeur devient une question de performance individuelle, de notation, de flexibilité et d’optimisation des tâches. La contradiction entre accumulation privée et besoins collectifs devient un problème d’innovation, de services personnalisés, d’efficacité numérique et de modernisation administrative. Les revendications sociales sont traduites en solutions techniques. Au lieu de transformer les rapports sociaux, on propose des interfaces, des applications, des plateformes, des scores et des tableaux de bord. La contradiction entre démocratie et concentration du pouvoir économique devient un problème de régulation technique. Les grandes plateformes concentrent des capacités de visibilité, de calcul, d’accès et d’organisation sociale qui excèdent souvent celles des États, mais cette concentration est souvent traitée comme un simple enjeu de concurrence, de protection des données ou de modération des contenus. La contradiction entre souveraineté politique et dépendance infrastructurelle devient un problème de cloud, de cybersécurité, d’interopérabilité ou de conformité. Or la question est plus profonde. Elle concerne la capacité réelle des sociétés à contrôler les infrastructures par lesquelles elles produisent, stockent, traitent et transmettent leurs informations essentielles. La contradiction écologique devient un problème d’optimisation technique. Les smart grids, les marchés carbone, les systèmes de compensation, les calculs d’impact et les technologies vertes peuvent être utiles, mais ils peuvent aussi masquer la contradiction plus profonde entre accumulation infinie et limites matérielles. La crise écologique est alors recodée en problème de gestion des flux, sans remise en cause suffisante des finalités de l’accumulation. La contradiction cognitive devient un problème de désinformation, de modération et d’éducation numérique. Mais la question est plus vaste. Elle concerne la capture de l’attention, la dépendance aux plateformes, l’opacité des algorithmes de visibilité et la transformation de l’espace public en marché de l’engagement. Dans tous ces cas, la logique est la même: la contradiction sociale est déplacée vers un dispositif technique. Ce déplacement ne la supprime pas. Il la rend administrable. Il la rend mesurable. Il la rend compatible avec la reproduction du capital.

Une nouvelle hégémonie : de la liberté de marché à l’optimisation algorithmique

Le néolibéralisme avait construit son hégémonie autour de la liberté de marché. Le technofordisme et le technototalitarisme construisent la leur autour de l’optimisation algorithmique, de la sécurité prédictive et de la fluidité numérique. Le vocabulaire change. Les mots centraux ne sont plus seulement marché, concurrence, dérégulation, responsabilité ou privatisation. Ils deviennent innovation, données, intelligence artificielle, plateforme, automatisation, personnalisation, sécurité, expérience utilisateur, optimisation, résilience, smart governance et transformation numérique. Mais la fonction demeure comparable. Il s’agit toujours de rendre les rapports sociaux compatibles avec l’accumulation du capital. Simplement, cette compatibilité passe désormais par des infrastructures techniques qui modèlent directement les comportements. La domination contemporaine est d’autant plus efficace qu’elle se présente comme service. La dépendance devient commodité. La surveillance devient sécurité. La captation de l’attention devient divertissement. La dépossession des données devient personnalisation. La précarité devient autonomie. La subordination à l’algorithme devient flexibilité. La fermeture des possibles devient optimisation. C’est ici que la notion gramscienne d’hégémonie reste fondamentale. Une domination durable ne repose pas seulement sur la contrainte. Elle repose sur la production d’un sens commun. Le sens commun contemporain affirme que tout doit être mesuré, connecté, optimisé, fluidifié, sécurisé et rendu intelligent. Cette croyance n’est pas neutre. Elle fait de la calculabilité une norme sociale. Elle fait de l’optimisation une morale. Elle fait de la donnée une évidence. Elle fait de la prédiction une forme supérieure de gouvernement. Le technofordisme produit ainsi une hégémonie pratique. Il n’a pas besoin d’être explicitement cru. Il suffit qu’il soit utilisé quotidiennement. Le technototalitarisme produit une hégémonie sécuritaire. Il n’a pas besoin d’être désiré comme domination. Il suffit qu’il soit accepté comme prévention, efficacité ou confort.

Le Sud global et les formes périphériques du technofordisme

La translation technofordiste et technototalitaire prend une signification particulière dans les pays du Sud global. Ces sociétés ne sont pas seulement exposées à la numérisation du capitalisme mondial. Elles y entrent souvent en situation de dépendance technologique, financière, cognitive et infrastructurelle. La transformation numérique peut y apparaître comme une promesse de modernisation rapide: inclusion financière, identité numérique, administration électronique, éducation connectée, santé numérique, plateformes agricoles, fintechs, villes intelligentes, sécurité biométrique. Ces dispositifs peuvent produire de réels gains d’organisation. Mais ils peuvent aussi approfondir la dépendance si les infrastructures, les logiciels, les données, les standards, les modèles d’intelligence artificielle, les systèmes de paiement et les clouds restent contrôlés depuis l’extérieur. Dans ce cas, le technofordisme devient une modernisation dépendante. Il standardise les pratiques sociales selon des architectures importées. Il impose des métriques, des interfaces et des protocoles qui ne sont pas nécessairement issus des trajectoires propres des sociétés concernées. Il transforme l’inclusion numérique en intégration asymétrique. Il donne l’apparence de l’ordre tout en renforçant la dépendance. Le technototalitarisme peut également prendre une forme périphérique. Des États faibles peuvent importer des dispositifs de surveillance, d’identification, de scoring ou de sécurité sans disposer des contre-pouvoirs, des capacités juridiques et des souverainetés techniques nécessaires pour en contrôler les usages. La numérisation peut alors renforcer simultanément la dépendance externe et le contrôle interne. Pour les sociétés postcoloniales, l’enjeu n’est donc pas seulement d’accéder aux technologies contemporaines. Il est de savoir qui les contrôle, qui les programme, qui possède les données, qui définit les standards, qui maintient les infrastructures, qui interprète les résultats et qui bénéficie de la valeur produite. Sans souveraineté technologique, la transformation numérique peut devenir une nouvelle forme de translation des contradictions postcoloniales vers des dispositifs techniques qui masquent la dépendance au lieu de la réduire.

Lecture néguentropique: ordre local du capital, désordre systémique des sociétés

Dans une perspective néguentropique, le technofordisme et le technototalitarisme peuvent être interprétés comme des dispositifs de production d’ordre local au service du capital, mais potentiellement générateurs de désordre systémique pour les sociétés. Ils produisent de l’ordre pour les plateformes: données centralisées, comportements prédictibles, flux optimisés, usagers captifs, marchés organisés, attention capturée. Ils produisent de l’ordre pour les firmes dominantes: réduction de l’incertitude, automatisation de la décision, segmentation des consommateurs, contrôle logistique, extraction informationnelle. Ils produisent de l’ordre pour certains États: traçabilité, surveillance, anticipation des risques, contrôle des mobilités, automatisation administrative. Mais cet ordre local peut produire une entropie globale. Il fragilise la souveraineté cognitive lorsque les conditions de visibilité, de mémoire et de circulation de l’information dépendent de plateformes opaques. Il fragilise la souveraineté productive lorsque les entreprises et les administrations dépendent d’infrastructures numériques qu’elles ne contrôlent pas. Il fragilise la souveraineté politique lorsque les décisions publiques sont transférées à des systèmes techniques peu discutables. Il fragilise la cohésion sociale lorsque les individus sont gouvernés par profils, scores, probabilités et catégories automatisées. La question fondamentale devient alors: pour qui l’ordre technique est-il produit? Une technologie peut accroître l’organisation d’un système, mais cette organisation peut être capturée par des acteurs dominants. Elle peut accroître la puissance du capital tout en réduisant la capacité des sociétés à se gouverner elles-mêmes. Elle peut fluidifier les échanges tout en approfondissant la dépendance. Elle peut optimiser localement les flux tout en désorganisant les capacités collectives de long terme. Dans cette perspective, la technique n’est créatrice de valeur réelle que si elle renforce la capacité d’une société à produire, maintenir, transmettre et transformer des structures durables, autonomes et souverainement orientées. Lorsqu’elle accroît l’opacité, la dépendance, la fragmentation, la surveillance et la dépossession, elle peut produire une valeur apparente pour le capital tout en générant une entropie sociale et politique pour la collectivité.

Conclusion

Le technofordisme et le technototalitarisme doivent être compris comme la tentative contemporaine de reconstruction hégémonique du capital après l’épuisement du paradigme néolibéral. Ils ne constituent pas une simple évolution technologique. Ils forment une nouvelle manière de gouverner les contradictions du capitalisme. Comme le marginalisme avait déplacé la question de la valeur vers l’utilité marginale, le choix individuel et l’équilibre, comme le néolibéralisme avait déplacé les compromis sociaux et postcoloniaux vers la concurrence, l’efficience, la flexibilité et la responsabilité individuelle, le technofordisme et le technototalitarisme déplacent aujourd’hui les contradictions sociales vers les dispositifs techniques, gestionnaires et informationnels. Le technofordisme organise la société comme un champ de production algorithmique élargi. Il standardise les conduites, mesure les comportements, synchronise les flux, fragmente les tâches, optimise les parcours et transforme l’attention, les données et les interactions en ressources exploitables. Le technototalitarisme complète cette dynamique en transformant la conflictualité sociale en problème de surveillance, de prédiction, de notation, de prévention et de contrôle des possibles. Leur fonction historique est donc claire: rendre gouvernables les contradictions que le néolibéralisme ne parvient plus à contenir symboliquement. Là où le néolibéralisme promettait la liberté par le marché, le technofordisme promet la fluidité par l’optimisation et le technototalitarisme promet la sécurité par la prédiction. Mais, dans les trois cas, la contradiction sociale est déplacée plutôt que résolue. La tâche critique contemporaine consiste dès lors à dénaturaliser cette translation. Les problèmes du capitalisme contemporain ne sont pas de simples problèmes de données, d’algorithmes, de compétences, de sécurité, d’innovation ou d’interface. Ils demeurent des problèmes de pouvoir, de propriété, de souveraineté, de distribution, de finalité sociale et de reproduction matérielle des sociétés. Tant que ces questions seront recodées en problèmes techniques, le capital pourra continuer à produire localement de l’ordre pour lui-même tout en générant globalement du désordre pour les sociétés.

Bibliographie indicative

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